Pensées, édit, Havet, tome I, art
il connaissait le mal, et pensait connaître le remède : voyonsle maintenant à l'œuvre.
Qu'on jette les yeux sur le célèbre morceau des partis *. Aucun n'est plus étonnant; aucun n'aurait eu, selon nous, plus d'importance dans l'ensemble de l'ouvrage. On en sait le sujet ; c'est l'existence de Dieu jouée à croix ou pile. Argument irrévérencieux, dit-on, à peine digne d'un chrétien. — Oui, s'il était fait pour des croyants; non, s'il est fait pour des incrédules. Et d'abord, à qui s'adresse-t-il? Évidemment, à ceux qui doutent; aux esprits indécis qui floltent entre le pour et le contre, sans pouvoir trouver dans la raison le motif d'un choix quelconque : aux libertins. Quel moyen leur offrira -t-il pour les tirer d'embarras? Le seul qui reste, quand la raison se récuse, le souci de l'intérêt. « Je ne dis pas ceci par le zèle pieux d'une dévotion spirituelle, avait déjà dit Pascal : j'entends, au contraire, qu'on doit avoir ce sentiment par un principe d'intérêt humain *. » Ce principe ne resle-l-il pas, lui seul, aux gens qui pensent, avec Naudé, que < la loi de nature est la seule règle d'un honnête homme? » N'est-il pas la dernière maxime de conduite pour ceux qui, tout haut ou tout bas, se réclamaient d'Ëpicure, pour les libertins? On avait pu dire d'eux que < ils mettent la félicité du paradis à l'enchère et vendent tous les plaisirs des bienheureux pour un double, comme si Dieu était un banqueroutier ' ». Pascal reprend leur calcul. Il leur montre qu'ils ont raisonné faux et que leur marché est mauvais. Selon l'intérêt bien entendu, ils doivent au contraire parier croix, < que Dieu est ». Mais ce n'est là qu'un froid raisonnement; une démonstration mathématique, qui ne s'adresse qu'à l'esprit. Gomment l'imposer au cœur? Comment en faire une croyance? Pliez la machine, dira