rf., ibid
Bautru, « qu'hoDoéte homme et bonnes mœurs ne s'accor* dent pas ensemble * >.
On voit combien les Pensées sont propres à nous faire connaître T^sprit liberlin au xvii» siècle. Ajoutons un mot snr ce livre étrange. C'est qu'il pouvait devenir singulièrement dangereux. < Pour affaiblir vos adversaires, vous désarmez toute TËglise ', » a dit Pascal aux Jésuites. Ne serait-on pas en droit de lui faire un peu le même reproche? S'il n'entraîne point les libertins, il risque de les laisser bien plus forts que devant. Parti de leurs idées, qui sont vagues, il les a éclaircies, développées, ordonnées, en géomètre qu'il était. Mais si on refuse de le suivre jusqu'au bout, si on s'arrête à mi-chemin, tous ses efforts n'auront servi qu'à vous faire un scepticisme complet, absolu, systématique. Tout sera définitivement révoqué en doute, et les principes de la société humaine, et jusqu'à un certain point ceux mêmes de la personne morale. Port-Royal eut peur, atténua bien des hardiesses. N'importe : il en restait. Peut-être le livre de Pascal ne fut-il pas inutile à préciser les idées libertines et à rendre plus difficile que jamais celte alliance de la foi et de la raison que tentaient les Bossuet etlesMalebranche*
Maintenant que les Pensées nous ont comme analysé l'esprit même du libertinage, nous en pourrons voir le type vivant et réalisé. Où donc est-il? Dans Molière. L'art a dégagé ce qui restait épars et confus dans la nature. Il a Jonné aux libertins le héros qui leur manquait, don Juan.
Du plus loin qu'on Taperçoit, cette singulière figure attire tout ensemble et repousse. Molière a eu beau la rendre odieuse, il l'a laissée séduisante jusqu'à la fin. Le c grand seigneur méchant homme » est demeuré cependant c bon-
1. Cité par Saint-ÉvremoDd, Jugement sur SénèquCy Plutarque et Pétrone.
' 2. Pensées, édit. Havet, art. 23.
note homme » comme on l'entendait alors. Il est brave, presque chevaleresque à Toccasion. S'il voit quatre hommes en attaquer un seul, il met l'épée à la main sans hésiter, < il ne doit pas souffrir cette lâcheté * ». 11 méprise étrangement les hommes, peut-être parce qu'il se méprise lui-même ; il ne croit pas à la sincérité de leurs sentiments; il s'étonne de trouver en eux quelque chose qui résiste à l'intérêt. Et cependant, il lui vient parfois au fond de l'âme, comme par un vague instinct d'idées encore à naître, la vision de cet être universel fait de tout et supérieur à tous, qu'il devine et qu'il aime, l'humanité *.
Que manque- t-il donc à don Juan? Quel est le mal caché dont il souffre et qui rend mauvaise cette brillante nature? C'est le scepticisme profond qui l'a pris au cœur, l'absence de tout principe solide, l'impossibilité de croire. Les raisonnements glissent sur son âme : il ne se donne pas la peine d'y répondre. « Pour ce qui regarde l'athéisme, dit fort bien un défenseur de Molière, je ne crois pas que son raisonnement puisse faire impression sur les esprits, puisqu'il n'en fait aucun. Il n'en dit pas deux mots de suite '. » Rien de plus vrai. Aussi don Juan n'a-t-il point à discuter. A quoi bon? Il ne peut pas trouver une conviction, car, chez lui, le doute ne vient pas de l'intelligence, mais de l'âme tout entière. Il reconnaît, dit-il, que deux et deux font quatre. Mais est-ce là une croyance? Assurément non. On ne croit qu'aux choses dont il est possible de douter; et le cœur, avec les raisons que la raison ignore, trouve alors le moyen de se décider là où l'esprit restait en suspens. Mais chez don Juan, le cœur est sceptique. De là cette perpétuelle mobilité que rien ne satisfait, que rien n'attache, qui cherche partout