‹ OEuvres posthumes: essais et poèsiesChapitre 96 sur 165 · Saint-Simon · texte numérisé non relu

Saint-Simon

Oui, mais de quelle sagesse est-il question? De cell^ ou Chaulieu est passé maître, et qu'il professe volontiers à Tusage de la jeunesse.

Élève que j'ai fait dans la loi d'Épicurei

Disciple qui suis pas à pas

D'une doctrine saine et pure

Et les leçons, et les appas ; Philosophe formé des mains de la nature, Qui sans rien emprunter de tes réflexions

Prends pour guides tes passions,

Et tous les plaisirs sans mesure...

Voilà les leçons d'un Chaulieu. Après tout, faut-il lui en faire un crime? Il a son excuse toute prête. S'il renonce à toute prétention philosophique, et s'il ne se réclame que de la poésie, il faudra bien lui pardonner des sentiments qui l'ont si agréablement inspiré. Cet incorrigible Anacréon a su rencontrer la grâce presque toujours, et, quand il l'a voulu, la vraie grandeur. Il excelle à se prouver en beaux vers qu'il a de fort bonnes raisons pour se passer do Dieu.

Immense, tout-puissant, immuable, éternel, Maître de tout, qu'a-t-il besoin de mon autel?

Et il ajoute par manière d'acquit :

Dans le fond de mon cœur je lui bÂtis un temple,

temple, à vrai dire, un peu bien problématique, quand il s'agit de Chaulieu. L'abbé cependant est content ainsi, et rien ne l'inquiète plus.

Je mourrai plein de confiance, Au sortir de ces tristes lieux, De trouver un asile, une retraite sûre, Ou dans le sein de la nature, Ou bien dans les bras de mon Dieu.

Voilà qui est bien. Mais enfin les poètes ont des grâces d'état pour embellir les choses. C'est leur droit, et peut-être même leur devoir. Toutefois, c'est le nôtre aussi de n'accepter leurs peintures que sous toutes réserves. Laissons donc Chaulieu et son ami La Fare, « qui depuis la destruction du paganisme a pris la place de Cornus », célébrer ensemble «la délicatesse d'un voluptueux sentiment x> ; laissons-les chanter de compagnie leur chanson à boire :

Amis, buvons à la nature

Dont nous suivons les douces lois ;

laissons les deux inséparables s'écrier, le plus joliment du monde :

Je veux couronné de roses Rendre visite à Pluton.

C'est une fort triste réalité qui se cache sous celle gracieuse poésie. Au milieu de la société où ils vivaient, les La Fare et les Chaulieu avaient gardé quelque délicatesse d'esprit. Mais ce n'était pas leur faute ^ ils suivaient leur nature, tout comme les autres. « Prends pour guide tes passions », avaient-ils dit. Ce fut la maxime du temps, trop strictement mise en pratique, alors même que les passions s'emportaient « au delà des bornes de la nature * ». Il n'est pas besoin de décrire l'état des mœurs à ce moment : la régence va commencer, et c'est tout dire. Les détails sont dans les correspondances du temps, répugnants à lire, parfois impossibles à transcrire. Un mot de Madame, écrit en 1699, résume tout et n'a pas besoin de commentaires.

1. Bourdaloue, Sermon sur PImpureté. — Il y a à ce moment tout un débordement de vices sur lesquels on trouverait des renseignements fort crus dans les Lettres de Madame; — vices d'un genre si révoltant que nous aurions hésité môme à y faire allusion, si le grave Bourdaloue ne nous y avait aidé.

« Rien n*est plus rare en France que la foi chrétienne ; il n'y a plus de vices ici dont on ait honte ; et si le roi voulait punir tous ceux qui se rendent coupables des plus grands vices, il ne verrait plus autour de lui ni nobles, ni princes ; il n'y aurait même aucune maison de France qui ne fût en deuil. »

Louis XIV survivait tristement à son siècle. Le respect s'en allait. Les chansons, de plus en plus mordantes, apprenaient à ne rien respecter.

Ce roi si grand, si fortuné, Plus sage que César, plus vaillant qu'Alexandre,

Ou dit que Dieu nous l'a donné :

Hélas! s'il voulait le reprendre!

Un autre couplet est plus expressif encore.

Que je vous plains, pauvres Français

Soumis à cet empire.

Faites comme ont fait les Anglais :

C'est assez vous en dire *.

Déjà la politique de Bossuet était ruinée dans ses fondements avant môme que de paraître '. Sous toutes ses formes, la foi s'était perdue. A la place qu'elle avait occupée, un grand vide s'était fait. Rien ne le remplissait encore.

Ainsi, le désordre des mœurs est maintenant bien visible, et rien ne peut plus le dissimuler. Le libertinage, écarté des hautes questions, soit par la nécessité des temps, soit par sa propre faiblesse, n'en a pas moins poursuivi son œuvre de désorganisation. Les liens sociaux se relâchent; les sentiments moraux s'affaiblissent. Voici la profession de foi qu'un

1. Cette chanson a été citée pour la première fois dans l'édition G. Brunet des Lettres de Madame,

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