‹ OEuvres posthumes: essais et poèsiesChapitre 97 sur 165 · Elle ne fut publiée qu'en · texte numérisé non relu

Elle ne fut publiée qu'en

beau marquis met en lôte de ses mémoires : « On pourrait vouloir rendre la vie plus innocente et meilleure par des préceptes de morale; mais je suis persuadé de leur inutilité, et je crois que chacun a en soi Jes principes du bien et du mal qu'il fait, contre lesquels Jes conseils de la philosophie ont peu de pouvoir. Celui-là seul est capable d'en profiler, dont les dispositions se trouvent heureusement conformes à ces préceptes; et Thopime qui a des dispositions contraires agit contre la raison avec plus de plaisir que Tautre n'en a à lui obéir *. » Ainsi, chacun se donne pleins pouvoirs sur lui-même, s'isole des autres en quelque sorte, ne cherche qu'en lui les principes de sa croyance et les maximes de sa conduite. Ne reconnaît-on point là cet « esprit particulier » qui a fait son chemin depuis le commencement du siècle? Toutes les règles de la vie reposaient sur le sentiment religieux : là où il a disparu, elles ont disparu avec lui. Chacun s'en fait d'autres, suivant sa nature et son tempérament. De là, une confusion extrême. L'état d'hésitation et d'incertitude, l'état de scepticisme général où se trouvaient les intelligences quand Descartes parut, a maintenant gagné les cœurs. « L'assembleur de nuages » qui, du fond de la Hollande, résume à la fin du siècle tout l'esprit du libertinage français et le présente ainsi au siècle suivant, Bayle, nous dit d'un mot où en sont les âmes : « La morale est aussi Incertaine que la physique. )>

Le doute est bien établi. Il va maintenant commencer à se détruire lui-même. Du sein de la corruption, le bien naîtra comme par une loi inévitable. De l'esprit particulier finiront par sortir des affirmations générales ; et sous les instincts divers de chacun, on trouvera une conscience qui est la même pour tous. On cherchera à reconstruire avec elle les

1. Mémoires du marquis de La Fare, page 1 (collection Petitot, 2» série, lorae LXV.)

principes écroulés. On se dira que la raison humaine, souveraine dans la sphère de la « raison pure », doit Tôtre dans celle de la « raison pratique » ; que c'est d'elle, et non de FÉcriture sainte, qu'il faut tirer la politique; que c'est d'elle, et non d'une autorité étrangère que doit sortir la morale*. Une société nouvelle naîtra peu à peu, reposant sur d'autres fondements que l'ancienne.

Voilà l'œuvre qu'ont préparée lesKc beaux esprits » du xviie siècle. Fut-elle heureuse? fut-elle malheureuse? On en peut juger différemment. Pour notre compte, disons seulement qu'elle devait être. Nul ne l'a voulue : elle s'est faite d'elle-même, suscitant les hommes qu'il fallait, sans daigner leur dire où elle les menait. Les libertins ont cru ne vivre que pour eux. En réalité, leur égoïsme s'est fait illusion ; ils agissaient pour d'autres. Au moment où nous en sommes arrivés, leur rôle est à peu près fini. C'était à eux de détruire. Ce n'est pas à eux d'édifier. Ils n'en doivent pas avoir l'honneur. Ils n'en ont pas la force. La réforme ne viendra pas d'eux. Il faudra, pour l'accomplir, des mains ou plus pures ou plus robustes. Déjà les Fénelon et les Saint- Pierre sont là, généreux utopistes, qui font pressentir un nouveau siècle. Mais la tache leur serait impossible, à eux comme à leurs successeurs immédiats, si les libertins n'étaient venus leur déblayer le terrain et leur faire la place nette.

i. C'est là toute l'œuvre de Voltaire : Sa philosophie est une philosophie pratique, une philosophie d'action.

Nous voulions nous faire une idée de ce que fut, au xMio siècle, cet état des âmes, si peu connu et pourtant si digne de Tôlre, qu'on nomme le « libertinage ». Nous avons lâché d'en suivre le développement à travers les années, d'en chercher les caractères principaux, les origines et les résultats. Nous venons de le considérer dans son ensemble, et sans nous attacher à tel ou tel homme en paificulier. Ce que nous nous efforcions d'étudier, c'était moins un individu qu'une société. Telle était la méthode qu'il fallait suivre d'abord. Il y en a cependant une autre qui viendra tout naturellement compléter la première. Elle consiste à choisir, entre tous les représentants du libertinage, celui qui saura nous en dire le plus long, d'entrer dans son intimité, de le regarder vivre et de l'écouler penser. Après le tableau d'une société viendra ainsi le portrait d'une âme. L'étude historique «ura pour suite l'étude psychologique : elle y trouvera comme sa vérification.

Parmi les libertins du temps de la bonne régence, il en est un, le mieux doué, ce me semble, et le plus spirituel de tous, qui, par un concours de circonstances heureux pour nous, heureux pour lui peut-être, se voit contraint de quitter la France alors que va commencer le règne personnel

de Louis XIV, au moment même où, comme tous les esprits indépendants, il allait nécessairement s'assagir et se mettre à la nouvelle mode. Dès lors, au lieu de s'habituer à se taire et à contenir sa réflexion, il peut désormais, dans un pays de liberté relative, satisfaire ses instincts, vivre à sa guise, penser à Taise et dire ce qu'il pense. Il est ainsi tout ce qu'il devait être, et suit sa nature sans obstacle : On reconnaît Sainl-Évremond, qui, né en 1612, exilé en 1661, passe en Angleterre à Tâge de quarante-huit ans, et là, jusqu'aux premières années du xvni® siècle, médite doucement, s'interroge et s'observe lui-même, nous fait volontiers confidence de ce qu'il y a vu, et nous offre ainsi, dans sa plus parfaite expression, ce type du libertin que nous voulons étudier.

C'est à Londres surtout qu'il faudra l'aller voir; c'est là que, sous plus d'un rapport, nous trouverons en lui comme le représentant anticipé d'un siècle à venir; c'est là que nous essayerons de démêler quelques traits de cet esprit si original, li plus fin des railleurs, avec Pascal et avant Voltaire, le précurseur de Montesquieu dans l'histoire politique, le premier de nos critiques littéraires avant Diderot, l'avocat éloquent de la tolérance, au moment où tous les bons esprits applaudissent à la révocation de l'édit de Nantes.

Toutefois, avant de montrer à la cour de Charles II Saint- Ëvremond en pleine possession de sa pensée, il ne sera pas sans profit de rappeler en peu de mots ce qu'il avait été avant son exil. «

C'est d'un « honnête homme » que nous parlons, et non d'un auteur de profession ^ Charles de Saint-Denis, sei*

1. C'est Timpression qui ressort de toutes ses œuvres. Je lis dans les Mélanges de Vigneul de Marville : « M. de Saint-Évrcmond est un homme de qualité et d'esprit, qui écrit pour son plaisir, pour se contenter soi-même, pour contenter ses amis. 11

gDeur de Saint-Ëvremond, est entré de bonne heure au service; il s'est battu et bien battu sous Gondé, sous Créqui, sous d'Hocquincourt; il a été blessé à Nordlingue; il est devenu maréchal de camp. Dans sa famille, on rappelle « TEsprit ». C'est cet esprit satirique et quelque peu médisant qui le lia, puis le brouilla avec Condé, qui luf fit passer trois mois à la Bastille, qui fut enfin cause de son exil. Il est apprécié de Mazarin, dont il fait souvent la partie ; il a ses entrées chez Ninon; il est partout bien reçu. C'est que, dans ce siècle de causeurs, Saint-Évremond est un des causeurs les plus exquis. Il le sait, et trouve là un plaisir qu'il préfère à tout autre. Il écrit cependant quelquefois, par occasion, sur un sujet à la mode, sur TAcadémie par exemple, et ses prétentions à réformer la langue ^ On trouverait dans l'œuvre de Saint-Évremond à cette époque, des dissertations ingénieuses, comme il était d'usage d'en composer, sur les vieilles passions, sur les ingrats de cœur et les ingrats d'esprit, sur l'homme qui connaît toutes choses et ne se connaît pas lui-même. C'est ainsi qu'il prit à son temps ce goût de l'analyse morale que l^influence des femmes avait si fort contribué à répandre. Il y excella bien vite, et sut développer en lui une finesse d'observation et une ingéniosité d'expression qui rappellent plus d'une fois La Rochefoucauld. Il empruntait aux précieuses tout ce <|u'elles avaient de meilleur, et, sans leur en savoir gré, les raillait sans pitié sur tout le reste. Une de ses plus jolies pièces en vers est le Cercle, où il fait passer devant nos yeux, dans quelques jolis portraits de femmes, toutes les

ne s*est point mis en têlc d'être auteur, ni de servir de modèle à personne.

i. Cette comédie des Académiciens^ trop connue peut-être, car ce n'est pas sur eUe qu'il faudrait juger Saint-Évremond, n'est qu'un simple badinage, plein de jolis traits et de mots spirituels, mais où Ton aurait tort de chercher ce que Tauteur n'a jamais prétendu y mettre — une comédie.

variétés du genre précieux. C'est une des pages qu'il faut lire pour connaître la liberté railleuse et l'impitoyable pénétration de sa plume. On les retrouverait au même point dans deux morceaux bien curieux, marqués du même caractère d'à propos, mais inspirés par les circonstances politiques : la retraite du duc de Longueyille dans son gouvernement de Normandie, un des rares pamphlets qui purent mettre les rieurs du côté de Mazarin; et cette fameuse lettre sur le traité des Pyrénées, où l'on voit de près tous les motifs d'intérêt qui guidèrent le cardinal dans ses négociations : petite vengeance de six mois de Bastille, qui faillit coûter cher au satirique imprudent.

Si nous citons encore pour mémoire quelques pièces obligées de galanterie à deux ou trois Philis, nous saurons à peu près tout ce qu'a écrit Saint-Évremond durant les quarante-buit années qu'il passa en France.

Ce sont là les œuvres de l'bonnète bomme. Il faut trouver à côté la part du libertin.

Saint-Évremond a fait, sur le temps de la bonne régence, de jolis vers que nous avons cités déjà.

Tout goût paraissait légitime, La douce erreur ne s'appelait point crime; Les vices délicals se nommaient des plaisirs ^.

(( Tout goût paraissait légitime. » Rappelons-nous la maxime! elle vient du cœur; et l'on peut bien penser que celui qui l'énonçait savait aussi la mettre en pratique. Il a fait mieux, du reste. A cette époque même, il l'a expliquée et commentée dans une sorte de déclaration philosophique adressée au comte d'Olonne, et qui porte ce titre significatif : Lettre sur les plaisirs '.

1. Sur les années de la régence cCAnne d'Autriche. (A Mademoi^ seUe de L'Enclos.)

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