Sur les plaisirs, (A Monsieur le comte d'Olonne
« La nature porte tous les hommes à rechercher leurs plaisirs, mais ils les recherchent de différentes manières, suivant la différence des humeurs. » Et, se souvenant gn peu de la méthode précieuse, Saint-Évremond distingue les sensuels, les voluptueux, les délicats. Lui-même nous laisse entendre qu*il se range parmi les derniers, « ceux à qui la résolution de ne rien sentir qui les importune, à 'qui la réflexion de se voir libres et maîtres de soi donne la volupté spirituelle du bon Ëpicure». Il vit donc paisiblement; et, pour plus de tranquillité, il oublie autant que possible que celte vie peut finir. « Pour moi, qui ai toujours vécu à Taventure, il me suffira de mourir de même. Puisque la prudence a eu si peu de part aux actions de ma vie, il me fâcherait qu'elle se mêlât de régler la fin. A parler de bon sens, toutes les circonstances de la mort ne regardent que ceux qui restent. »
Voilà qui est bien. Nous connaissons le sentiment «de Sainl-Évremond. — Point du tout. Lui, penser de la sorte? Écoutez plutôt Texpédient par lequel il termine son épîtrc, en prenant, j'imagine, le « ton de nez fort dévot » du père Canayc. « Voilà ce que la philosophie d'Épicure et celle d'Âristippe peuvent donner à leurs sectateurs. Mais
Les vrais chrétiens, plus heureux mille fois Dans la pureté de leurs lois, Goûteront les douceurs d'une innocente vie Qui d'une plus heureuse encor sera suivie. »
C'est un dénouement de comédie; et le Dieu des chrétiens arrive là juste à point avec des airs de Deus ex machina.
Quoi qu'il en soit, une page semblable en dit assez long sur son auteur. Saint-Évremond est bien un sceptique: Mais c'est un sceptique paresseux. La demi-contrainte que lui viennent imposer les idées reçues de son temps fortifie encore cette disposition naturelle, et de sa mollesse instinctive
lui fait comme un devoir de prudence. Le jour où il a écrit sa lettre au comte d*01onne, il se trouvait seul à la campagne : il a réQéchi, il a parlé. Mais le plus souvent, il évite de se trouver ainsi avec lui-môme. « La solitude nous imprime je ne sais quoi de funeste, dit-il. Pour vivre heureux, il faut faire peu de réflexions sur la vie. » Et il ajoute ces mots : « Je ne veux avoir sur rien un commerce trop long et trop sérieux avec moi-même *. » Ce qui lui plaît, ce sont les soirées chez Ninon, qu'il aime d'amitié après avoir eu pour elle un sentiment plus tendre ; ce sont aussi les bons repas chez le commandeur de Souvré, où Ton respire un certain air de liberté ennemi des passions délicates. Il se montre de tout temps ami de la bonne chère un peu plus que de raison. N'oublions pas qu'il fut avec le comte d'Olonne et le marquis de Boisdauphin un de ces trois coteaux immortalisés par un vers de Boileau. Pour peu que cette vie continue en(fore, Saint-Évremond, déjà presque vieux, va se laisser aller de plus en plus au divertissement d'une existence épicurienne, il s'abandonnera peu à peu, il oubliera sa pensée. Un événement imprévu vint tout changer pour lui : l'exil. Pour cette âme un peu faible et que gouvernait doucement la bonne loi naturelle, l'exil fut sinon une secousse violente — ce mot s'appliquerait mal à un Saint-Évremond — du moins un changement subit qui Tarracha brusquement à ses anciennes habitudes en le forçant à s'en créer de nouvelles. Les années qui suivent 4661 sont de beaucoup celles où il a le plus écrit. A Londres, où il s'était déjà fait connaître quelques mois auparavant, lié bien vite avec les plus beaux esprits et les plus honnêtes gens, on dirait qu^il veut se faire sa place et donner la mesure de ses forces. Il compose, en société avec le duc de Buckingham et d'Aubigny une comédie en cinq actes à la manière anglaise. Sir Politick Would-Otj;
\ . Lettre sur les plaisirs.
y trouve dans ses souvenirs et surtout dans son imagination Ja délicieuse conversation du maréchal d'Hocquincourt et du père Canaye *. Il se met enfin à l'ouvrage le plus sérieux qu'il ait jamais entrepris, les Considérations sur les divers génies du peuple romain aux divers temps de la Repu-blique.
Pour ce paresseux de Saint-Évremond, n'est-ce point un temps de travail exceptionnel? Sa santé se dérange, et, pour la rétablir, il doit, sur Tordre des médecins, passer en Hollande. Ce voyage ne nous semble pas, dans sa vie, une circonstance indifférente. La Hollande est alors, depuis la fin des querelles entre Gomaristes et Arminiens, le pays le plus libre du monde, et les indépendants y viennent de toutes paris chercher un asile. C'est là qu'on imprime tout ce qui ne pourrait s'imprimer en France. C'est là qu'ont vécu Descartes, Saumaize, André Rivet, et là que vivra- Bayle.
Saint-Ëvremond lui-même nous atteste l'impression que fit sur son esprit le spectacle de ce peuple grave, libéral et paisiblement heureux. « Après avoir vécu dans la contrainte des cours, je me console d'achever ma vie dans la ville d'une république où, s'il n'y a rien à espérer, il n'y a, du moins, rien à craindre... Nous trouvons qu'il est doux de vivre dans un pays où les lois nous mettent à couvert des volontés des hommes *. » Ces « volontés des hommes », il les connaissait par expérience. Il avait passé trois mois à la Bastille pour une plaisanterie; il avait failli y passer le reste de sa vie pour quelques pages. Mieux« que personne il était à même de sentir tout le prix de cette sécurité. Nous le verrons même, avec de faux airs de révolutionnaire qu'il ne faudrait pas trop prendre au sérieux, professer une véritable admiration pour l'égalité, qui règne dans cette société protestante
1. Le chef-d'œuvre de Saint-Évremond. — Je n'en parte point au long. C'est un de ces morceaux qu'il faut supposer connus.