‹ Œuvres posthumes (volume 2)Chapitre 102 sur 148 · LE GOUVERNEUR NE CAPITULERA PAS · texte numérisé non relu

LE GOUVERNEUR NE CAPITULERA PAS

Le gouverneur ne capitulera pas.

Dans la soirée du 5 janvier, le préfet de police, M. Cresson, dont j'ai déjà eu l'occasion de montrer le bon esprit et la ferme attitude , arrivait au Louvre et pénétrait dans mon cabinet, où je travaillais avec deux de mes officiers. Il me dit, avec toutes les marques de la plus vive agitation :

— Des informations de source absolument certaine m'apprennent qu'en dehors des accusations des clubs et de la presse démagogique , dont vous ne voulez pas vous occuper, on répand le bruit, qui s'accrédite dans la population , dans les rangs de la garde nationale et même de l'armée, que vous négociez secrètement avec l'ennemi. Déjà on crie à la trahison, et j'ai le devoir de vous dire que, dans l'état de démence où sont les foules, nous touchons à des événements d'une telle gravité, qu'il faut absolument les conjurer.

— Mais, mon cher préfet, comment diable voulez -vous que je les conjure? Nous en avons déjà beaucoup vu et nous en verrons bien d'autres. Nous sommes abonnés aux événements. Vous me trouvez ce soir préparant la bataille , et vous venez m'annoncer que je prépare la capitulation! C'est absurde et je n'en puis mais.

— Si. Vous pouvez écarter le péril de l'émeute, en signant une proclamation que je ferai afficher cette nuit même et qui dira aux Parisiens que vous ne capitulerez pas.

— Mais, en ce moment même, quelques-uns des membres du gouvernement et la plupart de mes généraux, jugeant que rien n'est plus possible , se prononcent ouvertement ou secrètement contre moi qui soutiens que nous avons l'obligation de lutter jusqu'à complet épuisement. Voulez-vous que j'aille crier cette situation sur les toits?

— Non. Il s'agit, dans l'intérêt même du nouvel effort que vous avez en vue et que tout mouvement insurrectionnel, comme toute agitation publique tumultueuse, empêcherait absolument et définitivement, de crier sur les toits que vous ne capitulerez pas.

Je me laissais persuader, et c'est ainsi que, sur l'heure et en collaboration avec le préfet et mes officiers, était rédigée la proclamation suivante dont M. Cresson, tout courant, allait prescrire l'affichage :

« Au moment où l'ennemi redouble ses efforts d'intimi- « dation, on cherche à égarer les citoyens de Paris par la ce tromperie et la calomnie. On exploite contre la Défense « nos souffrances et nos sacrifices.

« Rien ne fera tomber les armes de nos mains. Courage, « confiance , patriotisme !

« Le gouverneur de Paris ne capitulera pas. »

De toute évidence, cette déclaration, que demandait le préfet pour arrêter un mouvement populaire qu'il jugeait imminent , répondait expressément et uniquement à la situation qu'il avait en vue. Elle ne voulait pas dire que , quand mourraient de faim les deux millions et demi de créatures humaines enfermées dans Paris , je ne capitulerais pas ! Il arriva pourtant que, déjà déclaré « traître à la patrie », je fus, par surcroît, déclaré € traître à mon serment » quand, la famine venue, Paris dut mettre bas les armes, après les avoir portées devant l'ennemi, avec honneur, pendant près de cinq mois.

Page 1