L'INCARTADE DE M. GAMBETTA U
les résistances qu'il rencontrerait, l'autorisait à procéder manu militari et à faire saisir, s'il le jugeait indispensable, la personne de M. Gambetta, devenu dictateur politique comme il avait été dictateur militaire.
On sait qu'avec beaucoup de tact, de mesure, de décision aussi, M. Jules Simon put accomplir son difficile mandat dont l'insuccès aurait provoqué un commencement de guerre civile. Il y fut aidé, je dois le dire, par M. Gambetta lui-même, dont le patriotisme recula devant un déplorable et dangereux conflit auquel il mit fin en disparaissant.
Cette disparition a été raillée et insultée selon la loi des temps, elle méritait mieux. Elle était la solution, — très dommageable à Tamour-propre du dictateur, en raison de sa grande popularité, — d'un problème devenu menaçant pour la paix publique , alors que nous étions encore loin de la paix avec l'ennemi.
Je n'ai pas à dire ici le rôle particulier que j'avais eu dans le gouvernement pendant cette crise, mais j'attache quelque prix à la révélation de l'incident dont je vais exposer les détails.
Le comte de Bismarck, qui disposait des télégraphes aboutissant à Paris, avait été naturellement informé avant nous de l'écart auquel s'était laissé aller M. Gambetta, en l'accompagnant de considérants où il exprimait son mécontentement et ses vues sur la continuation de la guerre.
A l'instant, sans aucun égard pour le gouvernement central dont M. Gambetta était le subordonné, sans aucun souci de la situation qu'il faisait à ce gouvernement visà-vis de l'opinion française en passant par- dessus lui pour atteindre le subordonné , le comte de Bismarck le prenait directement et durement à partie. M. Gambetta lui rcpon-
dait délibérément, et le chancelier de l'empire allemand rendait publique cette correspondance extra -gouvernementale ! La démagogie et les partis s'en emparaient pour montrer, en termes violents, que le gouvernement de la Défense, qui venait d'exécuter spontanément, librement et avec quelque fermeté, son subordonné, n'avait été là que le complaisant des volontés du comte de Bismarck.
De cette indigne calomnie, je fus outré. Personne mieux que moi ne se rendait compte de l'antipathie, du dédain de ce haut personnage pour le gouvernement de la Défense, mais enfin, en ce moment même, il traitait avec lui. Ce gouvernement était la faible et unique barrière capable d'arrêter, au milieu des passions enflammées qui s'agitaient autour de lui, l'explosion de la guerre civile et de l'anarchie que, dans la grande opinion que j'avais du comte de Bismarck, je me refusais absolument à croire qu'il pût chercher pour l'achèvement de notre ruine.
En cet état d'esprit, et considérant que des échanges personnels venaient de s'établir entre le chancelier et M. Gambetta, je jugeai que je pouvais, moi aussi, y prétendre à titre de protestation contre la situation qui nous était faite. J'écrivais au comte de Bismarck la lettre suivante :
Ma lettre de protestation au comte de Bismarck.
« Paris, le 6 février 1871.
« A son Excellence monsieur le comte de Bismarck.
« Monsieur le comte,
ce J'ai cherché à défendre mon pays. Ce devoir rempli $ « j'ai voulu, quoique vaincu et éloigné du commandement j
MA LETTRE DE PROTESTATION 55b
« rester dans le gouvernement pour avoir jusqu'à la fin ce la part de responsabilité que j'avais assumée.
ce Ce gouvernement a fait devant vous de grands efforts , « pleins de périls, pour sauver Paris des horreurs de la « faim et mettre la France en possession de son droit de « statuer elle-même sur son sort par une assemblée libre- « ment élue. Sur ce terrain, il a rencontré la démagogie « et la combat énergiquement , résolu à fonder la repu- <r blique sur le respect de la loi et des droits de tous.
« Votre Excellence, en publiant sa correspondance avec « M. Jules Favre, en écrivant directement à M, Gamhetta « en dehors du gouvernement ] a ruiné notre autorité morale. « Nos adversaires, s'emparant des armes que vous leur « avez offertes contre nous, nous accablent. Notre patrio- « tique dévouement ne nous est plus compté. Nous avons « l'apparence, si contraire à la réalité, d'être les instru* « ments dociles de votre politique. En fait, nous sommes « et demeurons vos ennemis, mais des ennemis loyaux, « fidèles aux engagements qu'ils ont pris pour soustraire la « France à de plus grandes calamités.
€ Ce n'est pas l'heure de déserter la lutte, et pourtant je « me sens fatalement entraîné vers cette extrémité par la « situation que vous nous avez faite. Je confie à votre « honneur, dans cette lettre d'un caractère tout personnel, « le secret de la profonde douleur où je suis.
« Je vous offre, monsieur le comte, l'expression de ma « haute considération.
<r Général Troguu. d
5î)G LE SIÈGE DE PARIS
La réponse du comte de Bismarck.
A cette lettre , le comte de Bismarck faisait la réponse suivante :
« Versailles, le (quantième omis) février 1871. € A son Excellence le général Trochu.
« Général,
€ J'ai reçu la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honte neur de m'adresser, et je la remercie de ce témoignage « de confiance dont j'apprécie pleinement la franchise.
« Les événements ont créé une situation difficile, en « affaiblissant l'autorité du gouvernement et de tout autre « que la France pourrait se donner. Ce n'est pas de ma « vocation de remonter à l'origine et de constater la part « de responsabilité qui revient à chacun dans ce résultat; « mais ma conduite ne peut être guidée que par mon « appréciation des intérêts politiques qui me sont confiés « et qui me font désirer de ne pas aggraver les difficultés « que vous avez à combattre.
« La situation, laquelle il y a quinze jours me paraisse sait apte à devenir la base de la paix , s'est trouvée comte promise pour un instant lorsque M. Gambetta, par son « décret sur les élections, a renouvelé l'appel aux armes. « Le silence ne m'était pas permis dans des circonstances « pareilles, et il ne m'était pas possible de prévoir quelle « serait l'attitude de la majorité des membres du gouver- « nement. La brièveté des délais, la difficulté des commune nications télégraphiques n'admettaient aucun retard pour a éclaircir cette situation qui , en se prolongeant davantage,