L'EXPLOSION ANARCHIQUE (18 MARS
troupes n'ont pas combattu. Elles ont laissé enlever, sans le défendre, leur général dont on dit que l'assassinat a suivi l'enlèvement.
« M. Thiers, son gouvernement et les troupes abandonnent Paris et se retirent à Versailles. Paris reste aux mains des révoltés. Il n'y aura plus ici de sécurité pour personne; et dès à présent il n'y en a aucune pour vous. Tout à l'heure , à cent pas d'ici l , défilaient devant le palais Bourbon deux bataillons de la garde nationale de Grenelle. De leurs rangs s'échappaient des cris de vengeance auxquels votre nom était incessamment mêlé. J'apprenais en même temps que vous étiez ici, et j'accours, vous conjurant de partir à votre tour pour Versailles, où le gouvernement et l'Assemblée vont prendre des résolutions de salut public auxquelles vous trouverez certainement que vous avez le devoir de vous associer.
— Je ne puis trop vous remercier de votre affectueuse sollicitude pour moi. Si vous me trouvez moins ému, moins agité que vous par ces événements déplorables, c'est que connaissant les habitudes des sectaires, et fixé sur l'état moral des troupes, j'avais eu le pressentiment de quelque terrible explosion dans Paris. Je me rendrai dès demain à Versailles.
— Non , pas demain ; mais aujourd'hui même , et à l'instant.
— Calmez-vous. Je ne veux pas sortir de Paris en fuyard. J'attendrai la confirmation, que j'aurai certainement dans la soirée , de vos désolantes nouvelles.
Nous discutions, quand mon vieil ami l'amiral Fourichon, membre, comme moi, de l'Assemblée nationale, et présent à Paris, entrait à son tour chez moi en coup de vent. Il
1 L'hôtel de Maillé, dont j'habitais un pavillon, est voisin du palais
Bourbon , à l'extrémité de la rue de Lille
nous annonçait l'assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas, la retraite du gouvernement sur Versailles, l'ordre de départ donné à toutes les troupes, et en voie d'exécution immédiate. Il avait amené une voiture, et entendait qu'en y montant sans délai, tous les deux nous fussions rendus à notre poste de députés cette nuit même.
Ce fut une retraite en bon ordre, non pas une fuite, et notre entreprise ne fut pas inquiétée.
J'ai dû aux dévouées prévisions d'Augustin Gochin, à l'insistance affectueusement résolue de l'amiral Fourichon, d'échapper à la destinée des otages de la Commune, innocentes et touchantes victimes des fureurs antisociales de ce temps. Aux regrets que le pays donne à ces deux morts, qui furent au premier rang de ses meilleurs serviteurs, j'ai le droit de joindre ici les miens avec l'hommage particulier de ma gratitude.
Dès le lendemain, l'insurrection gardait toutes les portes de Paris. Lorsque les envoyés de cette criminelle association de meurtriers et d'incendiaires se présentèrent à mon logis, j'étais hors de leurs atteintes. Quand mes souvenirs se reportent à ce passé tragique , et que j'envisage le temps présent incessamment et de plus en plus tourmenté par les haines sociales et politiques, le principe d'autorité et les habitudes de respect s'affaiblissant tous les jours, je reste pessimiste.
En consentant l'énorme sacrifice , en assumant l'effrayante responsabilité de l'abandon de Paris par le gouvernement et par les troupes, M. Thiers, à qui ses adversaires ne pouvaient manquer de le reprocher, se montrait homme d'État plein de clairvoyance et de courageuse résolution. A l'âge où communément les facultés s'affaiblissent, où le