LES PROCLAMATIONS PENDANT LE SIÈGE
Mais enfin, étant donnée la situation de Paris assiégé, — qu'on ne peut imaginer si on ne Ta vue, — par quels autres moyens que des affiches sur les murs pouvais-je dire, à la masse de la population qui remplissait les rues , ce que j'avais à lui dire ? Les avis les plus importants , comme les moindres, pouvaient-ils être donnés par une autre voie? Chef d'État sans traitement, sans relations d'aucune sorte avec les journaux, je ne disposais, pour exhorter ou pour informer mes deux millions et demi de clients, que du Journal officiel, qu'ils ne lisaient pas, et des murs de la cité.
Quant aux phrases, j'en ai beaucoup usé, en effet, et bien plus encore que la légende ne le dit. On en peut juger par la statistique suivante :
Je n'ai jamais reçu pendant le siège de Paris, — entre ma tournée quotidienne aux avant -postes et mon conseil de nuit à l'Hôtel de Ville, — moins de cinq députations par jour, dont plus de la moitié, très ordinairement détournées par le dévouement du général Schmitz , chef d'étatmajor général, étaient entendues et raisonnées par lui. C'est donc, pendant quatre mois, une moyenne de deux cent quarante députations qu'au milieu de mes travaux et de mes soucis j'ai reçues personnellement et auxquelles j'ai dû répondre. Il y eut là, on le croira sans peine, un échange de phrases plus étendu que dans aucun des sièges dont l'histoire fasse mention. J'ajoute qu'elles étaient creuses.
Et je ne dis rien ici des porteurs de conseils1 (très sou-
1 Entre tous les faits épars dans ce livre, qui témoignent du degré d'affolement où étaient arrivés certains esprits pendant le siège, aucun ne dépasse le suivant :
L'un de ces faiseurs de plans de salut, qui demandait le secret et ne voulait s'en ouvrir qu'à moi, me remit un mémoire qui ne tendait
vent des personnages connus) qui venaient tous les jours, forçant les portes et perçant les murailles du Louvre, m' apporter verbalement ou par écrit : 1° le salut de Paris ; 2° le salut de la France entière. Je ne dis rien non plus des railleries ou des injures dont ils me poursuivaient dans les journaux quand mes phrases, toujours polies, mais exprimant quelquefois la fatigue, les avaient éconduits.
Quel métier de général en chef et comme j'envie le sort de tous ceux, militaires ou civils, qui n'avaient alors et n'ont encore aujourd'hui qu'à en parler ou à en écrire ! Si j'étais assez jeune et assez malheureux pour voir le retour de ce temps de calamités, avec quel désintéressement convaincu je leur céderais la place que j'avais alors et solliciterais la leur !
Souvenir à quelques-uns de mes collaborateurs.
Au moment où se terminaient les opérations du siège, j'avais le devoir de déposer aux archives du ministère de la guerre la totalité de ma correspondance officielle. C'est
à rien moins qu'à la destruction assurée des Allemands qui bloquaient Paris.
La ville, selon lui, ne renfermait pas moins de soixante mille chiens qu'il s'agissait de livrer successivement à M. Sanfourche, directeur du grand hôpital de l'espèce canine, où était réunie une quantité de sujets atteints d'hydrophobie. Par ses soins, les chiens de Paris subiraient l'inoculation du virus rabique et seraient lâchés sur les assiégeants sans défense contre un mode d'attaque si nouveau et si imprévu...
Cet étrange conseiller, qui se présentait avec les dehors d'un homme du monde , ne me parut déraisonner que sur le point particulier de son invention. Bien que résolu à ménager ce cas inattendu de démence patriotique, j'eus beaucoup de peine à réprimer quelques sourires devant les commentaires fort animés dont il accompagnait son mémoire, et il s'en fut très mécontent.