INCIDENT PERSONNEL
« Versailles, le 19 mai 1871.
« Cher général et ami ,
« Vrai ou faux, le bruit est venu jusqu'à moi qne vous « vous proposiez de me faire, moi aussi, grand-croix de la « Légion d'honneur.
« Permettez-moi de vous dire à l'avance, — parce qu'il « est difficile et que pour moi il serait prétentieux de le « dire après, — que je ne pourrais pas accepter cette dis- « tinction honorifique. En voici la raison :
« Au début du siège de Paris, j'ai fait le vœu, comme « nous disons en Bretagne, de tenter gratuitement ce der- « nier effort et d'arrêter là, dans le sens de l'avancement « et dans tous les sens, l'élan de ma carrière.
« Voilà pourquoi j'ai refusé à cette époque le traitement « qu'on voulait attacher à ma fonction de président du « gouvernement, trouvant que le traitement de ma fonc- « tion militaire était suffisant.
« Voilà pourquoi encore j'ai prié M. Jules Favre, qui a m'avait annoncé que M. Thiers, en vue d'honorer le « siège de Paris, comptait m'élever au maréchalat, de « dire au président que je déclinerais absolument cette « haute dignité.
« Gardez pour vous, je vous prie, cher général et ami, « cette petite profession de foi officieuse et croyez à tous <l mes sentiments dévoués.
« Général Trochu. »
Encore M. de Rocheîort.
L'armée, péniblement reconstituée, mais se retrouvant tout entière au devoir en face du péril public, avait, après un long siège, repris Paris aux insurgés de la Commune. Ils s'entassaient par milliers dans des prisons improvisées, attendant à Versailles leur jugement, dont l'instruction laborieuse se dénouait tous les jours devant les conseils de guerre siégeant en permanence. Parmi ces prisonniers se trouvait M. de Rochefort.
Je ne l'avais pas revu depuis l'insurrection du 31 octobre, qui avait motivé sa démission de membre du gouvernement de la Défense nationale; mais j'en avais beaucoup entendu parler, et c'était dans un sens qui avait singulièrement refroidi les sentiments que son attitude très patriotique et très correcte m'avait inspirés dans les premiers temps du siège.
D'abord, j'avais incidemment appris que lui, qui avait alors adopté avec tant de conviction mon principe de Y effort gratuit, qui avait par suite refusé devant le conseil réuni tout traitement de fonction , en avait peu après réclamé sans bruit, en cachette, pour tout dire, le bénéfice au distributeur de ce fonds.
Cette revendication après coup pouvait, je le reconnais, s'expliquer par les difficultés de la vie matérielle qui pesaient pendant le siège sur tous et sur chacun ; mais le réclamant avait, à mon sens, le devoir étroit de la faire connaître au conseil. Il était tenu de ne pas garder devant les membres du gouvernement le profit d'un acte de désintéressement qui, je l'ai dit, lui avait fait à mes yeux beaucoup d'honneur.
D'autre part, j'avais lu dans un journal appartenant à