‹ Œuvres posthumes (volume 2)Chapitre 142 sur 148 · AUX ÉLECTEURS DU MORBIHAN · texte numérisé non relu

AUX ÉLECTEURS DU MORBIHAN

c( s* en déclarât lui-même responsable , — comme il Vest en « effet, : — et fît de cette déclaration solennelle le point de <l départ d'une ère nouvelle de grandeur morale, de vérité « et de justice, en même temps que de conciliation et de a paix,

(L Ces vues n'ont pas prévalu. Usé par les événements, (r je n'ai pas les facultés et je n'ai plus la santé qui sont « nécessaires pour continuer la lutte où j'ai fait pendant ce longues années, spécialement en ce qui touche la réforme « des institutions militaires, d'ardents efforts. J'ai l'espoir & que des hommes nouveaux, inspirés par le sentiment des « grandes nécessités sociales contemporaines, auront une « meilleure fortune et feront triompher les vrais principes.

« Avant de disparaître dans la retraite, j'ai voulu adres- « ser aux électeurs du Morbihan, mes compatriotes, à qui « m'attachent héréditairement tant de liens d'affection et € d'estime , ces explications cordiales , avec mes remercient ments sincères pour l'honneur qu'ils m'ont fait.

« Général Trochu. » a Tours, le 1er juillet 1872. a

Par la comparaison de ce programme social et politique d'il y a seize ans, dont je ne changerais pas une ligne aujourd'hui, avec l'état présent de notre pays, on peut mesurer le néant des espérances que je fondais sur les hommes nouveaux.

Philosophie.

De mon existence de disparu, je ne dirai rien. L'histoire n'en intéresserait personne, pas même à Tours, où jamais on ne m'a vu dans une réunion publique ou privée, en sorte que, en dehors de quelques rares personnalités avec lesquelles j'ai d'anciennes relations , je suis aujourd'hui aussi inconnu que le premier jour des habitants de cette ville.

Le temps est depuis longues années passé , où les officiers en activité de service se croyaient tenus à certaines marques de déférence vis-à-vis de leurs anciens, rendus à la vie privée. Je ne suis donc que par exception en rapport avec quelques-uns d'entre eux, dans une ville qui en est remplie. J'ai pu vérifier dans ma retraite la justesse de ce que me disait dans la sienne, au temps de l'empire, un illustre vétéran, La Moricière, qui avait d'autres titres que moi au souvenir des gens de guerre :

« Sans vous et Bentzmann , je pourrais croire que je n'ai jamais appartenu à l'armée. »

Bentzmann (mort général d'artillerie) avait été autrefois en Afrique, comme capitaine, officier d'ordonnance du général de La Moricière, dont j'étais, dans le même grade et en même temps, l'aide de camp. A Paris, nous nous étions entendus pour nous relayer auprès de notre ancien et glorieux chef revenu de son long exil, et à qui la pensée de son isolement avait arraché la réflexion philosophique que je viens de rapporter.

Mon isolement m'a valu une précieuse indépendance et un équilibre particulier que n'a pu troubler un instant la guerre de parti pris que m'ont faite pendant des années,

que me font encore quelquefois les politiciens, par les livres qu'ils écrivent ou par les journaux dont ils disposent. En ce moment, par exemple, à l'occasion de l'invasion boulangiste , que je tiens pour l'effet et pour la preuve de notre empoisonnement social et politique, je vois mon nom accolé au nom du général auteur et fauteur de cette invasion ! Je vois travestir le sacrifice qu'après Sedan j'ai fait autrefois pour sauver l'honneur de mon pays, en effort pour conquérir la faveur populaire !

C'est donc vainement que toute ma vie j'ai professé ce principe : que le besoin et la recherche de la popularité sont l'indice de la subalternité du caractère. Mais je ne m'indigne pas, je ne proteste pas, je suis cuirassé contre les jugements et le décri des contemporains.

M. Grévy.

Il ne me reste , pour achever mon œuvre , qu'à y introduire le récit de quelques incidents survenus depuis ma disparition, qui n'ont aucune importance effective, mais qui empruntent peut-être quelque intérêt à la notoriété des personnes qu'ils mettent en cause. Pour se rendre compte de l'état d'esprit où j'étais quand que je provoquai celui qui va suivre, quelques explications préalables, qui sont comme un exposé de mes sentiments en matière politique, sont nécessaires.

En France , depuis la révolution de 89 , trois républiques et quatre monarchies se sont succédé. Aucun de ces gouvernements n'a pu fixer les destinées du pays, ni les siennes propres, et tous ont fini par une catastrophe. Il en résulte qu'un Français parvenu à l'âge où l'examen, le raisonnement et l'expérience remplacent les entraînements de la jeunesse, qui de plus, comme moi, n'a pas d'ancêtres

et n'a pu conséquemment recevoir d'eux, à titre de devoir transmis, une foi politique, n'en a aucune. Il est éclectique. Il n'est ni l'ami ni l'ennemi des gouvernements qui se suivent. Il ne demande à chacun d'eux que de bien servir les grands intérêts dont la dernière révolution Ta fait responsable, et, content ou mal content, il espère, — toujours vainement, — que ce gouvernement rendra au pays la stabilité dans l'équilibre, l'ordre et la paix dans la liberté.

Telles étaient, quoique inclinant d'instinct et par raison vers le gouvernement monarchique représentatif, mes dispositions politiques, quand apparut la république de M. Grévy.

Il me semblait que la ruine de tous les gouvernements qui l'avaient précédée avait bien préparé son terrain ; qu'en renonçant aux traditions brillantes , bruyantes , conventionnelles et certainement corruptives , qui à dater du premier empire avaient pénétré dans la société française ; qu'en instituant une république ouverte, tolérante, vraiment libérale ; qu'enfin en montrant au pays une présidence aussi simple dans son attitude et dans ses habitudes que la présidence des États-Unis d'Amérique, le nouveau gouvernement pourrait se fonder, dominer avec le temps l'hostilité des partis et réformer les mœurs publiques.

Je confesse que ces aspirations étaient aussi chimériques que celles qui m'avaient précédemment déçu , comme ma confiance dans le redressement des erreurs de la nation par la foudroyante leçon de 1870, comme mon espoir de voir l'union prévaloir à Paris dans tous les partis au milieu des périls du siège, de voir tous les Français associés pour la Défense nationale accepter et pratiquer mon principe de l'effort gratuit, etc., etc.

Oui, j'ai vécu de chimères, d'honnêtes chimères, dans un temps et dans un milieu qui étaient, quant aux questions de profit } essentiellement positifs. Je dirai, en m'appliquant la pensée de Fontenelle, à ceux qui m'accusent d'avoir été chimérique :

Si vous m'aviez été mes chimères, que me serait-il resté?

L'élévation à la présidence de M. Grévy, bourgeois et républicain authentique , me parut devoir réaliser mon rêve.

Il ne faut pas juger mon sentiment sur ce point par ce qu'on dit aujourd'hui de M. Grévy dépossédé, et par ce qu'on en écrit. Président de l'Assemblée nationale, grave, impartial , bienveillant , entendu en affaires , il avait parmi les républicains un renom d'intégrité, même d'austérité, auquel la majorité monarchiste elle-même ne contredisait pas. A ces titres, il avait l'autorité politique voulue pour remplacer au pouvoir le maréchal de Mac-Mahon, monarchiste avéré d'origine et d'opinion, dont la présidence, d'ailleurs loyale et correcte , était , au moins pour les débuts de la république désormais instituée par la loi, un véritable contresens républicain.

Au temps où je siégeais à l'Assemblée, j'étais avec M. Grévy dans les meilleurs termes. Il me montrait des sentiments d'estime auxquels je répondais par les marques d'une très sincère et déférente confiance. Recevant l'avis de ma démission, il m'avait adressé à Tours une lettre autographe où il m'exprimait des sympathies et des regrets dont j'avais été profondément touché. Apprenant son avènement à la présidence, je crus pouvoir m' autoriser de ces précédents pour lui adresser à mon tour de cordiales et respectueuses félicitations, auxquelles je joignais librement un court exposé de quelques-unes de mes vues sur la situation politique. Je reproduis ici cette lettre :

a Monsieur le président,

« Dans l'été de 1872, j'étais à la préfecture de Versailles « avec quelques membres de l'Assemblée nationale , échan- « géant avec l'illustre président d'alors, M. Thiers, dans une <r causerie d'occasion , des idées sur la forme du gouverne- « ment républicain en France. Exprimant les miennes, je « dis que si la république s'établissait jamais dans notre « pays, elle ne rencontrerait l'équilibre que lorsqu'elle « aurait pour président « un notaire ».

« On rit, M. Thiers tout le premier, qui me demanda « pourquoi j'avais cette préférence imprévue.

« C'est, lui dis-je, une figure que j'emploie pour expri- « mer l'opinion que tous les gouvernements , depuis le corn- « mencement de ce siècle, ont demandé leur prestige, même <( leur autorité, à des conventions que je crois absolument « usées: les brillants états-majors, les parades et les revues, « le cérémonial, le ruban et le galon, enfin la représenta- (( tion sous toutes les formes qu'ils ont pu aborder. Tous, <r du plus au moins, ont voulu parler aux yeux. Il convient <j que la république parle aux esprits et aux cœurs j que <i le gouvernement républicain fasse dépendre son influence « de la grandeur vraie, non pas des apparences de grandi deur, de sa mission; qu'enfin il introduise dans les mœurs « publiques, avec le goût de la simplicité, l'habitude des « réalités.

<l Comment pourrais -je sans émotion voir se réaliser, a; aujourd'hui, si logiquement et heureusement, ma pensée « de ce temps-là? Le notaire est bien dépassé! Un homme a considérable par l'unité et la dignité de sa vie publique , « par l'équilibre et la droiture de son caractère, devient le « chef de l'État. Il va fonder à son sommet une grande

« magistrature, des exemples, toute une école nouvelle de « large et libre gouvernement.

a Permettez à un vieil officier, depuis longtemps et pour « toujours disparu, dont vous avez autrefois honoré la « retraite volontaire par une lettre d'adieu qui l'a touché, « de saluer par celle-ci votre avènement. Vous n'y verrez « pas, il en est sûr, une prétention. Vous y verrez une con- « viction qu'il vous exprime, monsieur le président, dans « les sentiments du dévouement le plus respectueux, »

« Général Trochu. j> a Tours, le 7 février 1879. »

On voit que j'avais de M. Grévy une grande opinion. Ce n'est pas le cas de la désavouer, aujourd'hui que tout le monde, avec l'âpreté sans mesure qui est la caractéristique de ce temps, l'accable. Je le plains encore plus que je ne l'accuse.

A ma lettre de joyeux avènement, le président ne crut pas devoir répondre. De son silence, ne comptant plus depuis des années dans le monde, et identifié comme je l'étais avec mon rôle de non-valeur, je ne pouvais être blessé. Mais accoutumé à la bienveillance de M. Grévy, je fus naturellement conduit à rechercher la raison de cette attitude négative, et ce fut le général de Galliffet, avec qui j'en causais, qui sans aucune hésitation me la fit toucher du doigt :

« Ne voyez -vous pas, me dit-il, que la liberté de votre théorie à la fois présidentielle et bourgeoise du notaire, a déplu au chef de l'État ? »

A n'en pas douter, le général jugeait bien, et j'en fus convaincu quand je vis M. Grévy , très peu disposé à s'établir à l'Elysée comme le président des États-Unis à la

Maison-Blanche, couler sa haute magistrature républicaine dans le moule où tous ses successeurs sont aujourd'hui tenus à chercher le modèle de la leur : une maison militaire, le grand cordon, au besoin la Toison d'or, enfin presque tout l'appareil impérial-royal, il est vrai, à l'échelle réduite qu'exigent une certaine retenue républicaine et surtout la mesure des crédits alloués. Mais si l'échelle de l'appareil est réduite, celle du contresens républicain reste entière.

M. Jules Ferry.

Dans le même temps et dans le môme esprit, j'adressais une lettre de félicitations à M. Jules Ferry qui venait d'entrer dans le ministère.

Au cours de ces récits, j'ai plus d'une fois témoigné de la sympathie que m'avaient inspirée la sincérité de son patriotisme devant les émouvantes péripéties du siège de Paris, et la fermeté de son attitude devant la démagogie. Le croyant judicieux autant que résolu, et le sachant modéré, j'étais alors bien loin de supposer que des préjugés d'éducation, ou résultant de ses contacts républicains, le conduiraient à déclarer à la religion et à l'Eglise une guerre dont l'effet a été de rendre la république odieuse à une part de l'indigénat français.

Parmi les citoyens qu'avaient révoltés les fameux décrets, — jugés suffisants par le gouvernement, après le rejet d'une loi qu'il avait d'abord jugée nécessaire, — la plupart étaient disposés à voir la république à l'œuvre avant de la combattre, plusieurs à l'accueillir, quelques-uns même à la servir. Ce retour plus qu' impolitique à l'esprit d'intolérance qui avait inspiré jadis à Louis XIV contre le protestantisme la révocation de ledit de Nantes, a ruiné les

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