‹ Œuvres posthumes (volume 2)Chapitre 15 sur 148 · MA LETTRE A L'EMPEREUR · texte numérisé non relu

MA LETTRE A L'EMPEREUR

« mais il sera soutenu par des forces considérables et in- (( cessamment renouvelées. Si vous tenez trop longtemps « ferme devant Metz, il en sera de cette armée qui est le « dernier espoir de la France , comme il en a été de celle ce qui vient de périr à Reischoffen après de si magnifiques « preuves !

« Il faut que l'armée de Metz étudie soigneusement et « prépare les lignes d'une retraite échelonnée sur Paris, « les têtes de colonne combattant sans s'engager à fond, « l'ensemble arrivant à Paris avec des effectifs qui devront « suffire pour remplir l'objet de premier ordre que j'ai in- (( diqué. Nous ferons ici le reste.

« Adieu, bon courage et bon espoir.

« Général Trochu. »

Post- scriptum. « A l'heure qu'il est, vous avez encore « trois routes pour effectuer cette retraite. Dans quatre jours « vous n'en aurez plus que deux. Dans huit jours vous « n'en aurez plus qu'une, celle de Verdun. Ce jour-là, « l'armée de Metz sera perdue !

« Général Trochu. »

Les affirmations convaincues, peut-être hardies, de cette lettre du 10 août devaient recevoir la sanction des événements dans cette période critique de huit jours qu'elles signalaient comme pleine de menaces pour la sécurité de l'armée de Metz. La bataille de Borny du 14 août (à forces presque égales), celle de Rezonville du 16 (un contre un et demi), celle de Saint -Privât du 18 (un contre deux), coûtèrent à l'ennemi, en tués et en blessés, près de cinquante mille hommes ; mais , conformément à mes prévisions , l'armée de Metz , enveloppée par les masses allemandes, fut définitivement rejetée sous la place et dès lors

perdue pour la défense nationale. Elle ne devait pas tarder à être perdue pour le pays !

Du rapprochement de ces dates certaines et de ces faits authentiques, il résulte que si, dès l'arrivée de ma lettre le 11 août au matin, les ordres de préparation avaient été donnés dans la journée et si leur exécution avait été commencée le lendemain 12, l'opération de retraite réussissait pleinement. J'incline même à penser, — mais ce n'est là qu'une conjecture, — que si le lendemain (15 août) de la bataille de Borny, qui fut un succès sans être une victoire, l'armée avait continué son mouvement en avant, elle pouvait échapper au sort fatal qui l'attendait sous Metz.

La réponse que je recevais du général de Waubert1, bien que très réservée et très brève, faisait pressentir les causes de l'inactivité relative des dispositions prises pour effectuer ces difficiles et pressants mouvements de retraite de cinq corps d'armée.

« Metz, le 13 août 1870.

a Voilà, en effet, de graves événements. Leur imprévu, « leur rapidité , leur coïncidence ont produit ici quelque dé- « sarroi et beaucoup d'incertitude. Il faut renoncer à tout a ce qu'on avait projeté, trouver de nouvelles résolutions et <r les exécuter. Ta lettre en apportait une.

« Elle a été lue et a paru bien motivée. Soumise aux

1 Dans des publications aujourd'hui oubliées, notamment dans la brochure de 1873 , intitulée Pour la Vérité et pour la Justice, je m'étais borné à indiquer le sens de cette réponse , qui ne pouvait être rendue publique sans l'autorisation du général, resté très légitimement fidèle à ses affections napoléoniennes. Sa mort, en m'afîranchissant des scrupules que j'avais à cet égard, m'autorise à en publier le texte.

Page 1