DE PARTS A CHALONS
Il y eut cette différence, qu'il comprit du premier coup et approuva sans hésitation mon refus, dont la conséquence fut la nomination du général Montauban, comte de Palikao, au ministère de la guerre et à la présidence du conseil. Par son caractère comme par ses précédents, qui n'avaient aucun rapport avec les miens, cet officier général était, bien plus que moi, apte à remplir la mission que lui offrait la confiance de l'impératrice.
De Paris à Châlons.
Le nouveau ministre de la guerre, peu après son installation, me désignait pour le commandement d'un corps d'armée en formation, le 12e, que je devais organiser au camp de Châlons avec les éléments suivants : quatre régiments d'infanterie venant du sud de la France et restés jusque-là en dehors des forces mobilisées ; — trois régiments coupés, par suite des événements, du 6e corps d'armée; — quatre régiments d'infanterie de marine; — deux régiments de marche à former (réservistes et mobiles); — quatre régiments de cavalerie, coupés, par suite des événements , de leurs corps d'armée ; — ensemble , trois divisions d'infanterie et une de cavalerie.
Partant de Paris pour Châlons dans la nuit du 15 août avec les officiers de mon état-major, j'étais retenu plusieurs heures à la gare de l'Est par suite des difficultés d'encombrement que présentaient à la fois la gare et la ligne de parcours. Pendant cette longue attente, je recueillais de premières données sur l'irréparable désordre qu'en arrivant à destination, j'allais rencontrer dans les esprits aussi
bien que dans les faits, par les déclarations que me fit M. l'ingénieur en chef Jacqmin, directeur des chemins de fer de F Est.
Avec une abondance et une précision de détails compliqués , qui révélaient une organisation intellectuelle supérieure et la compétence la plus étendue, ce fonctionnaire me représenta que sur son réseau, tout entier au service de la guerre dont il transportait avec une incessante activité et avec tous ses moyens le personnel , le matériel et les renouvellements, personne ne centralisait et ne coordonnait les dispositions à prendre. Les ordres se succédaient venant de toutes parts , dans la confusion , dans la contradiction , gaspillant le temps, l'argent, et dispersant le matériel roulant à ce point que la direction technique ne savait plus où le saisir pour être appliqué à des besoins qui se présentaient partout à la fois avec des degrés très différents d'importance et d'urgence ! Personne en réalité ne commandait , tout le monde donnait des ordres.
Des émotions d'une autre nature m'attendaient à la gare de Châlons. Là, venait d'arriver et allait partir pour le camp, sous une chaleur accablante, un régiment de zouaves appartenant à l'armée du maréchal de Mac-Mahon défaite à Reischofïen, et qu'une laborieuse retraite, effectuée d'abord par étapes, ensuite par chemin de fer, ramenait au camp de Châlons. Les hommes de ce régiment, déjà logés dans les wagons, faisaient retentir la gare de clameurs, de chansons sans nom, et une douzaine d'entre eux entièrement nus, quelques-uns ayant des bouteilles aux mains, exécutaient sur l'impériale des voitures, sautant de Tune à l'autre, des danses d'un cynisme révoltant ! Indigné, hors de moi, je me précipitai sur la voie, interpellant ces drôles, cherchant leurs officiers et les appelant à la répression de ce honteux