‹ Œuvres posthumes (volume 2)Chapitre 20 sur 148 · DE PARIS A CHALONS 4H · texte numérisé non relu

DE PARIS A CHALONS 4H

désordre , dont le départ précipité du train nous déroba le spectacle écœurant.

Ces gens -là avaient eu à Reischoffen, où ils avaient été décimés, la ferme attitude qui était dans la tradition des zouaves de l'armée d'Afrique. Je savais par expérience qu'à de certaines heures le sans-gêne, presque autant que la bravoure, était aussi dans les habitudes de ces vieux soldats ; je n'aurais jamais pu supposer qu'il pût aller, dans ces jours de deuil public, jusqu'à l'excès de démoralisation dont je venais d'être le témoin.

Il n'eût été ni juste ni raisonnable, assurément, de juger par cet exemple d'exception, de l'état de la discipline dans l'ensemble du corps d'armée si cruellement éprouvé à ReischofTen; mais la conviction entra dès lors dans mon esprit que ces troupes ' ne pourraient plus être conduites à l'ennemi qu'après avoir été rendues, hors du théâtre de la guerre, par des efforts soutenus de relèvement moral et de réorganisation militaire, à l'équilibre qu'elles avaient perdu.

Au terme de ce voyage dont la durée avait été triple de celle qu'il exige en temps régulier, nous étions en gare de Mourmelon et le train s'arrêtait. Nous y occupions encore nos sièges, quand un autre train composé de wagons de troisième classe, glissant lentement et silencieusement sur les rails, se croisa avec le nôtre et vint se fixer à côté de lui. Dans la voiture à bancs et à dossiers de bois, qui était portière à portière avec la mienne , je reconnus l'empereur

1 Avec d'énormes sacrifices en officiers, en sous -officiers et en soldats, plusieurs régiments de ce corps d'âYmée avaient perdu leurs havresacs, la totalité de leur matériel de campement, leurs ustensiles de cuisine, etc.

en uniforme de campagne, entouré de toute sa cour militaire ! On comprendra mon saisissement.

Quelle pouvait être la cause de ce retour, en si humble équipage, du souverain que, quelques jours auparavant, on avait vu partir de Saint- Cloud pour aller prendre solennellement le commandement de ses armées, dans ce train impérial qui était la représentation spéciale des splendeurs du règne? Nous étions confondus, honteux de l'éclat comparatif de notre installation de voyage. Dans mon esprit obsédé par tant de sombres prévisions, la pensée se fit jour que cette étrange apparition , complément des deux autres incidents de ce voyage tourmenté, était comme une première révélation de l'écroulement de l'empire entraînant la ruine de la fortune française.

Sans perdre un instant, je montai dans la voiture de l'empereur pour lui offrir mes respects et l'informer des ordres ministériels qui m'appelaient au camp de Ghâlons pour organiser le 12e corps d'armée et en prendre le commandement. Il me reçut et m'écouta avec sa bienveillance ordinaire, mais distraitement, et il me dit tout à coup : « Avez-vous reçu ma lettre? » Et comme, surpris, j'allais répondre négativement, il ajouta : <r Savez -vous où est le roi de Prusse? d

Je tombais d'étonnement en étonnement. Comment l'empereur, à qui je venais de dire que j'arrivais de Paris, pouvait-il admettre que je fusse informé des mouvements du roi de Prusse ? Ma physionomie, celle de tous les officiers de l'état-major impérial, exprimaient la pénible impression dont nous ne pouvions nous défendre, et comme je prenais hâtivement congé de l'empereur, il répéta une seconde fois, me voyant disparaître par la portière ouverte : « Ainsi, vous ne savez pas où est le roi de Prusse? d

Quelques instants après, à la nuit tombante, un aide de camp m'apporta Tordre d'être rendu le lendemain matin au logis impérial, où devait s'ouvrir une conférence militaire. Il m'apprit que l'empereur avait remis le commandement de l'armée au maréchal Bazaine, et que son départ de Metz1, devenue le point de convergence des corps d'armée prussiens et dont les environs étaient fouillés par leur cavalerie, s'était effectué précipitamment et non sans péril, comme on avait pu, et avec les moyens qu'on avait eus sous la main.

La conférence de Châlons.

S'il est dans la destinée de la France, comme j'en ai depuis bien longtemps le sentiment , de ne savoir jamais la vérité que défigurent irréparablement les passions et les intérêts politiques , conséquemment de ne bénéficier jamais des leçons de sa propre histoire, c'est peut-être dans ce qui a été dit et écrit officieusement ou officiellement sur la conférence de Châlons que se trouve la plus frappante justification de ce sentiment. Sur ce qu'elle a été , sur les résultats qu'elle a eus, je vais dire, ou plutôt redire, car je l'ai déjà écrite ailleurs, la vérité, sans la prétention et sans l'espoir qu'elle remplace jamais la légende, mais pour lui rendre une fois de plus l'hommage auquel, pour l'unique satisfaction de mes principes, ces récits sont consacrés.

1 C'est le 11 août au matin, le jour même de la bataille de Rezonville- Gravelotte, que le départ de l'empereur avait eu lieu sous la protection de deux régiments de chasseurs d'Afrique , du régiment des guides et des cent- gardes qu'appuyait un bataillon de la garde.

La conférence de Châlons est, en importance historique, l'un des plus considérables événements de la guerre de 1870, car à tous ceux qui étudieront ce livre sans parti pris, je montrerai jusqu'à l'évidence :

1° Que là furent prises, à l'unanimité des personnes présentes, des résolutions qui replaçaient la fortune de la France, très gravement mais non irrémédiablement compromise encore, sur le terrain des conceptions hardies, conseillées par l'expérience , et des probabilités raisonnées de salut ;

2° Que ces résolutions , arrêtées par des discutants qui tous, — je n'en excepte pas l'empereur lui-même, — avaient été plus ou moins ouvertement opposés à cette guerre, se heurtèrent, après la conférence, aux résolutions contraires des personnages politiques de Paris qui avaient expressément voulu cette guerre et y avaient fatalement engagé le pays ; qu'après comme avant nos premières défaites, leurs vues l'emportèrent et qu'elles furent, pour une part principale, l'origine des catastrophes ultérieures de Sedan , de Paris (révolution du 4 septembre) et de Metz (capitulation).

Le 17 août au matin, arrivant, après une nuit passée dans l'un des bureaux de la gare , au logement qui m'était assigné au camp et où je devais attendre l'heure de la conférence, j'y trouvais mes aides de camp, le commandant Faivre et le capitaine Brunet, encore tout à l'émotion où les avait laissés le prince Napoléon, qui, venu en mon absence, s'était assis familièrement au milieu d'eux et leur avait exposé avec beaucoup de force et de logique ses idées qui ne différaient pas des miennes, sur la nécessité et sur l'urgence de concentrer sous Paris toutes les forces considérables dont le pays disposait encore.

C'était pour s'entendre avec moi à ce sujet qu'il m'avait fait l'honneur de sa visite, mais il avait traité d'autres ques-

LA CONFÉRENCE DE CHALONS 11b

tions. Voulant notamment leur expliquer les causes de la résolution que l'empereur avait prise de quitter l'armée à Metz après la remise du commandement au maréchal Bazaine :

Imaginez , leur dit-il , caractérisant dans son langage coloré et osé les inconvénients et les difficultés de la présence à l'armée de l'empereur sans commandement, à côté du maréchal désormais responsable, un infortuné général en chef condamné à penser, à parler, à agir au milieu des troupes, à aller au combat, en transportant une soupière pleine dont il lui est défendu de répandre une seule goutte !

Et le prince, levant les bras en marchant, montrait dans une pantomime expressive la soupière au-dessus de sa tête et le supplice du commandant en chef dans son rôle d'équilibriste

J'entrais à la conférence pénétré de la grandeur des périls du pays, absolument fixé sur le choix des moyens qui s'offraient encore à lui pour y échapper, résolu par conséquent à soutenir les vues de ma lettre du 10 août à l'empereur sur Paris préparé à un siège et base d'opérations militaires nouvelles, avec cette douloureuse différence que les armées s'appuyant à Paris pour opérer semblaient à présent réduites à une seule, celle du maréchal de Mac- Mahon désorganisée, et qu'il s'agissait de réorganiser au plus vite. Mais, par suite des renseignements que j'avais recueillis depuis mon arrivée au camp, j'étais tourmenté par un autre souci , celui de l'imminence d'un désastre spécial

à l'agglomération de troupes et de matériel qui se formait au camp lui-même.

Là, en rase campagne, sur une sorte de plage sans défense, ouverte à toutes les entreprises, à deux ou trois jours de l'ennemi victorieux , s'entassaient, sans but déterminé et sans ordre, avec une impéritie dont on ne peut se faire l'idée, un matériel immense ; des détachements envoyés de l'intérieur à tous les corps de l'armée, qu'ils ne savaient où et comment rejoindre ; huit mille à dix mille isolés sans lien entre eux et sans chefs ; dix-huit mille gardes mobiles de Paris , dont huit mille sans fusils , huit mille pourvus d'armes anciennes, deux mille seulement armés du chassepot, — troupes vouées en cas d'attaque à une affreuse débandade et à une destruction certaine ; — enfin , versées par tous les trains au milieu de cet irréparable désordre, les colonnes désorganisées de l'armée de Reischoffen !

J'avais l'inébranlable conviction que cet agglomérat militaire devait avoir disparu dans les deux jours, tous ses éléments ralliés et coordonnés sous Paris, où les premiers trains rapporteraient, sans une heure de délai, les gardes mobiles parisiens pour y être armés , instruits, préparés au seul effort qu'ils fussent en état de faire , la défense de leurs foyers derrière des remparts. Leur chef, le général de brigade Berthaut*, officier d'une valeur morale et d'un mérite professionnel incontestés , était plus que de ce double avis. Il regardait la situation faite à ses bataillons et à lui-même

1 Le général Berthaut, nommé divisionnaire pendant la guerre (siège de Paris), était l'un des hommes les plus réellement considérables de l'armée. Grand travailleur et habile organisateur autant qu'homme de bien, il a été ministre de la guerre au milieu des continuelles agitations de la politique contemporaine, et il était expressément désigné par ses rares qualités de cœur et d'esprit pour en être la victime. Il l'a été, et nous l'avons vu mourir jeune encore dans la disgrâce des politiciens et dans l'oubli.

comme engageant à faux toutes les responsabilités dont le commandement porte le poids. Il me le dit avec une animation singulière, me demandant d'y mettre un terme; et comme je l'interrogeais sur le parti qu'il pourrait tirer de ses gardes mobiles pour la défense de Paris, il se montra très confiant et très affirmatif sur ce point. Il ne le fut pas moins devant l'empereur, à la conférence où il fut mandé. L'empereur agréa ses raisons qui appuyaient les miennes, et donna, séance tenante, des ordres pour le retour immédiat à Paris des gardes mobiles de la Seine.

Voilà l'histoire vraie , authentique , puisqu'elle s'accomplit devant témoins, irrécusable par conséquent, de cette garde prétorienne à laquelle , au dire de mes diffamateurs, je destinais un rôle dans le complot ténébreux que je préparais au profit de la démagogie et de la révolution, en trahissant l'empire. Si j'ai relevé cette vilenie, dont j'étais suffisamment vengé par le souverain et tranquille mépris qu'elle m'inspirait, c'est que, demandant justice pour tous, je la demande pour la garde mobile de Paris.

Oui, cette garde prétorienne a fait honneur à la garantie qu'en offrait son digne général. A Paris , elle n'a pas quitté les forts et les avant-postes. Elle n'a figuré, même par des individualités, dans aucune des émeutes isolées qui ont paralysé l'effort du siège. Malgré l'insuffisance de son organisation , de son instruction militaire, de sa discipline intérieure, elle a fait d'honorables preuves marquées par la mort glorieuse devant l'ennemi de quatre de ses chefs et d'un grand nombre de ses officiers et de ses soldats. Elle a bien mérité du pays, elle n'a pas mérité d'être déshonorée par les haines et les indignes manœuvres de la politique.

Étaient présents à la conférence, qui fut une sorte de conseil de guerre où la solution des questions militaires proposée par les généraux fut appuyée des considérations politiques présentées par le prince Napoléon :

L'empereur,

le prince Napoléon,

le maréchal de Mac-Mahon,

le général Schmitz, mon chef d'état-major général,

le général Berthaut , commandant les mobiles de la Seine ,

le général Trochu ,

le général de Gourson , à la suite de l'empereur.

Ce dernier officier général, allant et venant pour son service, ne prit aucune part aux délibérations du conseil. Elles s'ouvrirent par l'examen des questions très graves, très pressantes, que soulevait l'entassement toujours croissant des isolés et des groupes sans cohésion, arrivés ou arrivant incessamment au camp, spécialement des dix-huit mille gardes mobiles de la Seine, mal armés ou sans armes, dont le général Berthaut demandait le renvoi immédiat à Paris , assurant l'empereur que, préparés par l'organisation et un commencement d'éducation, ils feraient leur devoir. Gomme, à défaut de cette destination, il proposait de les répartir entre les places du nord, ce fut l'empereur lui-même* qui exprima l'opinion, entièrement conforme d'ailleurs à celle que j'avais d'abord émise, que ces troupes ne pouvant combattre que derrière des remparts , il était naturel que ces remparts fussent ceux qui protégeaient leurs familles et leurs biens.

Cette question subsidiaire venait d'être résolue quand,

1 Le général Berthaut, dans un procès célèbre, a déposé de celte circonstance devant la justice, le général Schmitz également.

le maréchal de Mac-Mahon arrivant à la séance, le grand problème , celui de la nouvelle direction à donner aux efforts de la guerre , fut posé par l'empereur dans des circonstances de fait et de lieu qu'il me paraît intéressant de préciser.

L'empereur était assis au centre d'un cabinet de travail ou petit salon, ayant à ses côtés le prince Napoléon et le maréchal de Mac-Mahon également assis. Le général Berthaut, le général Schmitz et moi, nous étions debout devant eux. Le général Berthaut demanda et obtint l'autorisation d'aller préparer l'exécution des ordres relatifs au départ de ses gardes mobiles.

Avec sa lenteur et sa concision accoutumées, sans exposer les faits qui caractérisaient la situation , sans exprimer son sentiment personnel, s'adressant à tous, je pense, mais paraissant m'interroger expressément par le regard, l'empereur parla quelques instants dans le sens de ce résumé :

« Vous connaissez les événements , vous en jugez la gravité; quelles mesures propres à en conjurer les suites proposeriez-vous ? »

Les yeux fixés sur le prince et sur le maréchal, je ne me décidai à répondre que lorsqu'il fut acquis qu'ils s'abstenaient. Rappelant sommairement à l'empereur les termes et le but de ma lettre du 10 août1, mes attristantes prévisions sur le sort que devaient craindre les corps d'armée restés sous Metz, mes vues de concentration générale autour de Paris, je conclus en quelques mots, à la fois très brefs et très nets, aux trois propositions suivantes :

1° Départ immédiat pour Paris de toutes les forces arrivées ou arrivant au camp de Châlons, — le corps d'armée

1 Reproduite page 90.

désorganisé du maréchal de Mac-Mahon, — le corps d'armée moralement affaibli du général de Failly, — le corps d'armée matériellement incomplet du général Douay, — le corps d'armée en formation du général Trochu , ensemble cent quarante mille hommes, sans compter les mobiles, les détachements arrivant sans cesse et les isolés ;

2° Constitution sous Paris , à l'aide des ressources presque infinies de la capitale, d'une armée refaite dans son moral, son personnel et ses moyens matériels, dont le maréchal de Mac-Mahon aurait le commandement en chef;

3° Mise en état de défense de Paris en vue d'un siège.

Ce thème était simple, raisonnable, je pense, exclusivement militaire dans tous les cas. Il ne me faisait, sous un commandant en chef, comme à mes collègues le général de Failly et le général Douay, qu'un rôle subordonné. Voici ce qu'il est devenu sous la plume d'un des rapporteurs de l'Assemblée nationale1, chargé d'instrumenter contre les membres du gouvernement de la Défense :

« On peut croire qu'entre ces deux esprits (l'empereur « et le général Trochu) il y avait des affinités secrètes ce d'imagination. Dans l'empereur, une intelligence rêveuse, « que des malheurs récents et imprévus ouvraient aisément c< aux projets et aux systèmes qui pouvaient le consoler ; « dans le général Trochu, Vidée d'être le principal acteur « d'un drame hardi et nouveau : Vempire conservé et res- « suscité avec Vempereur et par l'empereur, sans le ministère « et sans la régente; un plan conçu, expliqué, réalisé par « la pensée ardente et presque effective du général ; un « espoir inattendu restitué à une cause perdue et qui croyait « déjà l'être. Voilà les sentiments, les prestiges à l'aide

1 M. Saint -Marc Girardin.

« desquels le général, pour me servir d'une expression de « M. Jérôme David , empoigna l'empereur et fut nommé à « Châlons gouverneur militaire de Paris. »

Bon Dieu ! que d'efforts d'imagination politicienne , quelle recherche et quels effets de style, d'ailleurs parfaitement réussis, je le reconnais, pour fausser, pour dénaturer une situation , des intentions , une combinaison militaire aussi nettement définies que celle qui aboutit aux trois propositions ci -dessus!

Voilà l'ingénieux roman, signé du nom le plus autorisé, qui sera l'histoire de cette conférence de Châlons où se joua, au milieu de la douloureuse anxiété des assistants, le drame de l'avenir de la guerre, de l'existence de l'empire et du sort du pays!... C'est à désespérer à la fois de la vérité, de la justice, de l'histoire et des beaux esprits.

Si le rapporteur, au lieu de s'en tenir à l'opinion de son informateur parlant au jugé, puisqu'il n'était pas à Châlons, avait posé une question, une seule, à l'un de ceux qui y étaient, il aurait appris :

Que l'empereur fut en effet empoigné , et nous tous avec lui, par l'éloquence de deux membres de la conférence, le prince Napoléon et le général Schmitz, dont le rôle, qui fut décisif ce jour -là, paraît inconnu du rapporteur;

Que l'un et l'autre, soutenant ma proposition de concentration générale sous Paris des forces commandées par le maréchal de Mac-Mahon , y ajoutèrent et firent prévaloir celle de mon départ immédiat pour Paris avec le titre de gouverneur commandant l'état de siège, et chargé de préparer la défense, précédant l'empereur, dont j'avais la mission d'annoncer le retour à la population ;

Que, par conséquent, je demeurai complètement étranger aux sentiments et aux prestiges, pour parler comme le

rapporteur, qui me valurent, d'après lui, ce redoutable mandat ;

Qu'enfin le retour à Paris de l'empereur qui devait reprendre , l'impératrice à côté de lui comme par le passé , la direction du gouvernement avec sa présidence accoutumée du conseil des ministres, ne menaçait d'aucun complot d'exclusion l'impératrice et le ministère.

De souvenir, — mais croyant ce souvenir absolument exact, — j'ai publié il y a dix ans, dans un livre1 auquel j'emprunte une grande part de ce récit, le résumé des saisissantes paroles qu'à la conférence de Châlons le prince Napoléon adressa à l'empereur. Je faisais suivre ce résumé de la mention ci -après :

Si V exactitude de ce souvenir est contestée, il sera certainement rectifié.

Il ne l'a pas été, et je reproduis ici ce discours reconnu authentique. Il ne fut en réalité qu'une improvisation faite par le prince , qui parla debout , sur le ton d'une véhémente causerie.

« Pour cette guerre, dit le prince, vous avez abdiqué t à Paris le gouvernement. A Metz, vous venez d'abdi- « quer le commandement. A moins de passer en Belgique, d il faut que vous repreniez Fun ou l'autre. Pour le cornet mandement, c'est impossible. Pour le gouvernement, « c'est difficile et périlleux, car il faut rentrer à Paris. c( Mais que diable! si nous devons tomber, tombons comme c( des hommes!

<r Voilà un général, — le prince me désignait de la main, « ■ — dont vous connaissez les vues de concentration et de « reconstitution de nos forces militaires sous Paris déa fendu à outrance et servant de point d'appui à de nouvelles

1 Pour la Vérité cl pour la Justice (1873).

« opérations. Il était, de notoriété, opposé à cette guerre « et aux précédentes. Seul, de tous les généraux, il a mon- « tré naguère à quel point on s'illusionnait sur le mérite de ce nos institutions militaires, dont il demandait la réforme, « et de l'armée, dont il demandait la réorganisation. Cela « l'a compromis. A présent, il a une autorité et une popu- « larité particulières. Qu'il les mette à votre disposition, « comme un brave homme qu'il est et que vous avez mal « jugé. Nommez -le gouverneur de Paris, chargé de la ce défense de la place, qu'il vous y précède de quelques a heures et vous annonce à la population dans une proclac( mation qu'il saura faire. Vous verrez que tout ira bien.»

Après , peut-être avant le prince , — car l'une des marques du profond désarroi de la situation était que, les respects demeurant, les règles de l'étiquette n'avaient plus cours, — le général Schmitz avait parlé dans le même sens avec une singulière énergie, démontrant que la concentration autour de Paris et la préparation du siège étaient les voies de salut expressément indiquées par les événements déjà accomplis et par ceux qu'il fallait craindre.

« Vous avez entendu Napoléon, me dit tranquillement l'empereur; est-ce que vous accepteriez cette mission? »

Voilà la conférence de Chalons. La voilà dans sa Vérité si différente des inventions de la légende. Trois questions seulement y furent discutées et arrêtées sans contradiction, même sans objection : Rentrée immédiate à Paris des gardes mobiles de la Seine ; — Retour de l'empereur à Paris, où, partant sur l'heure avec le titre de gouverneur commandant l'état de siège, je le précédais de quelques heures et l'annonçais à la population ; — Retraite sur Paris de toutes les

forces disponibles, réunies sous le commandement du maréchal de Mac-Mahon.

Sur ce dernier point, déposant devant la commission d'enquête législative qui a fait la légende, le maréchal de Mac-Mahon n'a eu que des souvenirs incertains. Il s'est rappelé qu'à la conférence la question de la concentration des troupes autour de Paris avait été discutée. Il ne s'est pas rappelé qu'elle eût été formellement résolue !

Je ne sais si , par ce doute imprévu , le maréchal a entendu atténuer l'effet de l'effrayante résolution qu'il devait prendre à quelques jours de là, de marcher de Reims, avec cent quarante-cinq mille hommes désorganisés, contre un rideau de quatre armées victorieuses, de près de cinq cent mille combattants, lesquelles, en admettant qu'elles dussent laisser deux cent mille hommes autour de Metz pour contenir l'armée du maréchal Bazaine, allaient infailliblement l'accabler en un jour sous l'effort de trois cent mille soldats! Ce que j'affirme, ce que personne n'oserait contester devant les témoignages de la télégraphie officielle, c'est que :

L'avis télégraphique des trois propositions arrêtées à la conférence de Châlons fut, séance tenante, adressé à l'impératrice-régente et au ministre de la guerre, général comte de Palikao;

Que l'impératrice et le ministre, se constituant en conseil aulique1 avec le conseil de régence, le conseil des ministres et les présidents des deux chambres, répondirent par les télégrammes depuis rendus publics, qui s'opposaient formel-

1 Cette dénomination de « conseil aulique », très heureusement trouvée, se rencontre dans un remarquable livre, le meilleur, à mon avis, qui ait été publié en France sur la guerre de 1870, la Campagne de 4870 , par un officier de l'armée du Rhin , dont Fauteur est le capitaine d'état -major Robert, aujourd'hui officier supérieur.

lement à leur exécution et qui annonçaient, si elle avait lieu , une révolution ;

Qu'enfin le mauvais génie de la France impériale , M. Rouher, fut dépêché à Reims, qui entreprit sur le même thème l'empereur, le maréchal, et leur prouva que de la marche en avant de l'armée de Châlons, à la rescousse de l'armée de Metz , dépendait le salut de l'empire !

Gomment d'ailleurs le maréchal de Mac-Mahon put-il concilier ses incertitudes ou ses doutes à l'égard des résolutions prises et des ordres donnés à la conférence, avec la marche, — de Châlons sur Reims (21 août), — de ses quatre corps d'armée tournant le dos à l'armée de Metz en exécution de ces résolutions et de ces ordres? C'est à Reims que les résolutions furent abandonnées, les ordres contremandés, après qu'on eût perdu en hésitations des heures de répit d'un prix inestimable, les dernières que, dans ce concours véritablement inouï de nos erreurs et de nos revers , la fortune dût nous accorder!

À la question de l'empereur : « Vous avez entendu Napoléon, est-ce que vous accepteriez cette mission? » je répondis sans un instant d'hésitation par l'affirmative. Gomment aurais-je hésité? Les événements qui se précipitaient, dépassant de beaucoup les prévisions attristées que j'opposais depuis des années au chauvinisme napoléonien, allaient réaliser dans quelques jours cette prévision spéciale qui était dans ma pensée le complément de toutes les autres : le siège de Paris!

Oui, de tout temps, j'avais été pénétré de la certitude raisonnée que là se ferait le dernier effort. De tout temps, à mes officiers réunis en conférence autour de moi pour m'entendre discuter les différentes éventualités d'une guerre malheureuse , j'avais dit :

(( Paris est le réduit, la réserve en quelque sorte, de nos « places fortes du nord et de l'est. C'est sous Paris que se ce réfugieront les armées françaises de l'ancien modèle bâter tues par les armées étrangères du nouveau. C'est alors s. aussi qu'on jugera de la sagesse des vues de nos prédé- « cesseurs quand, malgré les clameurs que j'entends encore ce des politiciens de ma jeunesse, — dépassés en inexpé- « rience et en aveuglement par les politiciens de ma vieilce lesse, — ils voulurent (selon le langage du temps) embas- « tiller Paris! »

Un sentiment, encore plus vif en moi peut-être que celui du devoir militaire, le sentiment chrétien qu'on raille et qu'on insulte aujourd'hui, me faisait une loi d'accepter la proposition de l'empereur. Pour son gouvernement, que je servais loyalement et sans arrière -pensée, je n'avais, on le sait , aucune sympathie ; mais , en m'invitant à me charger de l'annoncer à la population de Paris où il ne pouvait rentrer sans de grands périls , — on les a mesurés le 4 septembre après Sedan, — l'empereur, ployant sous l'infortune, vieilli avant le temps, presque déchu déjà, m'associait directement à ces périls, et l'idée que je m'en faisais ennoblissait dans mon esprit ce côté imprévu de ma mission. Et au moment où il me la donnait, il la jugeait pressante ; car, après m'avoir convié au déjeuner profondément silencieux qui suivit la conférence , il fit emprunter un break dont l'artillerie campée autour du logis impérial disposait, et me prescrivit de partir sans délai dans cet équipage, que menait un canonnier, pour Châlons où je monterais dans le premier train partant pour Paris.

Physionomie des assistants à la conférence.

l'empereur

L'empereur vieilli ,- mais encore valide en apparence, courtois et bienveillant selon son ordinaire, remarquablement calme, mais comme absorbé, presque muet, me parut moralement affaibli et peu capable de trouver en lui-même, au milieu de la tempête des événements, une direction et des résolutions.

Au cours de la conférence, il ne prit l'initiative d'aucune proposition, la laissant à peu près tout entière au prince Napoléon et à nous-mêmes, n'entra dans la discussion que par quelques courtes réflexions qui n'objectaient ni n'approuvaient. Enfin il me sembla que cet homme destiné, du commencement à la fin de sa vie, à de si extraordinaires fortunes, se laissait aller au courant de la dernière avec un certain degré de philosophie.

Cette philosophie manquait certainement de ressort , mais elle n'aurait pas été sans quelque grandeur, si la grandeur pouvait se concilier avec le scepticisme, le fatalisme et l'incertitude du sens moral.

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