LE PRINCE NAPOLÉON
Portant l'uniforme des généraux de division en campagne , avec le complément de la culotte de peau et des grandes bottes (l'ensemble était mal en ordre et témoignait de l'influence sur la correction de la tenue des mauvais jours par lesquels le groupe impérial venait de passer), le prince Napoléon, très animé, très maître de lui en même temps, eut à la conférence de Ghâlons, comme je l'ai dit, l'initiative, la parole et une autorité que l'empereur me parut accepter pleinement.
Je crois d'abord, — mais je n'ai pu m'en assurer auprès du prince, ne l'ayant jamais revu, — que la pensée de cette sorte de conseil de guerre statuant sur les résolutions suprêmes lui appartenait ; et puis il semble que l'explication du rôle directeur et prédominant qu'il s'y attribua, se trouve tout naturellement dans la situation nouvelle, très forte, que les malheurs de cette guerre lui faisaient visà-vis de l'empereur et de son gouvernement.
Il faut se rappeler que, seul et le premier entre les représentants de la légende napoléonienne, il avait osé, dès les commencements de son avènement princier, dire bien haut, dans un pays où de telles déclarations et une telle attitude sont périlleuses, qu'il détestait la guerre et la regardait comme le pire moyen de gouvernement. A l'instant, comme il devait infailliblement arriver, ses adversaires dirent qu'il en avait peur et prouvèrent leur dire en argumentant du dédain du qu'en-dira-t-on qu'il avait montré au début du siège de Sébastopol, lorsqu'il s'y fit remplacer dans son commandement. Mais ces clameurs très répandues, et qui furent sa légende personnelle, ne Favaient pas détourné de sa voie. Il s'était notoirement opposé à la guerre du Mexique et à cette guerre de Prusse , où il n'avait ni commandement ni emploi et suivait le grand quartier général, volens nolens, dans une situation fausse et mal définie.
Toute -puissante sur l'esprit de l'empereur sans volonté, devenue très influente dans ses conseils où le prince Napoléon n'avait pas de place, l'impératrice, qui ne l'aimait pas et qu'il n'aimait guère, avait pu faire décider, avec le concours de quelques hommes politiques bien connus, ces deux guerres qui furent les causes médiates et immédiates de la ruine de l'empire. Son contradicteur avait donc, à la conférence in extremis de Châlons, l'équilibre et l'autorité qu'apportent à tous les hommes qui ont soutenu une thèse ,
de grands événements qui viennent en démontrer le bien
jugé-
Je n'ai aucune raison d'être l'apologiste de ce prince, mais il a droit à une place considérable dans le sincère et impartial récit que je fais. Sa ferme attitude, sa logique et intelligente discussion des hauts intérêts sur lesquels il s'agissait de statuer, m'autorisent à dire qu'il n'y eut à Châlons d'autre Napoléon que lui.