‹ Œuvres posthumes (volume 2)Chapitre 22 sur 148 · LE MARÉCHAL DE MAC-MAHON · texte numérisé non relu

LE MARÉCHAL DE MAC-MAHON

Il était à cette réunion la grande personnalité militaire, celle qui effaçait toutes les autres, et nous jugions que sa présence au camp de Châlons avait été la cause déterminante de la résolution prise par l'empereur et par le prince Napoléon d'ouvrir cette consultation spéciale sur ce que, militairement, il convenait de faire et de ne pas faire. Tous, nous attendions ses propositions, il ne s'en produisit aucune. Tous, sur nos propositions faites à défaut des siennes, nous attendions son avis, il n'en eut aucun. Immobile sur son siège, il semblait écouter attentivement, mais demeurait silencieux et comme désintéressé dans l'examen , la discussion et le choix des moyens que nous suggérions pour résoudre l'effrayant problème.

Par quelques signes qui paraissaient approbatifs ; par quelques paroles d'adhésion qu'il prononça quand fut exposée pour son armée la nécessité de se reconstituer avant de retourner au combat ; par un très court échange de vues qu'il eut avec le général Schmitz au sujet des deux lignes de retraite sur Paris1 que l'armée de Châlons pouvait

1 Le maréchal, sans se prononcer, semblait incliner pour la direction de Reims et Soissons. Le général Schmitz, judicieusement, conseillait la ligne traditionnelle de Vertus, Champaubert et Montmirail, plus courte et couverte sur sa droite, jusqu'à Paris, par la Marne.

adopter; enfin et surtout par l'absence de toute déclaration, même de toute réflexion opposée aux résolutions qui prévalurent, nous pûmes croire que le maréchal de Mac-Mahon les admettait sans réserve. Je le crois encore aujourd'hui. Je crois que c'est contre son sentiment qu'il a été entraîné à commettre la faute militairement énorme qui aboutit au désastre de Sedan, désastre irréparable pour l'empire, car ce coup l'achevait, et bientôt irréparable pour le pays, car il préparait la ruine de l'armée de Metz. Mais le maréchal pouvait-il se soustraire aux exhortations, aux obsessions, à l'ensemble des circonstances violentes qui triomphèrent, à Reims, de ses incertitudes rendues manifestes par le temps qu'il perdit pour agir et par le choix de la route, en arc de cercle, démesurément et dangereusement allongée, qu'il prit pour aller au-devant de l'armée de Metz? C'est là une question qu'aucun juge impartial ne peut se refuser à examiner.

L'empereur, détourné par l'impératrice de la virile résolution qu'il avait prise à la conférence de rentrer à Paris et de ressaisir le gouvernement, était resté auprès du maréchal de Mac-Mahon. Avec l'empereur au quartier général, l'effort politique prenait une place à côté et bientôt au-dessus de l'effort militaire. Le maréchal était condamné, par la présence du souverain , au supplice dont le prince Napoléon avait donné l'originale et hardie définition que j'ai rapportée dans les pages qui précèdent.

Par les incessants messages qu'on connaît , par les efforts de M. Rouher et des personnages politiques arrivés à Reims, la régente, le ministre de la guerre général de Palikao, « le conseil aulique » enfin, pesaient sur l'empereur et sur le maréchal en vue d'arrêter la retraite de l'armée sur Paris, de forcer sa marche en avant sur Metz. Et tous, pour exercer cette formidable pression politique qui

enlevait au chef militaire son libre arbitre, avaient un auxiliaire peut-être plus puissant qu'eux tous : le sentiment public, qui ne juge pas, qui ne mesure pas, qui ne sait pas, mais qui reçoit des impressions, s'en pénètre et les fait prévaloir avec une force souvent insurmontable.

Oui, avant de condamner le maréchal de Mac-Mahon\ il faut plaindre cet éminent et vaillant soldat d'avoir été assailli , au moment où il allait entrer dans la voie que lui avait tracée la conférence de Ghâlons et que devaient lui indiquer ses instincts militaires , par une tempête politique qui l'en écarta violemment.

J'ai quelque mérite peut-être à le faire bénéficier ici, pour ses épreuves de quelques jours, de cette pensée de justice, moi qui ne l'ai pas rencontrée, même auprès de lui, je pense, pour les épreuves de cinq mois que j'ai subies à Paris, et que j'ai subies parce qu'il n'avait pas exécuté les résolutions qui le liaient à l'obligation d'y conduire son armée.

A Reims, il cédait aux instances du gouvernement de l'impératrice, qui affirmait l'imminence d'une révolution s'il n'effectuait pas sa marche en avant sur Metz. A Paris, je trouvais la révolution elle-même faisant son irrésistible explosion devant la catastrophe de Sedan , qui fut la conséquence de cette marche désespérée !

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