LE GÉNÉRAL TROCHU
Après l'exposé de considérations militaires que j'avais fait et les propositions par lesquelles j'avais conclu, je m'étais abstenu, me renfermant dans un rôle entièrement passif à dater du moment où le prince Napoléon m'avait mis personnellement en cause. Je ne sortis de cette réserve que pour exprimer, sur l'invitation de l'empereur, mon adhésion au programme d'action qui m'appelait à Paris à titre de gouverneur commandant l'état de siège, sous les ordres du maréchal de Mac-Mahon commandant en chef et dirigeant les opérations de l'armée de secours, l'empereur, dont j'allais annoncer le retour à la population, me suivant à quelques heures d'intervalle.
De Châlons à Paris.
Quand après l'expérience acquise par quarante ans de vie publique, complétée par les observations faites dans une retraite de douze ans1, je reviens par le souvenir aux
1 J'écris ces lignes à la fin de 1883.
sentiments et aux espérances qui agitaient mon esprit le 17 août 1870 après la conférence de Châlons, je reste étonné de la candeur militaire avec laquelle j'envisageais l'imprévue et redoutable mission qui me ramenait à Paris. Je rêvais d'une population parisienne oubliant devant la grandeur du péril commun ses griefs contre l'empire, pour s'associer à l'effort suprême que nous allions faire avec lui; de Paris, avec ses immenses ressources, mis en état de défense par le travail de cent mille bras , et , à bref délai , rendu imprenable; de l'armée du maréchal de Mac-Mahon, reconstituée dans son moral et dans son organisme, portée à un minimum de deux cent mille hommes, surveillant au point de concours de nos chemins de fer l'arrivée des colonnes prussiennes, fondant sur elles, les accablant, revenant au centre pour se refaire et retournant au combat soutenue par les vœux, exaltée par les applaudissements des patriotes de tous les partis ; de l'armée allemande , s'épuisant en efforts devant cet invincible obstacle, appelant à elle ses réserves, forcées de s'affaiblir autour de Metz et de rendre à l'armée du maréchal Bazaine assez de liberté pour qu'elle pût agir sur les flancs, sur les derrières de l'invasion !
Militairement, était-ce là un rêve et les soldats de l'avenir tiendront-ils pour chimérique cette conception d'un soldat du passé? J'avais alors, il est vrai, un reste de jeunesse, et les grandes ardeurs ne m'étaient pas encore interdites; mais à l'heure où presque septuagénaire et pour toujours refroidi, j'écris ces lignes, je crois encore à ces vues , à ces espérances d'autrefois ! Elles ne s'exagéraient rien, elles ne s'élevaient pas jusqu'au mirage de la victoire finale, — car le mérite de l'entreprise résultait uniquement, à mes propres yeux, de la difficulté d'en trouver
et de l'impossibilité d'en exécuter une autre, — mais je croyais, je le redis, qu'elle devait assurer à mon pays le bénéfice d'une paix' acceptable.
Non , ce n'était pas là un rêve ; mais , en conseillant pour la seconde fois cette guerre localisée et d'un genre nouveau, je comptais sans les méfaits de la politique, sans l'affaissement des caractères, sans les égoïsmes intéressés, sans les défiances, les aveuglements, les haines dont les effets allaient éclater, remplaçant dans les esprits des politiciens et de leurs adhérents la confiance , le concert patriotique , le calme, la raison et l'équité.
Comment, dans mon loyal et sincère empressement à déférer au vœu de l'empereur, aurais -je pu prévoir que l'impératrice et ses conseillers suspecteraient la sincérité et l'honneur de son envoyé ; qu'ils verraient en lui un ennemi de l'empire préparant, au profit de l'orléanisme, la trahison ; qu'ils repousseraient avec hauteur, eux qui avaient souhaité et décidé cette guerre, l'unique et dernière chance de salut qu'elle nous laissât; qu'ils rendraient vaines les résolutions de la conférence, exigeraient la folle marche en avant de l'armée de Ghâlons et qu'après Wissembourg, Spickeren et Reischoffen, ils nous conduiraient à Sedan?
Au cours de ce voyage en retour de Châlons sur Paris, retardé par de fréquents temps d'arrêt dus à l'obstruction de la voie, je devais être impressionné par des incidents caractéristiques du désarroi de la situation. Ils révélaient les périls présents , les malheurs à venir ; et on va voir qu'à l'amertume des avertissements qu'il nous en donnait, le sort ajoutait l'ironie !
Près d'Epernay, en pleine campagne, nous étions depuis longtemps arrêtés sur la voie. Je me décidai à descendre de voiture avec mes officiers pour m'enquérir des causes de ce retard indéfiniment prolongé. Arrivés à la hauteur de notre locomotive, nous aperçûmes en avant d'elle une interminable série de wagons chargés, à ciel ouvert, d'une immense collection d'outils de toutes sortes et de fascinages. Un dérangement dans la traction les avait immobilisés là. D'un sous-officier et de quelques soldats du génie qui convoyaient ce train extraordinaire, j'appris que son chargement représentait V approvisionnement spécial destiné aux premiers besoins du siège de Mayence1 1
C'est pendant ce temps d'arrêt de plusieurs heures que, me préparant aux devoirs de mon arrivée à Paris et de mon entrée en fonctions conformément aux dispositions arrêtées par la conférence, j'écrivis dans mon wagon, sur mes genoux, la proclamation à la population de Paris qu'on va lire. Elle était tout entière imprégnée de cette confiance naïve dont j'ai parlé plus haut, que j'avais dans
I Au moment de la déclaration de guerre, j'assistais à Paris chez M. Gibiat, directeur du Constitutionnel, à une soirée où se trouvaient l'amiral Fourichon, M. Léon Say, M. Emile de Girardin et quelques autres personnes. Je ne connaissais pas M. de Girardin, mais je savais qu'il avait été l'un des plus ardents conseillers de cette guerre. Avec une entraînante conviction, il dit et démontra que nous sei*ions dans Mayence avant quarante jours, à Berlin six semaines après.
Plus froidement, mais très résolument aussi, je soutins de mon côté, en me fondant sur le degré de préparation respective des deux armées, que les premiers chocs se produiraient infailliblement , et très malheureusement pour nous, sur le territoire français.
II y eut là comme un duel assez vif, où il semblait que M. de Girardin fût le général d'expérience et sûr de son fait, moi le journalisle parlant inconsidérément des choses de la guerre.
Nous sommes ainsi faits en France.
les effets du pacte de Châlons et dans l'union patriotique des partis , confiance dont à quelques heures de là je devais déjà commencer à revenir, dont à quelques mois de là il ne restait plus trace dans mon esprit.