CHAPITRE III
En faisant aujourd'hui le récit de cette entrevue dont les circonstances ont été si indignement défigurées par la haine et par l'intérêt politiques ; en disant ici ce que je pensais alors, ce que je pense encore à présent de l'impératrice Eugénie, c'est sans effort que je serai maître de moi-même ; sans effort que j'oublierai, en les expliquant, les odieux soupçons qu'elle me montra ce jour-là, aussi bien que les assertions outrageantes dont elle devait payer plus tard le sincère dévouement que je lui apportais.
Pour juger cette brillante et séduisante étrangère dont une passion de l'empereur avait fait la souveraine de mon pays, je n'avais pas attendu les tragiques événements qui me mettaient inopinément en sa présence et m'appelaient, je le répète, à jouer, quand l'empire tombait, un rôle d'évidence que j'avais obstinément décliné quand l'empire triomphait. J'avais contre elle, avec tous ceux des Français que n'aveuglaient pas les grandeurs conventionnelles du gouvernement impérial, d'irrémissibles griefs.
Elle avait contribué , par l'enseignement personnel et par l'exemple , à fixer, à généraliser en France les habitudes de luxe et le goût de paraître qui ont si profondément altéré les mœurs publiques.
Elle avait voulu, dans une pensée chimérique de restauration et d'union des races latines, la guerre du Mexique, franco -espagnole à ses débuts, qui avait déconsidéré l'empire , affaibli la France et préparé les revers de l'avenir.
Elle avait voulu , dans une pensée non moins chimérique et bien plus dangereuse de consolidation du trône destiné à son fils, la guerre fatale où nous étions engagés, une guerre sans raison, sans but saisissable, improvisée, devant laquelle l'empereur reculait d'instinct, où il ne semblait à présent que trop évident qu'allaient périr à la fois , dans la déplorable solidarité qui les liaient, l'empire et le pays.
Si je refusais à l'impératrice, que les précédents de sa vie n'avaient pas préparée au trône, la portée d'esprit, la solidité de jugement, le tact et l'expérience pratique qui font la science du gouvernement des nations, je rendais très sincèrement justice aux mérites dont elle avait fait la preuve dans son rôle imprévu de souveraine.
Ni la publique notoriété des manquements de l'empereur à la foi conjugale , ni les exemples et les entraînements du milieu fort brillant, mais aussi fort mêlé, qu'elle présidait dans l'éclat d'une incomparable beauté , n'avaient pu la faire dévier un instant d'une ligne de conduite personnelle très honorable, très correcte, et que n'avaient jamais effleurée de leurs calomnies les insulteurs les plus osés de l'empire. Enfin, je croyais qu'avec une âme résolue et capable de sacrifice elle avait , jusque dans ses caprices et jusque dans ses erreurs de gouvernement, de bonnes et très françaises intentions.
De ces deux aspects sous lesquels la personne de l'impératrice m'apparaissait , le dernier, — je l'ai dit ailleurs et j'en renouvelle ici l'affirmation, — était le seul qui fût présent à ma pensée quand, dans la nuit du 18 août 1870, je
franchissais le seuil du palais. Oui, je venais à elle pénétré des sentiments de sympathie que m'inspirait l'horreur de la situation où, en quelques jours, du faîte de ses hautes visées, de ses espérances et de ses rêves, elle se voyait précipitée. Mais mon dévouement ne devait pas trouver grâce devant les préjugés politiques et les défiances que, toujours, elle avait eus contre moi.
Au pays, au gouvernement du pays, dont mon expérience militaire me criait que la fortune était désespérée, j'apportais, avec le programme de Châlons, un dernier espoir. Je m'offrais à seconder sa réalisation à Paris dans ce qu'elle avait de plus périlleux. A cet effort plein de hasards, qui devait me mettre aux prises avec les erreurs, les passions, les colères des foules, je sacrifiais librement ma réputation militaire, ma carrière jusque-là heureuse, ma vie, si les événements me la prenaient, et j'allais être accueilli comme un conspirateur qui apporte , sous les apparences de l'abnégation dans le devoir, la trahison !.,.
Je fus introduit auprès de l'impératrice. A côté d'elle se tenait le vice -amiral Jurien de la Gravière, aide de camp de l'empereur et très avant dans l'intimité du souverain et de la souveraine, un homme distingué, bienveillant, officier de grand mérite , écrivain de grand talent, mais d'un caractère faible, impressionnable et incertain. De tout temps, j'avais eu avec lui les meilleures relations.
J'exposai à l'impératrice l'objet de ma mission, mettant sous ses yeux les ordres dont j'étais porteur et cherchant à en compléter le sens par des explications qu'elle ne me laissa pas achever. Debout, l'œil ardent, nerveuse, les joues vivement colorées :
L'IMPERATRICE EUGENIE 143
Général y dit-elle en me regardant fixement, et avec une inflexion de voix où se révélait l'ironie interrogative, je vous demande un conseil. Ne pensez-vous pas qu'en V extrême péril où nous sommes, il conviendrait d'appeler en France les princes d'Orléans ?
Surpris au plus haut point, abasourdi, devrais-je dire, tout entier d'ailleurs à l'émotion du récit que j'avais commencé et à cent lieues, par conséquent, de me rappeler en un tel moment que l'impératrice m'avait toujours considéré comme l'un des principaux agents de l'orléanisme, je ne saisis pas du premier coup ce que cette extraordinaire proposition avait d'insultant pour mon caractère, et je répondis naïvement :
Madame , il m'est impossible d'apercevoir en quoi la présence des princes d'Orléans pourrait simplifier une situation qui est si périlleusement compliquée.
Mais l'amiral, qui connaissait bien sa souveraine, avait compris avant moi. Il me connaissait aussi. Il voyait qu'à la réflexion je ressentirais profondément cette injure, et pressentant une explosion, il me poussa vivement vers l'impératrice et me jeta littéralement dans ses bras en s'écriant :
Mais vous êtes faits tous deux pour vous comprendre. Donnez, Madame, toute votre confiance au général, il la mérite.
Telle fut, dans l'absolue vérité des paroles et des faits, vérité que j'atteste ici sur l'honneur, cette scène émouvante dont je retrouve dans mes souvenirs toutes les circonstances, — personne n'en sera surpris, — avec autant de netteté que si elle datait d'hier. Elle était pour moi l'avertissement et la préface des intolérables défiances, des amertumes de toute sorte, que j'allais rencontrer dans mes rapports avec
l'impératrice -régente, avec tous ses conseillers de gouvernement, avec la plupart de ses conseillers de cour. Les moins malveillants n'admettaient mon dévouement que sous bénéfice d'inventaire ; mais le pays restait. Il était menacé comme l'empire , autant que l'empire, et je me devais à lui. C'est soutenu par cette pensée du devoir commun à tous ses enfants que j'ai traversé, sans succomber au dégoût, les épreuves qui, du 18 août au 4 septembre, m'ont asssailli; les épreuves bien plus cruelles qui m'attendaient au delà du 4 septembre, quand, après la tragédie de Sedan, il n'y eut plus de gouvernement, plus d'armée, plus de justice répressive, plus d'équilibre dans les esprits affolés, et quand du milieu de ces ruines la politique se dressa pour commencer son œuvre de division, la démagogie pour commencer son œuvre de destruction et pour être, — je l'ai déjà dit et j'y reviendrai plus d'une fois, — l'auxiliaire à main armée des soldats du roi Guillaume !
Appelé à témoigner de ces faits devant la justice, l'amiral Jurien de la Gravière, si dévoué qu'il fût à l'impératrice, ne pouvait pas les nier. Il les interpréta. Invité à dire s'il était vrai qu'elle eût fait au général Trochu l'étrange proposition du rappel en France des princes d'Orléans :
Oui, répondit-il, V impératrice pensait que, si on mettait à la tête de l'armée un général populaire, il était d'une bonne politique de rappeler les princes dont elle avait toujours regretté l'exil.
(Compte rendu sténographié de l'audience.)
Si, comme on peut le supposer (car la réponse de l'amiral est aussi obscure qu'embarrassée), ce général populaire c'était moi-même, alors à peu près inconnu et infiniment moins populaire que M. le duc d'Aumale, le contresens
presque ridicule de mettre cette haute personnalité militaire sous mes ordres, dit assez ce que valait cette incroyable explication des vues de l'impératrice. Et puis, n'ayant pas fait et ne faisant pas cette proposition de rappel des princes à l'empereur et aux conseillers de l'empire, pourquoi la souveraine la jetait- elle à la tête du gouverneur de Paris?
Ce brevet à' orléanisme latent décerné publiquement par l'amiral Jurien de la Gravière à l'impératrice Eugénie est, je pense, Tune des plus étonnantes comédies qui ait fait suite à la grande tragédie nationale de 1870.
J'étais suspect. Je ne pouvais pas descendre à me justifier devant l'impératrice par une profession de foi politique. Je m'efforçai de la rassurer par une profession de foi patriotique. Je lui dis que j'étais un honnête homme, un bon citoyen, que j'étais pénétré des grands devoirs que j'assumais, que je saurais les remplir. Je n'eus, à aucun degré, l'attitude théâtrale que la légende faite par les courtisans de l'empire et par l'impératrice elle-même m'a prêtée. Je ne lui dis pas que j'étais « Breton, catholique et soldat », quoique je sois très Breton, très catholique et que je me croie soldat; mais je n'en ai jamais fait état, encore moins étalage , et l'heure n'était pas aux grands mots.
Je croyais l'impératrice rassurée, elle me dit avec véhémence : Ceux qui ont conseillé à l'empereur les résolutions que vous m'annoncez sont des ennemis. L'empereur ne reviendra pas à Paris ; — et comme se parlant à ellemême, — il n'y rentrerait pas vivant. L'armée de Châlons fera sa jonction avec l'armée de Metz.
Ainsi , le prince Napoléon , le maréchal de Mac-Mahon (quoique à la conférence de Châlons il fût resté à l'état de personnage muet), le général Schmitz et moi, nous étions
des ennemis ! C'était , en ce qui me concernait , une autre insulte sous une forme nouvelle; mais en admettant que l'irritation nerveuse à laquelle cédait l'impératrice la conduisît à l'exagération de sa propre pensée, c'était la ruine du plan de guerre arrêté à Châlons, la ruine des conventions qui faisaient la valeur de mon mandat.
Paris n'était plus la base des opérations militaires nouvelles que j'avais rêvées. Paris allait être une ville assiégée sans armée active de soutien, c'est-à-dire condamnée, aux termes des principes élémentaires de la guerre de siège, après une défense plus ou moins obstinée, à une capitulation certaine. Le gouvernement de l'impératrice avait précédemment arrêté la retraite sur Paris de l'armée de Metz, en y objectant. Il arrêtait à présent la retraite sur Paris de l'armée de Châlons, en s'y opposant. Il n'y avait plus d'espoir !
Comme, devant ces déclarations de l'impératrice, je lui représentais que ma mission était désormais sans objet : L'empereur vous a confié le gouvernement de Paris pour en organiser et en diriger la défense. Cette mission reste entière et vous la remplirez.
Je ne pouvais m'arrêter à la pensée de la faire juge de la conception militaire, d'un caractère exclusivement technique, que mettaient à néant les résolutions prises par elle et par son gouvernement. Me réservant d'aller, au sortir du palais, l'exposer au ministre de la guerre et la défendre contre lui avec toute l'énergie de mes convictions, je lus à l'impératrice, avant de prendre congé d'elle, la proclamation que j'avais préparée. Elle m'arrêta dès les premiers mots :
<£ Dans le péril où est le pays , l'empereur, que je précède « ici de quelques heures, m'a nommé gouverneur de Paris... »
Il ne faut pas, général, que le nom de Vempereur figure dans une proclamation à l'heure présente.
Et comme j'insistais, montrant que je ne pouvais faire connaître à la population de Paris la mission dont j'étais chargé, sans dire de qui je la tenais :
Non, cette indication n'est pas nécessaire. Il y a de sérieux inconvénients , dans l'état d'excitation où sont les esprits, à la laisser subsister. D'ailleurs, l'empereur ne devant pas revenir à Paris, vous ne pouvez pas dire que vous le précédez de quelques heures !.
Ces paroles de l'impératrice étaient certainement caractéristiques du degré de trouble et d'anxiété où étaient son esprit et tous les esprits , avec cette aggravation particulière que le sentiment de la part prépondérante qu'elle avait prise à la déclaration de guerre devait en ce moment l'accabler. Les tourments d'une situation qu'elle sentait perdue justifiaient ses craintes au sujet de l'empereur à Paris. Si j'en fus très vivement impressionné, je n'eus pas un seul instant la pensée de les considérer comme une marque de faiblesse. L'impératrice me parut au contraire , pendant toute la durée de cette pénible entrevue, pleine de courage, mais d'un courage bien plus exalté que raisonné.
Quand donc, au sincère récit que je fis devant l'Assemblée nationale des faits qui précèdent, l'impératrice opposa et fit opposer par ses journaux des dénégations et des déclarations qui déguisaient la vérité, rabaissaient mon caractère, travestissaient mes intentions, retournaient contre moi les loyales et cordiales assurances par lesquelles j'avais cher-
1 L'empereur, depuis nos revers, n'était plus nommé dans les débats du corps législatif, et à quelques jours de là, quand vint la nouvelle de l'effondrement de Sedan, l'impératrice -régente ne le fut plus. Le 4 septembre, le ministre de la guerre comte de Palikao soumit à la chambre le projet de constitution d'un Conseil de gouvernement et de défense nationale qui nommait les ministres. L'impératrice -régente, après l'empereur, était en fait supprimée.
ché à désarmer ses insultantes défiances, elle s'est moins respectée que je ne l'ai moi-même respectée toujours. Formée au pouvoir souverain par le régime de l'adulation personnelle et de l'exploitation politique qui l'entourait, elle était hors d'état de distinguer entre l'honnête homme qui se dévoue et le spéculateur politique qui cherche dans les périls publics l'occasion d'un rôle.
Bien avant la douloureuse tragédie du Zoulouland, qui vint ajouter aux malheurs de la souveraine les déchirements de son cœur de mère, et lui faire à titre trop légitime une première place dans la sympathie universelle, je lui avais pardonné de m'avoir indignement méconnu. Mais je ne puis oublier qu'entre les mains de la Providence résolue à châtier mon pays , l'impératrice Eugénie a été l'instrument principal de sa ruine finale.
L'impératrice avait un inspirateur militaire, le ministre de la guerre, général comte de Palikao, en état d'accord avec ses inspirateurs politiques, dont M. Rouher était le chef. Tous ensemble formaient une ligue qui, me considérant comme l'obstacle à l'accomplissement de ses vues, mais tenue à ménager l'envoyé de l'empereur et l'autorité que lui concédait momentanément l'opinion, allait me faire subir, en les déguisant, d'insupportables sévices. Le rapporteur de la commission d'enquête, si mal informé qu'il fût , les a aperçus et définis :
Comme on ne pouvait, dit-il, à cause de l'état des esprits, ni révoquer le général Trochu, ni même accepter sa démission, il fallait Vannulcr, sans l'écarter visiblement.
Le ministre de la guerre , chez qui je me rendis en quittant l'impératrice, me reçut mal. Il me dit qu'indépendamment de ses pouvoirs ministériels, il avait devant le corps législatif une situation qui le mettait en mesure de conduire utilement les difficiles affaires du moment, et que ma mission, — dont il ne pouvait comprendre l'opportunité, — allait apporter autour de lui le trouble et le désaccord1.
Je lui répondis respectueusement, mais avec assurance, qu'en acceptant cette mission en temps de grand péril national, j'avais cru faire un acte de dévouement; que je le faisais parce que l'empereur me l'avait demandé; que je le faisais avec le ferme propos de remplir loyalement mon mandat, sans être un embarras pour personne; que ce mandat consistait à défendre Paris qui allait être défendable , parce que j'espérais que l'effort de Paris, bien qu'à mon profond étonnement l'impératrice fût personnellement contraire à cette double entreprise, se combinerait avec les opérations actives de l'armée du maréchal de Mac-Mahon.
1 Le ministre, que ma nomination par l'empereur au gouvernement de Paris , sans sa participation , avait profondement irrité ; qui manifestait son irritation en me faisant, dans la matinée du 18 août, cet accueil si désobligeant et en me déclarant qu'il ne pouvait comprendre l'opportunité de ma mission, osait dire le soir du même jour au corps législatif :
« Cherchant un homme intelligent, actif, énergique, capable de « réunir dans ses mains tous les pouvoirs nécessaires pour effectuer « l'armement de Paris, j'ai songé à M. le général Trochu et je l'ai (( rappelé moi-même du camp de Chutons, où il pouvait être remplacé « par un autre général.
« Voilà, Messieurs, le motif qui m'a fait appeler à Paris le général « Trochu. Il n'y en a pas d'autres. Nous n'avons pas la moindre in- « quiétude, au contraire! » (Vive approbation et applaudissements.)
{Journal officiel du 19 août 1870.)
Quelle audacieuse, honleuse et déplorable comédie !
Le ministre se récria. Avec une autorité que ne justifiaient pas les uniques opérations de guerre qu'il eût suivies en Algérie et dirigées contre les Chinois , il me dit que le pian d'opérations admis par la conférence de Chàlons était mal entendu, et que mes idées sur la guerre étaient fausses; qu'il s'opposait absolument à la retraite sur Paris de l'armée de Chàlons, qui allait se porter au-devant de celle de Metz et coopérer avec elle ; qu'au contraire, de tous les points de la France, et de Paris en particulier, il prescrivait l'envoi incessant, vers le théâtre de la guerre, de toutes les troupes et de tout le matériel qui pourraient être réunis; que le 13e corps d'armée notamment, qui venait d'être formé dans la capitale sous le commandement du général Vinoy, s'acheminait vers cet objectif; que troupes et matériel apporteraient à l'armée en péril un appoint considérable et qui la dégagerait
Je combattis avec toute l'énergie qui était en moi ces fatales résolutions, et le général Schmitz, mon chef d'étatmajor, présent à cet entretien, joignit ses efforts aux miens pour persuader le ministre, dont il avait été, dans la campagne de Chine, le collaborateur fort écouté. Notre argumentation, très simple, se réduisait aux affirmations suivantes :
Tout ce qui sera dirigé vers le théâtre de la guerre, les corps constitués, les isolés, le matériel, les approvisionnements, iront tomber et disparaîtront dans le gouffre commun. Affaibli moralement et organiquement par une succession de combats malheureux , un seul ne peut pas combattre en rase compagne contre deux et peut-être trois, quand ses adversaires sont enflammés par la victoire. Il lui faut un point d'appui à la fois sûr et étendu qui ne puisse être débordé par les masses ennemies. Paris seul ré-
pond à cette impérieuse nécessité. Paris est, dans la crise présente, le vrai, l'unique centre possible de la défense nationale. C'est là qu'il faut réunir toutes les forces disponibles et à former.
Rien n'y fît. Le ministre , gourmé et quelque peu hautain , contrairement à sa nature facile, avait cet aplomb artificiel que donnent souvent, dans les positions supérieures improvisées au milieu des périls, l' amour-propre surexcité et, pour dire ma pensée tout entière, Y inexpérience , soit au point de vue de la préparation théorique des armées, soit au point de vue de la pratique personnelle des choses de la guerre ailleurs qu'en Afrique ou en Chine. Persistant dans ses résolutions, il dit que le siège de Paris n'était qu'un futur contingent auquel il pourvoirait avec les compagnies de marche qui se formaient dans tous les dépôts d'infanterie, avec cent mille mobiles demandés à tous les départements , avec la garde nationale de Paris !
Quel inconcevable aveuglement ! Et comme ce parti pris d'erreurs endiablées montre la vérité de cet adage de l'antiquité :
Que la divinité ôte le sens à ceux qu'elle veut perdre !
A cet aveuglement je m'étais heurté naguère quand avait été résolue la guerre du Mexique, et dans le temps présent, quand s'était décidée la guerre de Prusse. Je m'y heurtais encore quand, la guerre de Prusse tournant au désastre, je m'efforçais d'en atténuer les effets.
A l'heure où j'écris, je m'y heurterais de nouveau, si j'avais encore une place dans le monde et la parole dans l'armée. A la France sans frontières du côté de l'Allemagne, vulnérable sur toutes les autres par l'hostilité concertée des monarchies qui l'entourent ; à la France qui a dans l'Algé-
rie, à ses portes, un incomparable empire colonial à développer, je dirais :
(( Que ses entreprises coloniales lointaines et son refuc « d'intervention en Egypte avec l'Angleterre sont des contrece sens déplorables ! »
Le conseil de l'impératrice.
Le conseil de l'impératrice se composait des ministres, des membres du conseil privé, des présidents du sénat et du corps législatif. L'impératrice m'avait invité à assister à ses délibérations , et dès sa première réunion je pus constater que tous, M. Magne (membre du conseil privé) excepté, m'avaient dans la plus injurieuse défiance et m'étaient ouvertement contraires. La sincérité de mes réponses aux questions de toutes sortes dont ils m'accablaient, ne faisait qu'irriter leurs soupçons. J'étais là entouré d'ennemis et bientôt je me sentis entouré de pièges.
M. Roulier paraissait mener cette sourde conspiration dirigée tout à la fois contre ma mission, ma personne et mon honneur. Cet homme d'Etat avait mis au service de la république après la révolution de 1848, au service de l'empire après le coup d'Etat, de grandes facultés et de remarquables talents , avec une merveilleuse aptitude à bâtir l'édifice de sa haute fortune personnelle sur la base solide, en temps de césarisme , de la formule de Tacite :
Omnia serviliter pro dominatione.
Il avait naguère démontré très éloquemment que la guerre du Mexique était l'une des grandes conceptions du