LE CONSEIL DE L'IMPERATRICE
règne ; que la tempête de Sadowa ne menaçait à aucun degré l'avenir de notre pays, et, le 16 juillet 1870, au palais de Saint-Gloud, dans un discours qui fut comme un hymne en l'honneur de la guerre de Prusse, il avait dit à l'empereur, parlant au nom du sénat qui l'entourait :
«... La dignité de la France est méconnue, Votre « Majesté tire l'épée, la patrie est avec vous frémissante « d'indignation et de fierté.
«... Depuis quatre années, l'empereur a porté à sa « plus haute perfection l'armement de nos soldats, élevé « à sa toute -puissance l'organisation de nos forces milice taires. Grâce à vos soins la France est prête , Sire , et par « son enthousiasme elle prouve que, comme vous, elle est « résolue à ne tolérer aucune entreprise téméraire.
«... Que l'empereur reprenne avec un juste orgueil c: et une noble confiance le commandement de ses légions « agrandies de Magenta et de Solférino, qu'il conduise sur « les champs de bataille l'élite de cette grande nation.
«... Si l'heure des périls est venue , l'heure de la vic- « toire est proche. Bientôt la patrie reconnaissante décer- « nera à ses enfants les honneurs du triomphe.
«... Et Votre Majesté se dévouera de nouveau à la « grande œuvre d'amélioration et de réformes dont la réa- « lisation, — la France le sait et le génie de l'empereur « le lui garantit, — ne subira d'autre retard que le temps « que vous mettrez à vaincre. »
Les événements n'avaient pas fait rentrer sous terre l'homme qui, après les avoir préparés, avait osé un tel langage digne des derniers temps de la décadence romaine. Il était à présent devant moi1, soutenu par l'impératrice,
1 Et on Fa revu depuis dans nos assemblées politiques , représentant l'empire, la tête haute, raillant ou décriant les généraux de la Défense nationale, toujours éloquent, toujours audacieux, toujours lui-même.
par ses conseillers , me déclarant âprement , à moi qui avais annoncé les malheurs de cette guerre et qui avais tout risqué pour l'empêcher, que j'étais là pour sauver l'empire; me sommant , lui qui l'avait perdu , de le sauver ; me sommant de justifier devant le conseil des moyens dont j'entendais me servir pour le sauver ! . . .
Au cours du siège de Paris, j'ai été aux prises avec les pires révolutionnaires ; après le siège, j'ai été en butte à la haine des diffamateurs les plus violents des partis politiques : rien de ce passé n'a laissé dans mon esprit l'équivalent du souvenir empreint d'étonnement et de dégoût que j'y retrouve , après tant d'années écoulées , quand je me représente M. Rouher au conseil de l'impératrice dans le rôle que je décris.
A l'une des premières séances du conseil, M. Rouher me demanda, avec une insistance et en des termes dont les offensantes intentions étaient très apparentes, comment, en cas de soulèvement populaire, je défendrais les Tuileries et le corps législatif. Gouverneur de Paris, j'étais alors très éloigné de soupçonner que le ministre de la guerre était résolu à se substituer à moi dans mon commandement ; qu'il avait limité mes attributions à la direction de la défense sur les remparts ; qu'enfin il donnait directement des ordres , sans m'en informer, aux officiers généraux qui dépendaient de moi. Je répondis à M. Rouher :
« Je sais les devoirs qui m'incombent, et soyez sûr, Mon- « sieur, que je les remplirai ; mais sachez à votre tour la ce vérité et envisagez la situation comme elle est. L'exis*- (( tence de l'empire est à la merci d'un nouveau désastre g militaire. Si par malheur il se produit, ne croyez pas que « vous puissiez, ayant perdu une quatrième et décisive ba- « taille devant l'ennemi, en gagner une dans Paris sur la