‹ Œuvres posthumes (volume 2)Chapitre 28 sur 148 · LE CONSEIL DE L'IMPERATRICE · texte numérisé non relu

LE CONSEIL DE L'IMPERATRICE

<r population de Paris. Il faut, par l'autorité morale, s'el- « forcer de prévenir le conflit. Celle dont je dispose, je l'offre « tout entière au gouvernement, convaincu qu'il ne doit « pas compter sur les baïonnettes de la troupe qui , accablée « par le sentiment de nos revers au dehors, serait démo- <r ralisée et incapable de combattre, au dedans, des Francs; çais affolés de désespoir. Croyez- en mon expérience des « choses dont je parle. Laissez-moi tenter d'écarter par des <r efforts personnels une lutte déplorable autant qu'impos- « sible. Considérez par surcroît que le départ pour l'est <r du corps d'armée du général Vinoy, en exécution des « ordres du ministre, laisse Paris sans garnison effective. j>

Ce langage si convaincu, si conforme aux dures réalités de la situation, m'acheva vis-à-vis de cet auditoire dont l'impérialisme aveuglait le patriotisme. Par les plus violents, de toute part, je fus interpellé rudement, et aux moins violents il fut démontré que je me refusais à livrer bataille dans Paris pour l'empire. J'étais jugé, condamné, et si je ne fus pas révoqué, c'est qu'on ne l'osa pas; mais, à dater de cette séance du conseil, le ministre de la guerre prit toutes ses dispositions et les fit exécuter comme si je l'étais. Les documents authentiques qu'on lira plus loin montrent, jusqu'à l'évidence absolue, qu'au gouverneur de Paris il ne resta que le titre de sa fonction.

Un événement imprévu vint éclairer d'une vive lumière cette période de crise et la porter à l'état aigu. J'appris un jour par les journaux qu'un officier ou ancien officier prussien, le lieutenant Hart, soupçonné d'espionnage, avait été arrêté à quelques lieues de Paris, traduit sur l'ordre du ministre devant l'un de mes conseils de guerre, condamné et passé par les armes !

Ainsi, dans le ressort judiciaire de mon commandement,

un fait de cette gravité avait pu s'accomplir sans que le commandant de l'état de siège, seul investi par la loi du droit d'informer, de poursuivre, d'assurer l'exécution du jugement rendu , fût intervenu , sans même qu'il en eût reçu l'avis ! Le ministre ne se bornait pas à l'usurpation des attributions judiciaires du gouverneur de Paris, il violait la loi! Il substituait le pouvoir politique au pouvoir de la magistrature militaire instituée par la loi, en dépouillant le prévenu de la garantie qu'elle entendait lui assurer, à la manière d'un ministre garde des sceaux qui, sur le terrain de la justice criminelle , prendrait la place du chef du parquet !

Cet événement, si grave au point de vue de mes responsabilités spéciales, Tétait plus encore à mes yeux quand j'envisageais, le jugement étant nul de plein droit, les conséquences qu'il pourrait avoir pour les Français tombés entre les mains de l'ennemi , qui auraient à répondre devant lui d'une accusation d'espionnage !

A la fois irrité et indigné, je me présentai au conseil pour me plaindre d'une si violente et dangereuse infraction à la loi et aux règles de l'état de siège. Il y avait là des juristes qui , si hostiles qu'ils me fussent , entendirent mon exposé avec une émotion qu'ils ne purent pas déguiser. Le ministre de la guerre, hors de lui, se leva, déclarant qu'il ne se laisserait pas régenter par moi qui étais pour lui un embarras permanent, dit à l'impératrice qu'il lui remettait le portefeuille de la guerre, et s'en alla furieux, démissionnaire, et faisant claquer les portes.

Je ne sais comment l'impératrice apaisa la colère du général de Montauban et le décida à reprendre sa démission. Pour moi, à partir de ce jour, pénétré de l'impossibilité morale que le sentiment de mon devoir, de mes droits, de ma dignité professionnelle et personnelle, me faisait de de continuer ces rapports avec le gouvernement, je cessai

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