IL FALLAIT DONNER VOTRE DEMISSION
de paraître au conseil , de voir l'impératrice , et je me renfermai étroitement dans l'œuvre très compliquée et très ardue de la préparation du siège.
Il fallait donner votre démission.
Quand, à la tribune de l'Assemblée nationale, je me suis efforcé de dégager les réalités militaires et politiques du siège de Paris de la légende que lui ont faite les passions des partis et les inimitiés personnelles ; quand j'ai révélé le caractère désolant pour la défense du pays, injurieux pour moi, de l'accueil que me fit l'impératrice le 18 août, et de l'attitude plus injurieuse encore de ses conseillers à l'égard du gouverneur de Paris, l'extrême droite et l'extrême gauche de la Chambre me crièrent à l'unisson :
« Il fallait donner votre démission. j>
Oui, dans l'Assemblée et hors de l'Assemblée, la conception patriotique des partis ne dépassait pas cette hauteur ! Entre le pays foulé par l'invasion et le pays équilibré dans la paix, ils ne faisaient aucune distinction quant aux devoirs que ses enfants avaient envers lui. Ils déclaraient sans hésitation que, pour me soustraire à l'insupportable situation qui m'était faite et aux dangereuses responsabilités qui en découlaient, j'étais tenu de donner ma démission; que, ne l'ayant pas donnée, je demeurais comptable des événements, par conséquent reprochable aux yeux des moins malveillants , coupable aux yeux des autres !
Cette théorie du devoir public, émise par des représentants d'une nation écrasée par l'ennemi victorieux , n'accuse-t-elle
pas la ruine des principes et l'abaissement des caractères, qui sont les avant-coureurs de la décadence ?
J'ai obéi, je le déclare à mon tour, à d'autres sentiments que ceux-là. Tant qu'a pesé sur le pays l'effroyable orage qui l'a dévasté, j'ai jugé que j'avais l'impérieuse obligation de le servir envers et contre tous, selon mes facultés et mes moyens. Aucune violence, aucun péril n'auraient pu me décider à disparaître par la commode échappatoire de la démission donnée à propos. Elle eût chargé ma conscience de citoyen du crime de lèse-patrie , et ma conscience de soldat du crime de désertion devant l'ennemi.
La légende qui me représente comme démissionnaire, à la fin du siège de Paris , de mon mandat de chef militaire , m'a indignement calomnié. Cette démission me fut violemment imposée par mes collègues en gouvernement réunis aux maires de Paris, les uns et les autres obéissant à la pression de la foule1. Ce fut une destitution, aggravée par les paroles blessantes de quelques-uns2, adoucie par les témoignages d'estime et de regret de quelques autres.
J'avais aperçu , mesuré , librement accepté les périls et les sévices du rôle dont les malheurs de mon pays m'imposaient le devoir. Je n'avais pas eu la pensée des invincibles obstacles qu'opposeraient à son exécution l'aveuglement, la passion, la folie qui dominaient à la cour et dans les sphères dirigeantes. Si je n'étais pas désespéré personnellement, je l'étais patriotiquement. On sait que je jugeais perdue (lettre du 10 août à l'empereur) l'armée du maréchal
1 Une lettre de M. Jules Ferry, rendue par lui publique, a établi sur ce point la vérité tout entière. Membre du gouvernement de la Défense, il assistait à la séance où ma destitution fut décidée.
2 MM. Tirard, Clemenceau et autres figuraient parmi mes plus bruyants adversaires. Tous étaient maires d'arrondissement dans Paris.