VIII AVANT-PROPOS
D'année en année, d'une main devenue incertaine, j'ai poursuivi ma double entreprise souvent et longuement interrompue, ce qui m'a permis d'introduire dans l'un et l'autre ouvrage les réflexions que me suggéraient les événements qui ont fait suite à ceux que j'avais vus autrefois.
Quand, laborieusement en raison de mon grand âge, j'ai relu ces deux manuscrits dont l'un, — le Siège de Paris, — est très étendu, j'ai pu reconnaître qu'ils contenaient des incorrections, des longueurs, des répétitions, qu'enfin un grand travail de revision et de refonte était nécessaire.
Je n'en ai pas eu le courage, et je n'en avais plus la force.
Ainsi ces pages, si elles paraissent un jour, paraîtront comme elles sont. Je les ai écrites avec tant de sincérité , avec un détachement si ancien et si profond de tout ce que le monde peut donner ou refuser, que je ne me trouve aucun intérêt à faire mieux que je n'ai su faire de première intention, en me laissant entraîner par le torrent de mes souvenirs et des impressions qu'ils m'ont laissées.
Général Troghu.
LE
Tout le monde a parlé du siège de Paris, tout le monde en a écrit. Plusieurs en ont fait l'histoire militaire , politique, anecdotique, où sont exposés les événements avec leurs causes et avec leurs effets , dans des récits qui me font penser, parler, agir.
De ces orateurs, de ces historiens, de ces journalistes, pas un n'a eu la pensée, qui semblait naturelle, équitable, nécessaire, de m'interroger. Pas un, par conséquent, n'a eu le scrupule de la recherche de la vérité par les seuls moyens qui soient pour la trouver : « l'examen contradictoire et la pondération des témoignages, » en commençant, au moins en finissant, par ceux qu' aurait produits l'homme à qui échut le douloureux et périlleux honneur d'avoir la direction , par conséquent la responsabilité dans ce grand drame.
Aux divers représentants des partis politiques qui l'ont raconté, si j'avais offert les informations et les preuves que spécialement, je pense, j'étais en mesure de leur fournir, tous auraient pu me répondre que « leur siège était fait ».
Il l'était effectivement, sur des données pleines d'erreurs volontaires ou involontaires qui dénaturaient les intentions, les actes et les faits, soit pour exalter, soit pour accabler les partis et les personnes qui leur étaient ou qu'on leur supposait affiliées.
J'entreprends aujourd'hui de faire à la réalité sa place au milieu de l'explosion de colères, d'accusations, de récriminations, d'injures, de louanges, d'applaudissements, de glorifications, qui se croisent et se heurtent autour de ce procès si disputé. Est-il vraisemblable, est-il possible qu'y étant si directement intéressé, j'aie assez de détachement de moimême , assez d'impartialité , de sereine et ferme philosophie , pour aller à mon but sans céder jamais aux entraînements de l'apologie personnelle, dans un récit où, résolu à ne dire que les choses que je sais pour les avoir vues ou pour les avoir faites, je serai presque toujours en scène et toujours en cause?
Beaucoup en douteront et je leur pardonnerai sans peine de n'avoir de mon caractère qu'une si mince opinion. Pourtant ils se tromperont, et je veux exposer ici, à ceux qui seraient à cet égard sans parti pris, les raisons très diverses, solides aussi je pense, que j'ai de croire en toute bonne foi à mon désintéressement d'historiographe du siège de Paris et d'oser l'affirmer.
Je dirai d'abord que mon récit ne devra être imprimé et publié qu'après ma mort, c'est-à-dire après que, sorti pour toujours du monde où s'agitent les passions et les préjugés que je vais combattre, je serai en présence du Juge souverain à qui, toute ma vie, j'ai cru fermement. Ainsi, quand ce livre sera lu, je n'aurai ni le souci des injures, ni le bénéfice des louanges. J'échappe par conséquent au soupçon d'avoir voulu, en l'écrivant, m' épargner les unes et m'attirer
les autres. Je mériterais d'ailleurs les railleries de tous, si je prétendais à laisser une mémoire, et personne, je pense, n'imaginera que j'aie la sottise de chercher ici des attitudes pour la postérité. Il me suffit de compter, et j'y compte, sur le souvenir de quelques-uns de mes contemporains qui ont pénétré dans ma vie publique et dans ma vie privée, qui ont honoré Fune et l'autre de leur estime et m'en donnent encore dans mon obscure retraite , avec une fidélité dont je sens le prix, de touchantes preuves.
Je dirai encore que , de mon caractère outragé , de mes efforts diffamés par les colères politiques ou par les haines personnelles, je n'ai gardé aucune amertume, presque aucun souvenir. Mon âge, et le sentiment profond que j'ai de ce que sont les grandeurs et les abaissements que fait le monde d'où je vais disparaître, suffiraient à expliquer cet état d'apaisement absolu de mon esprit. Pourrait- on d'ailleurs citer, parmi les Français à qui les événements de ces cinquante dernières années ont fait un rôle dans la direction des affaires publiques, un seul qui n'ait été, à son heure, voué à l'insulte et au décri alternant avec la notoriété brillante et applaudie? Ce n'est pas, dans notre pays, affaire de mérite ou de démérite. C'est affaire de révolution, ou seulement d'évolution politique.
Le parti qui arrive au pouvoir n'a pas de soin plus pressant que de chercher des criminels parmi ses adversaires vaincus, de faire des héros parmi ses amis victorieux, quelquefois des idoles à qui on dresse des autels et qui ont un culte. C'est une église nouvelle, avec un cléricalisme nouveau, dont le caractère particulier est l'intolérance. Et puis, le parti exhume ses morts depuis longtemps oubliés , bien souvent connus de lui seul. Les solennités populaires autour des monuments commémoratifs , autour des bustes de bronze et des statues de marbre, consacrent son triomphe
et lui apparaissent comme des gages de sa durée ! Aujourd'hui ce vain et puéril dérèglement des passions politiques , qui est Tune des marques historiques de la décadence, se montre à la fois dans l'Etat et dans les mœurs. C'est que, depuis moins d'un siècle , il n'est pas une génération française qui n'ait , au moins une fois , en matière de gouvernement, brûlé ce qu'elle avait adoré et adoré ce qu'elle avait brûlé, chacun de ces orages politiques emportant une part de la paix des esprits et de la dignité des caractères.
Ces violentes contradictions de l'opinion tourmentée par une presse qui n'est jamais impartiale, qui est rarement respectable, qui est quelquefois vénale, ne sont -elles pas faites pour guérir les hommes publics des illusions de la faveur, pour les libérer du souci de la défaveur? Ne sont-ils pas autorisés par les comparaisons qu'ils peuvent faire tous les jours, à se demander où est le pire pour eux en ces temps -ci, d'être célébrés ou d'être décriés? Pour avoir l'une ou l'autre fortune devant le pays, il suffit de rencontrer dans les dessous d'un journal en vogue un compère ou un ennemi.
Je dirai enfin que toutes les observations, toutes les expériences de ma carrière m'avaient préparé aux épreuves qui devaient en marquer la fin. De ces expériences, celles qui avaient le plus vivement frappé mon esprit résultaient de l'étude que j'avais faite, attentivement et continuellement, de la destinée que la Providence semble réserver de parti pris aux hommes qui, supérieurs aux calculs de l'intérêt personnel, se dévouent librement pour le salut commun dans les crises où il paraît désespéré. Les noms et l'histoire de ces victimes de l'esprit de sacrifice se heurtent dans mes souvenirs aux noms et à l'histoire des habiles et des audacieux, en nombre infini, dont on pourrait dire que, sur Ja scène militaire comme sur la scène politique, ils jouent
les travestis, ne tombant jamais sous les coups des événements que pour s'élever plus haut après les événements, conquérant la notoriété , quelquefois l'illustration et revivant après leur mort dans les annales du pays ! De ceux-ci , — les laissant à leurs gloires, — je ne dirai rien. De ceux-là, je dirai brièvement ce qu'ils ont voulu et ce qu'ils ont fait, encore moins pour affirmer ma thèse, que pour rendre à ces dignes mémoires, pour rendre à la justice et à la vérité méconnues, l'hommage que je leur dois. Ce sera une page d'histoire rétrospective.
Le général Bedtau et la révolution de février 1848.
Il était l'un des plus jeunes, des plus instruits, des plus sérieux, des plus considérables officiers généraux que la guerre de la conquête eût donnés à l'armée d'Afrique. Divisionnaire renommé , commandant la province de Constantine, il se rendait en Bretagne dans sa famille en vertu d'un congé qui le libérait des obligations du service militaire , quand, traversant Paris, il vit éclater l'orage de 1848.
C'était le 24 février. Le maréchal Bugeaud , dont j'étais le premier aide de camp, mandé dans la nuit aux Tuileries, où je l'avais suivi, improvisait au milieu de la plus extraordinaire confusion, avec des renseignements contradictoires, entouré de généraux ahuris par la soudaineté et la grandeur des événements, la bataille qu'il avait décidée. J'écrivais ses ordres sous sa dictée, quand un officier général, en uniforme de l'armée d'Afrique, pénétra jusqu'à lui :
« Monsieur le maréchal, — lui dit -il avec simplicité, — « j'apprends les périls de la situation et je viens vous offrir
« mes services dans la pensée que vous voudrez bien conti- « nuer à l'un de vos anciens lieutenants la confiance dont ce vous l'avez toujours honoré dans des temps plus heu- « reux1. »
Le maréchal, profondément ému, ouvrit ses bras au général Bedeau, le remercia avec effusion et lui donna, séance tenante , le commandement de la colonne principale qui , débouchant par la rue Richelieu sur les boulevards, devait les remonter jusqu'à la place de la Bastille.
Cette colonne, comme celle du général de Saint- Arnaud qui, lui aussi, avait offert son concours au maréchal (marchant, par les quais de la rive droite, vers l'Hôtel de ville), comme toutes les troupes mises en mouvement par le nouveau commandant en chef, sous l'influence de ses fermes habitudes d'initiative militaire, emportait des ordres d'exécution (ordres écrits) du caractère le plus énergiquement précis. Les fusils de l'infanterie devaient être chargés à deux balles (souvenir de la guerre des rues qu'il avait faite au siège de Saragosse, 1808-1809), et la troupe, partout où elle rencontrerait des barricades ou des groupes armés, devait agir avec la plus grande vigueur, dans des conditions et par des moyens que les ordres résumaient. Mais l'état de liberté d'esprit et de commandement qu'avait le maréchal au moment où , avec cette fermeté de vues , il préparait la répression, ne devait pas durer longtemps.
Immédiatement après le départ des troupes , des membres du nouveau ministère, amenés par M. Thiers, des personnages politiques , des députés de l'opposition , dont quelquesuns, comme M. Odilon Barrot, paraissaient et se croyaient
1 Ces paroles, restées profondément gravées dans mon souvenir, sont textuelles.
en mesure d'exercer une sérieuse influence sur le cours des événements, se succédèrent auprès du maréchal. Dans des discussions où, retenu par mes devoirs militaires, je n'assistai que par moments, dont par conséquent je ne puis entièrement préciser les termes, ils soutinrent et firent adopter l'opinion :
Qu'on n'avait pas a combattre une tentative de révolution; qu'il ne s'agissait que d'une violente surexcitation de l'esprit public due à l'ignorance où était la population des mesures libérales qui venaient de prévaloir dans les conseils du nouveau gouvernement, due spécialement à la faute qu'on avait commise de ne pas convoquer, pour le maintien de l'ordre, la garde nationale, à laquelle, depuis le commencement de la crise, on avait semblé montrer la défiance la plus impolitique et la moins justifiée; qu'avant de verser des flots de sang , comme le maréchal y paraissait résolu, il fallait dissiper le malentendu origine de l'irritation populaire; que le plus sûr moyen de le dissiper était d'appeler sous les armes la garde nationale, à qui on donnerait pour commandant en chef le plus autorisé des généraux du temps et le mieux vu de tous les partis, le général La Moricière; qu'elle s'inter poser ait entre la troupe et les foules à qui elle ferait connaître la composition et les résolutions du nouveau ministère, effort que M. Odilon Barrot, à cheval à côté du général, appuierait de son influence politique, de sa popularité, et d'où sortirait l'apaisement.
1 Je les vis partir tous les deux dans l'appareil le moins fait pour impressionner les Parisiens en train de révolution. Par -dessus son pantalon gris à carreaux, le général de La Moricière , venu aux Tuileries en habits de ville (ne sachant pas pourquoi il y était appelé), avait revêtu à la hâte la tunique d'uniforme du général Jacqueminot, logé aux Tuileries et très malade , qu'il remplaçait dans le commandement de la garde nationale, avec les épaulettes d'argent, la ceinture et le reste. Us furent reçus par des huées I
J'expose la situation sans m'arrêter à la discussion do ces espérances et de ces vues , me bornant à dire que , venant à cette heure, elles étaient certainement la préface de la révolution. Le maréchal en eut le sentiment et il l'exprima; mais enfin, ne croyant pas devoir assumer seul les responsabilités de la bataille qu'il avait préparée, il céda, et de nouveaux ordres en état de contraste frappant, de contradiction devrais -je dire, avec ceux qu'avaient emportés les troupes leur furent expédiés. Ils énonçaient le but des dispositions qui venaient d'être arrêtées, et que les généraux devaient faire connaître autour d'eux. En attendant qu'elles pussent se réaliser par l'intervention de la garde nationale, les troupes ne s'engageraient qu'autant qu'elles seraient attaquées. Avec ces instructions, communes à tous les commandants des troupes, le général Bedeau avait l'ordre de se replier sur la place de la Concorde, le général de Saint-Arnaud de s'établir à l'Hôtel de ville.
Cette volte-face, dans les circonstances très critiques où les généraux et les troupes allaient en recevoir l'avis , devait inévitablement achever l'impuissance des généraux et la démoralisation des troupes , en exaltant l'audace des meneurs qui poussaient les masses.
La colonne du général Bedeau, parvenue aux environs de la porte Saint-Martin, ne pouvait plus avancer. Débordée, enveloppée par des foules innombrables qui ne montraient ni armes, ni dispositions à l'agression, mais surexcitées, houleuses et d'où partaient les cris incessants de : Vive la réforme! Vive la ligne! elle s'était arrêtée, ne pouvant plus communiquer avec le quartier général par des officiers à cheval.
Le général, dans un billet apporté aux Tuileries par un négociant du boulevard Bonne-Nouvelle, M. Fauvelle-Deleburre avait informé le maréchal de cette situation. Ce fut
par le même messager très sûr qu'il reçut les nouveaux ordres en vertu desquels, parlant autant qu'il le put à la multitude, il l'informa des résolutions d'apaisement arrêtées par le gouvernement et commença à se replier sur la place de la Concorde. Ses troupes s'allongeaient indéfiniment derrière lui, ne communiquant plus avec lui que par leurs premiers bataillons, dans un état de dépression morale et de désarroi matériel qu'aucune force humaine en un tel moment n'aurait pu, je l'affirme, dominer. La colonne, coupée en vingt endroits, pénétrée par les plus entreprenants, à qui les soldats acclamés exprimaient, en mettant d'eux-mêmes la crosse en l'air, qu'ils ne devaient pas se servir de leurs armes, arriva dans ce désordre révolutionnaire sur la place de la Concorde, où la révolution pénétrait réellement avec ces troupes désormais perdues.
Le spectacle en fut écœurant pour les habitants de ces quartiers paisibles , qui étaient là accumulés en curieux , et encore plus pour les régiments de cavalerie de Paris et de Versailles , non employés , qui bordaient en bataille les quais de la Seine dans l'attitude la plus calme, dans le devoir, ne sachant rien des événements qui venaient de s'accomplir dans le centre de Paris. Les uns et les autres jugèrent, sans appel, le général par l'état de ses troupes. Il fut dit qu'il avait harangué la foule sur le boulevard , qu'il avait ordonné à ses soldats de mettre la crosse en l'air, qu'il leur avait permis de fraterniser avec la révolution!
C'est de la place de la Concorde que sont originaires les commencements de la légende qui devait accabler le général Bedeau et empoisonner le reste de sa vie. D'autres événements allaient suivre qui devaient la confirmer, la compléter, lui donner, aux yeux de ceux qui jugent avec leurs passions sur les apparences, la force de la vérité historique. Ainsi, entre un poste de la garde municipale stationné à
l'entrée des Champs-Elysées et sans doute quelques-uns des meneurs qui avaient pénétré la colonne et marché avec elle, une fusillade éclata. Il fut dit par complément que le général, — qui, pour la faire cesser, avait joué là sa vie, — avait pactisé avec les révolutionnaires jusqu'au point de les laisser libres d'assaillir l'armée sous ses yeux et sous les yeux de ses soldats !
Immédiatement après la révolution accomplie, j'eus l'occasion de voir le général Bedeau, que le gouvernement provisoire pressait de prendre le commandement de la lre division militaire et de Paris. Gomme je lui montrais les périls, certains pour lui, de cette investiture qui semblerait bien plus politique que militaire après les terribles événements où on lui avait fait un rôle si douloureux :
« Oui, — me dit-il, avec la simplicité que je lui avais « vue la veille quand il était venu offrir son concours au « maréchal, — c'est un sacrifice, je le ferai. H y a dans « Paris quarante mille hommes de l'armée, errants, en <( grande partie désarmés , démoralisés , perdus , au moment ce où la guerre extérieure semble inévitable. C'est le com- « mencement d'une débandade militaire pleine de périls « pour le pays. Je veux l'arrêter, reconstituer l'armée de ce Paris et me vouer à cet effort en courant tous ses risques. « Si les hommes ne m'en tiennent pas compte aujourd'hui, « Dieu me fera plus tard justice. »
Les hommes ne lui tinrent pas compte de cette succession d'actes de libre dévouement. Ils ne voulurent pas les reconnaître, et les conservateurs de ce temps-là, dont les principes avaient été toute sa vie les siens, l'accablèrent de sévices impitoyables. Ils suspectèrent le courage de cet officier général qui avait fait tant d'éclatantes preuves devant l'ennemi, ses intentions, que garantissait une moralité supé-
rieure inspirée par de fermes sentiments religieux. Beaucoup l'accusèrent de trahison et d'apostasie politique , il fut insulté et raillé. Des années d'exil après le coup d'Etat napoléonien, la maladie et la mort dans l'isolement d'une retraite où il connut toutes les amertumes de l'abandon, achevèrent ses épreuves. Mais entre toutes, celle qui dut le blesser le plus profondément, parce qu'aucune ne violentait plus l'équité, ce fut le coup qu'il reçut du maréchal Bugeaud lui-même.
Les conservateurs , peu après les événements consommés , voulurent faire de cet illustre représentant de l'armée et des idées conservatrices le Président de la nouvelle république , honneur qu'il ne déclina pas, bien que, eu égard à son passé, ce projet eût le caractère d'un contresens politique. Ils eurent plusieurs réunions, où quelques scrupuleux élevèrent contre lui l'objection de l'ordre de neutralité et de retraite donné aux troupes le 24 février et demandèrent qu'il y répondît publiquement. Ce fut alors que le maréchal concerta avec ses amis politiques une lettre adressée à M. de Lavergne pour l'explication justificative de son rôle dans les journées de février. Publiée par tous les journaux du temps, elle rejetait sur le général Bedeau, timidement et avec des réticences embarrassées, une part des responsabilités de la journée du 24 février. Elle le mettait seul en cause pour sa retraite par les boulevards et pour les conséquences de cette retraite. Elle ne disait mot de la marche par les quais de la rive droite (marche désastreuse mais moins ébruitée) du général de Saint- Arnaud, qui, à la préfecture de police et sur la place de l'Hôtel- de -Ville, avait dû subir, avec ses troupes et personnellement, une destinée autrement accablante !
La vérité, c'est que ce jour-là tous les généraux engagés au milieu des foules furent les victimes de l'effarement universel, de la force et de la soudaineté des événements qui se précipitaient, de l'incertitude du ministère nommé
quelques heures avant l'explosion , expressément de la contradiction des ordres dont ils étaient les exécuteurs.
Aucun lien ne m'unissait au général Bedeau. J'étais trop jeune en 1848, trop au-dessous de lui dans la hiérarchie, pour avoir une place parmi ses familiers. Je n'ai jamais servi sous ses ordres. Au récit des faits que je viens d'exposer et qui ont toujours pesé sur mes souvenirs, je n'ai d'autre intérêt que celui qu'inspirent le souci de la vérité et le sentiment de la justice. J'ai eu dans ces graves événements un rôle spécial, effectif, personnel, bien que très effacé. Je les ai vus naître au centre de la direction militaire qu'ils recevaient. J'ai écrit de ma main tous les ordres qu'ils motivaient. J'étais à la source des causes et j'ai pu leur comparer les effets pour la recherche de la vérité. Cent fois je l'ai dite dans d'autres temps pour honorer la personne du général Bedeau. Je l'écris aujourd'hui pour honorer sa mémoire et pour montrer que les exemples d'abnégation que je l'ai vu donner, rapprochés des aveugles sévices qu'ils lui ont valus, ont été pour moi un avertissement salutaire.
Le général Eugène Cavaignac et le gouvernement de la deuxième république.
Élève distingué de l'Ecole polytechnique, capitaine du génie, officier supérieur d'infanterie, le général Cavaignac avait à l'armée d'Afrique une notoriété considérable. Il la devait à des faits de guerre dont les mérites lui appartenaient en propre , car là où il les avait accomplis , capitaine et chef de bataillon, il avait les devoirs, les initiatives et les responsabilités du commandement en chef.
Sa défense du Méchouar (citadelle) de Tlemcen, où, laissé avec une troupe d'enfants perdus, loin de toute assistance possible , il lutta quinze mois contre les efforts incessants de toutes les tribus de l'ouest, dans l'isolement, soutenant par son exemple et par la fermeté de son caractère le moral de ses soldats, avait commencé sa réputation. Sa défense de Cherchell, fameuse au temps de ma jeunesse militaire, l'avait consacrée. Il avait montré depuis, dans des commandements importants , des facultés militaires directrices , des qualités de froide résolution et des aptitudes administratives qui avaient préparé l'opinion à le voir atteindre, par la guerre d'Afrique, la seule qui eût cours dans ces temps de paix européenne assurée, les sommets de la hiérarchie militaire.
Ce fut, pour son malheur, par la politique, au milieu de nos discordes civiles, que cet avenir se réalisa et finit.
A la destinée qui attendait Cavaignac après la révolution de 1848, il ne semblait pas possible qu'il échappât. Seul en effet, je pense, entre tous les généraux de l'armée d'alors, il était , par les traditions de sa famille , républicain de naissance, d'éducation et de conviction avouée. Mais avec la foi politique dont, arrivé à la maturité de l'âge et à une situation importante dans l'armée, il ne faisait jamais publiquement état, il avait la foi militaire, et c'est pénétré de tous les devoirs qu'elle impose qu'il servait en Afrique sous le gouvernement de Juillet, sans arrière -pensée, sans esprit d'opposition, avec une loyauté dont aucun de nous ne douta jamais.
L'honorabilité de sa vie publique et privée, sa droiture, sa modération, la gravité simple, froide et bienveillante de ses manières, sa physionomie pleine de caractère, son attitude pleine de dignité, révélaient une de ces originales et fortes personnalités, destinées dans des temps faits comme
les nôtres à rencontrer la lutte, à se heurter aux passions aveugles, à être méconnues. Mais il semblait aussi que la fortune, en donnant un tel auxiliaire au parti maître du pouvoir, un tel serviteur à la nouvelle république, ajoutât beaucoup à ses chances de consolidation et de durée. Elle n'en pouvait trouver aucun qui lui fût plus ardemment et sincèrement dévoué, qui eût l'âme plus haute et les mains plus nettes.
Dès son avènement au pouvoir par le ministère de la guerre, au milieu d'agitations grosses de périls et qui préparaient les terribles journées de juin, il fut suspect, en attendant qu'il devînt odieux aux radicaux et aux foules, en faisant prévaloir une résolution qui fut, eu égard à la composition du gouvernement et à l'état des esprits, un acte de courage , le retour des troupes dans Paris. Elles en avaient été tenues éloignées depuis la révolution de février, dans une pensée de défiance qui révoltait le nouveau ministre de la guerre, attentif à sauvegarder la dignité de l'armée et pénétré du sentiment que , sans son concours , c'en était fait du maintien de l'ordre et du respect des lois dans Paris dominé par les ateliers nationaux en armes.
Ce fut son premier combat, non seulement contre les violents de son parti, mais contre lui-même, car en se déclarant pour la république modérée, en se constituant le défenseur de Tordre et de la loi au besoin protégés par la force, il s'aliénait des sympathies et rompait avec des attachements sur lesquels , à la première heure , il avait cru pouvoir compter. Les grandes déceptions allaient commencer pour lui avec les grands devoirs.
Quand, après les sanglants combats de juin qui avaient sauvé la société française en arrachant Paris à la domination révolutionnaire dont la tyrannie et les crimes devaient
l'accabler en 1871, le général remit simplement et noblement à l'Assemblée les pouvoirs extraordinaires qu'il en avait reçus pour vaincre l'anarchie, il semblait que sa louange fût dans toutes les bouches et son nom dans tous les cœurs. Le pays, dans un élan qui fut directement proportionnel à la peur qu'il avait eue, ratifia par acclamation les résolutions de l'Assemblée nationale qui l'avait nommé chef du pouvoir exécutif, en déclarant solennellement qu'il avait Lien mérité de la patrie.
Elevé par la gratitude publique à la plus haute situation qu'un citoyen eût jamais eue, il ne lui restait plus qu'à concerter avec son gouvernement et avec l'Assemblée les mesures qui pouvaient assurer à la nation le bénéfice de l'effort qu'elle venait de faire avec lui1, par la pratique des principes libéraux, des vues de tolérance et d'apaisement qui formaient son programme politique. C'est la guerre qui l'attendait dans l'Assemblée et hors de l'Assemblée, une guerre sans justice, sans trêve et sans merci, comme la font en France les violents, les ambitieux, les décavés des partis ! Sous le couvert des principes de la démocratie, les radicaux ardents à la revanche de juin entrèrent dans cette croisade avec les modérés revenus de leur peur. Les uns l'accusaient de trahir la république, les autres de lui sacrifier les intérêts conservateurs. Beaucoup étaient entraînés ou joués par le parti qui naguère avait eu la main dans les coupables entreprises de Boulogne ou de Strasbourg.
Dans cette guerre à outrance , les colères politiques et les haines personnelles s'épuisèrent en efforts contre la brève, fîère et quelquefois hautaine éloquence du général, et on
1 Des détachements de toutes les gardes nationales des villes de France avaient marché sur Paris à la nouvelle des événements de juin , appelés à la défense commune par une proclamation du gouvernement. Quelques-uns, les premiers arrivés, furent engagés contre l'insurrection*
vit là Emile de Girardin, représentant de la vertu publique, poursuivre avec emportement dans la personne d'Eugène Cavaignac le crime gouvernemental!... Au dehors, la conjuration impérialiste agissait activement par les promesses, par l'argent, par l'exploitation du trouble profond de l'esprit public et en faisant revivre dans les foules le souvenir des gloires d'autrefois.
Je ne referai pas l'histoire de cette déplorable évolution politique, consacrée par des millions de votes, et que le pays, avec les trompeurs et les trompés, devait un jour payer si cher. Je me borne à rappeler la tranquille dignité avec laquelle le général Gavaignac accepta ce verdict du suffrage universel qui allait bientôt sanctionner le coup d'État, en atteignant pour toujours la confiance des hommes d'honneur dans la valeur morale, des hommes de raison dans le bien jugé des arrêts rendus par les grandes majorités populaires. Revenu à son banc de représentant, l'ancien chef du pouvoir exécutif put entendre, par l'un de ses adversaires , rénumération des fautes qui l'avaient fait tomber du pouvoir :
€ Je ne suis pas tombé du pouvoir, dit-il avec une <( noblesse de sentiment, d'attitude et de langage qui émut « profondément l'Assemblée, j'en suis descendu. »
J'étais présent dans l'assistance, et le dépossédé m'apparut ce jour-là comme un Romain de la grande époque égaré dans notre décadence.
Le général Gavaignac était un beau caractère, et son ardent patriotisme était rehaussé par les mérites qui n'appartiennent qu'aux organisations morales très élevées, le désintéressement, l'impersonnalité ! Quand il mourut, jeune encore, soudainement emporté par une affection du cœur dont les origines n'étaient que trop apparentes , il était depuis long-
temps tout entier à la vie de famille, dans une retraite obscure où , comme Bedeau , il ne voyait que bien rarement pénétrer ses anciens compagnons d'armes et les politiciens qui l'avaient autrefois acclamé. L'entraînement était aux splendeurs du nouveau règne, et les esprits se mettaient de plus en plus d'accord pour reconnaître que cette brillante contrefaçon du premier empire, c'était la sécurité, la prospérité, peut-être même la paix solennellement promise, la gloire dans tous les cas, puisqu 'on avait la première armée du monde!
Cette fin prématurée épargnait au patriotisme du général Cavaignac la plus douloureuse des épreuves , le spectacle des calamités qui devaient désoler et humilier la France sous son successeur. Il ne vit pas s'appesantir sur son pays la main de la Providence, qui allait consacrer une fois de plus, aux yeux du monde, ce principe de justice souveraine, que les nations éclairées par la civilisation, responsables par conséquent , ont les (jouverncments et les destinées qu elles méritent.
Le général de La Moricière.
Entre tous les hommes considérables de notre pays, auprès desquels j'ai vécu et dont le sort m'a préparé à la sérénité devant les revers de la vie publique et les disgrâces de l'opinion, le général de La Moricière a le premier rang.
Les générations militaires et le monde d'aujourd'hui dont l'attention et l'intérêt, en quelque sorte surmenés, ont dû se fixer sur tant de grands événements et sur tant d'hommes mêlés à ces événements, ne peuvent se faire qu'une idée très incomplète ou n'ont qu'un souvenir très effacé de l'éclat
qui entourait, au temps de la guerre d'Afrique, le nom de ce général de trente -six ans !
La prise de Bougie, la brèche de Constantine, le col de Mouzaia, le combat de Loha, la conquête de la province d'Oran, de la mer au désert, la soumission d'Abd-el-Kader , qui n'avait pas cru humilier sa fortune en se rendant au plus tenace et au plus ardent de ses adversaires, avaient fait à La Moricière, parmi les Arabes, sous le nom de Bouaraoua {, parmi nous , sous toutes les formes brillantes qu'admet le chauvinisme français, une légende populaire. Dans ce temps-là, lorsqu'il traversait la France , voyageant par relais , l'afïluence des foules qui se pressaient autour de lui à chaque poste était telle, que ses officiers ne pouvaient suffire à contenter leur curiosité et à le soustraire à leurs démonstrations sympathiques. Et quand éclatait à Paris, après la révolution de 1848, la terrible insurrection des journées de juin, sa renommée s'augmentait de tout le retentissement qu'avait devant le pays épouvanté le récit dramatique de l'attaque de la place de la Bastille et de la prise du faubourg Saint -Antoine, où tant de sang fut versé.
Assurément, dans les efforts de cette période si brillante de sa carrière, le général de La Moricière fut soutenu par une perception très nette de ses devoirs publics, par un patriotisme sincère, par tous les principes et tous les sentiments qu'il devait à de bonnes inclinations naturelles développées par l'éducation et par l'exemple dans la famille. Mais enfin, l'ambition exaltée par le succès avait certainement à cette heure, entre tous les mobiles de sa vie, une place prépondérante. Jeune comme il était , il n'avait encore
1 A pied, à cheval, dans toutes les circonstances qui comportaient Tac li vite, le général de La Moricière avait la canne à la main. Les Arabes rappelaient Bou-araoua (l'homme au bâton), et ne le connaissaient que sous ce nom qui produisait sur eux un effet moral extraordinaire.
reçu aucun de ces coups qui font comprendre le néant de nos agitations et de nos luttes pour la grandeur, et qui font revivre dans les âmes, avec la pensée de la fin, le sentiment religieux.
Le malheur l'épiait et il allait dépasser le bonheur d'autrefois. La revanche du sort fut imprévue, continue, cruelle, imméritée. L'orage éclata le 2 décembre 1851 , en un jour qui devait être plus tard, pour le pays complice, pour l'armée instrument du viol par l'Etat de la loi morale, de la loi politique et de la foi jurée, l'origine des plus douloureuses et des plus humiliantes calamités de leur histoire, le démembrement après les ruines du champ de bataille.
Le 1er décembre 1851, mis en éveil par les dires très osés, caractéristiques et en même temps concordants, de deux des officiers qui devaient avoir une part principale à l'attentat du lendemain, j'allais presser La Moricière de ne plus passer les nuits dans son logis de la rue de Las Cases. « Quoi! — « me dit -il avec une naïveté militaire que nous n'avons « plus , — je serais saisi chez moi comme un malfaiteur ! « Pour que cela fût , il faudrait que la police eût l'assistance « de nos officiers et de nos soldats ! » Elle l'eut , et le général put mesurer, cette nuit -là même, le chemin que nous avions fait dans le sens de la ruine des principes et de l'abaissement des caractères.
Sept ans d'exil, la mort, pendant l'exil, de Tunique héritier de son nom , la fin de toutes les ambitions de sa vie publique, des plus chères espérances de sa vie privée, les premières atteintes et les premiers avertissements de l'âge, avaient transformé, je pourrais dire converti La Moricière. Les ardeurs de son imagination s'étaient refroidies, et la fougue de son esprit, naguère difficile à contenir et à régler,
s'était apaisée. Les mensonges et les déceptions d'en bas l'avaient ramené aux vérités et aux espérances d'en haut.
C'est dans la pensée du sacrifice et de l'effort chrétien qu'il assuma la périlleuse responsabilité de la défense du saint-père contre un ennemi qu'il supposait ne pouvoir être que la révolution radicale et antireligieuse Ce fut contre une armée catholique, régulière, fortement constituée, chargée de faire triompher par la guerre, sans déclaration de guerre, des ambitions politiques, qu'il vint se heurter à Castelfidardo. Ses bataillons formés d'hier, moralement puissants par les sentiments de foi et les sentiments d'honneur qui les animaient, militairement incapables de cohésion et d'efforts d'ensemble, sans expérience, sans organisation , sans matériel de guerre suffisant , sans réserves pour prolonger la lutte, allaient là à la boucherie. Us y allèrent avec une fermeté qui les eût hautement honorés dans les temps héroïques, qui ne leur valut que les insultes des spéculateurs politiques et les railleries des spéculateurs militaires du monde nouveau.
Le coup d'Etat et l'empire, acclamés par la presque totalité de la nation, avaient appliqué à La Moricière le « vœ victis ». Il ne comptait plus dans les souvenirs de l'armée, qui était à présent plus brillante, plus vaine encore de sa supériorité que l'armée de son temps , et déjà pleine de nouveaux grands hommes de guerre que la politique, encore plus que la guerre, avait faits. Castelfidardo l'acheva. Il ne lui fut tenu compte, par le gros de l'opinion, ni de l'éclat, ni de la durée des services qu'il avait rendus au pays, ni de la grande pensée de devoir qui l'avait conduit en Italie , ni de l'étonnante et glorieuse inégalité de la lutte qu'il venait d'y soutenir.
Les politiciens du temps, qui avaient sommé l'empire de lui appliquer les sévices, et plus que les sévices, « des
lois existantes » , pour avoir servi un gouvernement étranger sans autorisation , plaisantèrent cette fin de soldat du pape. Et quand arrivèrent les récits douloureux de ce drame où avait péri une élite de la jeunesse française , le populaire dit : Fallait pas qu'y aille! Ainsi la période de la vie de La Moricière où avait dominé l'ambition des grands rôles, avec les succès, avait été glorifiée; celle qu'avait inspirée le dévouement désintéressé jusqu'au sacrifice, avec les revers, avait été décriée et raillée : c'est la loi.
A cinq ans de là, dans l'humble cimetière de Saint-Philbert de Grandlieu, tout ce que notre pays compte encore de croyants, d'amis de la justice et de la vraie gloire, entourait le cercueil du général. Les représentants de l'armée, réunis officiellement le matin dans la cathédrale de Nantes en vertu du décret de Messidor, s'étaient par là tenus pour libérés envers lui. Aucun ne l'avait suivi jusqu'à la fosse, et il avait fait, sans l'escorte de ses compagnons et de ses sous -ordres d'autrefois, sa dernière étape !
J'étais là, plein de souvenirs émus, d'affliction, faisant revivre par la pensée cette carrière , avec les contrastes saisissants de ses commencements et de sa fin. Je recevais de mon ancien général, après tant d'autres leçons, la grande leçon de ma vie, celle à laquelle je dois la profonde sérénité de la retraite où j'ai voulu disparaître quand, à mon tour, quoique bien au-dessous de lui, j'ai été frappé comme lui. Et cette leçon, devant la tombe qui allait se fermer sur La Moricière , je l'interprétais dans des termes que je rappelle ici parce qu'ils montrent que, pour m'en pénétrer, je n'ai pas attendu les vicissitudes de la vie publique et les conseils de la vieillesse :
« Des officiers qui formaient, il y a vingt- cinq ans, à
<r l'armée d'Afrique, l'état-major du général de La Mori- « cière, la plupart sont morts avant l'heure. Je suis l'un de « leurs survivants et j'ai le droit de réclamer le privilège « si douloureux, si enviable aussi, de représenter cette « armée devant sa tombe.
« Il était alors dans tout l'éclat d'une renommée créée « par les plus brillants services militaires, accrue chaque <a jour par des succès nouveaux, rehaussée par la jeunesse. « Devant nous, il était l'homme du présent; il était encore (( plus l'homme de l'avenir, et nos imaginations, dont les ce ardeurs n'étaient pas alors réglées par les expériences de <r la vie, n'assignaient pas de limites à cette magnifique « carrière.
<r Lui-même se sentait poussé en avant par une force qui « était en lui et dont il disposait, c'était un ensemble de « facultés supérieures, et par une autre force qui était en « dehors de lui, mais dont il avait disposé jusque-là, c'était « la fortune. Il s'abandonna tout entier à l'incroyable acti- « vite de corps et d'esprit où nous l'avons vu se consumer, « menant de front la guerre , l'administration , la colonisa- « tion , la politique. Il avait la fièvre des idées , des vues , « des projets. Il lisait, il écrivait, il argumentait dans les <r sens les plus divers, quelquefois les moins prévus. Jamais « on ne poussa plus loin la puissance de l'intelligence et « du travail, avec la passion de la lutte sous toutes les « formes que crée la vie publique contemporaine.
« Un jour vint, — que tous les hommes heureux devraient <r prévoir et qu'aucun ne prévoit communément, - - où la « fortune l'abandonna. Elle voulut que la grande part qu'il « avait à la direction des affaires lui fût retirée ; que la « haute position , bien plus ancienne et légitime , qu'il avait « dans l'armée, disparût; que sa vie privée et son cœur « et toutes ses espérances de père de famille fussent atteints <r par les plus cruels revers. C'est à ce comble d'épreuves
<r que la Providence l'attendait. Elle se révélait à lui, il <r revint à elle, subissant l'influence de la douce piété, des <r vertus , de la ferme résignation dont il avait à côté de lui « l'exemple. Il chercha dans la foi chrétienne des consola- « tions et des forces contre les coups dont la destinée et le <r monde l'accablaient, car ceux-là qui l'avaient exalté au <r temps de sa haute fortune liée à leurs intérêts, avaient <r disparu, et d'autres cherchaient à l'abaisser. Et lui, qui « avait si ardemment discuté les personnes et les choses, « s'entendit passionnément discuter à son tour dans ses « actes les plus dignes, dans ses intentions les plus sin- <r cères.
<r Quand, avec un désintéressé et rare dévouement au « grand intérêt religieux dont il était convaincu que la « ruine entraînerait la ruine de l'ordre moral tout entier, « il alla, malgré l'impuissance militaire évidente de l'effort « qu'il méditait, offrir au souverain pontife l'appui de son « nom et de son épée, il fut suspecté d'ambition, et ce fut « une injure. Et quand il succomba dans une lutte que sa « prodigieuse inégalité suffisait à ennoblir, il fut raillé. « A présent, il meurt avant l'âge, laissant dans un deuil « indicible une famille digne de toutes les sympathies et « de tous les respects; il meurt, achevant d'offrir au monde « l'exemple le plus saisissant qui soit de la fragilité et de « l'inconstance des prospérités humaines.
« Mais votre vie et votre mort , mon général , offrent <r d'autres enseignements. Si, dans la période des agitations « de votre illustre et courte carrière, vous avez dû rencon- <a trer des adversaires, des contradicteurs parmi lesquels « vous m'avez vu moi-même quelquefois, l'histoire de votre « pays vous rendra la justice que vous l'avez bien aimé, « que vous l'avez bien servi et que vous avez bien vécu. <r Les derniers bataillons que vous avez conduits marchaient « pour le faible contre le fort, insigne et rare honneur qui
« demeure attaché à votre nom aux yeux des honnêtes ce gens de toutes les croyances et de tous les pays. Votre « existence tourmentée restera comme un drame douloureux « et touchant devant lequel viendront s'éteindre tous les ce ressentiments que vous avez pu soulever. Dieu vous a « recueilli parce que vous avez cru et parce que vous avez « souffert. A la vue de votre cercueil, je me sens accablé « par des souvenirs qui remontent au temps de mes débuts « dans l'armée et de ma jeunesse à présent évanouie. Mais « si par eux j'ai le cœur gonflé de chagrin, j'ai l'âme « sereine en pensant à vos nouvelles destinées.
« C'est avec le double caractère qui est en moi, que je ce vous fais les adieux et que je vous promets le fidèle <s souvenir des gens de guerre et des Bretons. »
Les généraux Brunet, Mayran et Frossard au siège de Sébastopol.
Distingués par l'éducation, par l'instruction, par la culture de leur esprit et l'équilibre de leurs facultés, par la dignité de leur caractère et de leur vie, par les mérites de leurs services, Brunet et Mayran , l'un et l'autre originaires de l'école militaire, étaient aux premiers rangs parmi les divisionnaires qui avaient l'estime et la confiance de l'armée.
Les alliés étaient depuis plus de sept mois devant Sébastopol, soumis dans l'effort commun aux terribles vicissitudes , encore bien éloignées de leur fin , de cette bataille de tous les jours et de toutes les nuits. Les sanglants épisodes de Balaklava, à'Inkermann, du Mamelon vert et des Ouvrages blancSj avaient déjà leur place dans l'histoire
des grandes tueries de cette guerre. Ces deux dernières conquêtes sur l'assiégé, premiers résultats de la vigoureuse offensive inaugurée par le général Pélissier, avaient rendu tout son ressort au moral des deux armées. Elle avait exalté les espérances et la confiance du général en chef français jusqu'au point de lui faire oublier, sous l'influence des passions qui faisaient le fond de son tempérament et dominaient son esprit, les règles que commandaient la science et l'expérience de tous les temps, pour la préparation et l'exécution des entreprises de guerre qui doivent aboutir à une attaque de vive force contre des ouvrages fortifiés très énergiquement défendus.
La conquête nécessaire, brillante, inévitablement coûteuse du Mamelon vert et des Ouvrages blancs par les Français, de l'ouvrage des Carrières par les Anglais, datait du 7 juin. Sous la protection de leur feu , on avait pu ouvrir en avant des deux premiers une nouvelle parallèle, d'où l'assiégeant se trouvait établi à six cents mètres de la courtine (objectif de la division Brunet) qui reliait Malakoff au petit Redan, à huit cents mètres de la batterie de la pointe et ouvrages annexes (objectif de la division Mayran). La division d'Autemarre, à quatre cent cinquante mètres du saillant de Malakoff, devait y pénétrer par la batterie russe Gervais, qui en formait l'avancée. Les divisions anglaises du général sir George Brown étaient à peu près à pareille distance du grand Redan, qu'elles avaient mission d'enlever.
A ces distances , une attaque de vive force par des troupes sortant en désordre de l'inextricable réseau de nos tranchées , cheminant sur un terrain inconnu et semé d'obstacles contre la série continue des grandes défenses de la place, sous la fusillade des bataillons russes accumulés derrière elles, sous le feu direct des canons de rempart tirant à mitraille, sous le feu latéral des vapeurs embossés dans la
baie du Carénage, était certainement l'entreprise militaire la plus chanceuse qui fut jamais tentée. Jamais la responsabilité des généraux, jamais la fermeté des troupes ne furent soumises à de plus dures, à de plus redoutables épreuves, et elles allaient être portées au comble par certains actes de commandement qui pouvaient préparer le désastre, par l'insouciance qui devait dans tous les cas l'aggraver.
Quelles raisons d'engager les troupes dans les hasards d'une si dangereuse entreprise et d'en fixer l'exécution au 18 juin , onze jours seulement après la prise de possession des ouvrages d'où, en cheminant pendant quelques semaines vers la place à la sape et par voie d'approches successives, on était assuré de conduire les assiégeants jusqu'au pied des défenses de Malakoif , en leur épargnant toutes les impossibilités et plus de la moitié des périls d'un tel assaut à de si grandes distances?
De ces raisons, une seule avait une valeur qui semblait décisive et faisait illusion au plus grand nombre , qui n'était que contingente en réalité : c'était l'ardeur que montraient les deux armées sorties de leur état d'incertitude énervée , et ranimées par les actes d'agression hardie et réussie qu'avait déjà accomplis le nouveau commandement. Il était explicable que le général Pélissier subît les effets de l'entraînement général ; il ne l'était pas que , mesurant comme nous tous la grandeur de l'effort qu'il allait demander aux troupes, il semblât se complaire à en compromettre le succès, à rendre plus sûrs et plus lourds les sacrifices qu'il exigerait, en éloignant, à la veille de Faction, comme je l'expliquerai tout à l'heure , le chef militaire qui avait pour la conduire la compétence et l'autorité, en négligeant de parti pris , avec un froid dédain , les mesures de prévo}^ance
et jusqu'aux devoirs d'exactitude personnelle que l'exécution commandait.
Il y avait en fait, pour jouer immédiatement ce va- tout, Une autre raison dont le général en chef faisait incessamment argument devant nous, dans une pensée de revendication des gloires nationales qui n'excluait pas les calculs de l'intérêt personnel: c'est que le 18 juin, célèbre dans les fastes de la guerre moderne, était l'anniversaire de la grande bataille qui consomma la ruine du premier empire. J'entends, disait-il, offrir à l'héritier de Napoléon la revanche de Waterloo!
Les préoccupations qui agitaient cet esprit passionné et complètement insoucieux de l'opinion , se révélèrent d'abord à tous par la résolution la plus imprévue, la moins justifiée, la plus dommageable à l'exécution de l'entreprise, et qui fut la première, la plus grave et la moins avouable des fautes du commandement.
Depuis le commencement des opérations devant Malakoff, les troupes appliquées aux travaux de cette partie du siège, devenue de beaucoup la plus importante, étaient commandées par le général Bosquet, avec l'autorité que son rôle aux batailles de l'Aima et d'Inkermann lui avait faite dans l'opinion de l'armée. Il suivait les travaux d'approche avec la compétence qu'il devait à sa spécialité d'ancien officier d'artillerie , et le fouillis des cheminements formant sur une immense étendue un labyrinthe dont les seuls officiers du génie savaient bien les détours, lui était familier comme à eux. Enfin il avait au plus haut point la confiance des troupes, et, onze jours avant les événements dont je fais le récit, le 7 juin, il l'avait brillamment justifiée par la conquête des formidables redoutes du Mamelon vert et des Ouvrages blancs, dont l'effet moral, je l'ai dit, avait relevé toutes les espérances.
On admirait le bien jugé des prévisions, la netteté des ordres d'exécution. L'opinion, très bruyante et allant d'ailleurs au delà du vrai comme toujours, attribuait au général Bosquet presque tous les mérites de cette importante et réconfortante victoire , sans faire au commandant en chef la part à laquelle il avait droit. Les officieux, — les quartiers généraux des armées comme les gouvernements des nations en ont toujours, — ne manquèrent pas d'exploiter auprès de lui cette veine de faveur, et leur dévouement intéressé lui montra que son sous -ordre n'allait à rien moins qu'à l'accaparement de son influence sur l'armée et de sa gloire.
L'avant- veille de l'assaut, le 16 juin, les deux armées apprirent, dans la stupéfaction, que le général Bosquet était relevé de son commandement devant Malakoff; qu'il allait prendre dans la vallée de la Tchernaia celui du corps d'armée d'observation qui y était réuni ; qu'il était remplacé pour la préparation et la direction de l'assaut par le général Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, récemment arrivé de France avec la garde impériale, et qui était notoirement, à la cour, persona g rata. Cet honorable officier général, absolument étranger aux travaux et à la pratique du siège, avait pour ses études sur le plan très compliqué des approches, pour ses études sur le terrain, pour se concerter avec les chefs d'attaque qui n'avaient eu jusque-là aucun rapport avec lui, trente-six heures, nuit comprise !
J'omets, pour ne pas surcharger mon récit, rénumération des fautes de détail (relatives aux dispositions prises pour remplacement des troupes d'assaut dans les tranchées et pour la formation des réserves), fautes dues à l'intraitable indifférence du général en chef pour toutes les mesures de prudence ou de précaution que suggérait l'entourage, et
j'arrive au dernier acte de la tragédie militaire du 18 juin.
La veille, de la pointe du jour à la nuit et pendant la nuit, le feu de toutes les batteries françaises et anglaises, de celles notamment qui avaient des vues sur Malakoff et sur les divers objectifs de l'assaut (trois cents pièces de siège), les avait foudroyés et en grande partie ruinés, en infligeant à l'ennemi une perte de quatre mille tués ou blessés. C'était le combat d'artillerie préparateur des attaques de l'infanterie, dont les rôles avaient été distribués et les dernières dispositions réglées dans le conseil international du 15 juin, conformément aux propositions que lui avait faites personnellement le général en chef français.
Il avait été entendu que les troupes s'élanceraient hors des tranchées un peu avant l'aurore, vers trois heures du matin (montres réglées au quartier général le 17 au soir), au signal (un groupe de fusées) que le général Pélissier, posté avec lord Raglan à la redoute Victoria, s'était exprèssèment réservé de donner lui-même.
Dans l'après-midi du 17, les généraux Brunet et Mayran vinrent successivement au quartier général. Dans l'audience qu'ils eurent du commandant en chef, aucun de nous ne sut ce qui s'était passé; mais quand Mayran en sortit, son agitation, l'expression de sa physionomie, ses brèves paroles, nous dirent assez qu'elle avait été orageuse : Impossible de raisonner, il ne nous reste plus qu'à nous faire tuer, et il s'en alla sans rien ajouter.
Brunet, plus froid, causa quelques instants avec moi après l'audience. Il avait été naguère, au 51e régiment d'infanterie, où il était capitaine de grenadiers, l'un de mes premiers chefs militaires , et nos échanges avaient le caractère de la confiance réciproque la plus entière. Au sujet de la crise du lendemain, il se montra plein de résolution, comme il convenait à un soldat éprouvé; mais il en mesu-
rait tous les risques et jugeait toutes les fautes déjà commises dans sa préparation , bien que sa pensée ne se révélât à moi tout entière que par ces mots qui terminèrent notre entretien : Je vous recommande mes enfants1.
A minuit , les chevaux du général en chef et de son étatmajor étaient sellés, bridés, tenus en main par les ordonnances. Tous les officiers du quartier général étaient debout, prêts pour le départ à l'heure fixée, une heure du matin. Nos calculs, réglés sur l'allure du pas que ne dépassait jamais notre chef déjà appesanti par l'âge et par un commencement d'invalidité dû aux fatigues de la guerre, avaient fixé avec précision la durée , — deux heures , — du parcours que nous avions à faire du quartier général à la redoute Victoria, rendez-vous des deux généraux en chef, et d'où le signal de l'assaut devait partir.
Le lieutenant- colonel Gassaigne, collaborateur intime du général Pélissier, chargé de l'éveiller à minuit, fut accueilli par une rebuffade qui le découragea. Il revint en nous annonçant que le général trouvait notre zèle excessif, notre impatience hors de sa place, et qu'il se refusait à sortir de son lit avant l'heure utile. Les efforts d'un autre aide de camp, le colonel de Waubert, renouvelés à vingt minutes de là, ne furent pas plus heureux.
Le retard devenait inquiétant et je me décidai, après une autre attente, l'esprit tourmenté par la gravité des consé-
1 II avait deux fils. L'aîné, qui terminait alors ses études militaires, aujourd'hui officier supérieur d'état-major, de grand mérite et du plus digne caractère , devint l'un de mes aides de camp dès la campagne d'Italie, où je commandais une division d'infanterie (1859). Jusqu'au jour de mon retour à la vie privée (1872), il est resté l'un de mes plus dévoués et plus sûrs officiers. Le cadet,aujourd'hui chef de service très distingué dans une grande administration publique , a toujours vécu dans mon intimité. L'un et l'autre sont au premier rang parmi les amis fidèles que ma retraite a gardés.
quences qu'elle pouvait avoir, à aller moi-même secouer cette torpeur de parti pris et subir à mon tour, bien que n'appartenant pas à son état-major, les effets de la mauvaise humeur du maître. (J'avais le commandement d'une brigade du siège de gauche, dont le titulaire, général de La Motterouge , récemment promu , était encore en possession.) Je réussis, au prix de quelques bourrades accompagnées de quelques railleries sur mon agitation , et enfin le départ s'effectua sous un retard de près d'une heure, qui ne pouvait être désormais racheté que par la rapidité et la continuité de l'allure au trot. Celle du pas prévalut en dépit des observations que notre anxiété n'épargnait pas au général, et nous étions encore à près de deux kilomètres de la redoute Victoria quand les premières lueurs de l'aurore apparurent sur les sommets autour de nous.
Dans une dernière supplication pressante, enfiévrée, je lui montrai ces lueurs du doigt, et, cédant lui-même à l'émotion commune, il avait mis son cheval au trot, quand en avant de nous , du côté de la place , avec une effrayante intensité , le pétillement d'une fusillade continue et le tonnerre roulant du tir à mitraille vinrent nous frapper de stupeur en nous avertissant qu'avant le signal et sans le signal l'assaut était commencé!...
Le général avait lancé son cheval au galop. Quand il fut à la redoute Victoria (où lord Raglan l'attendait depuis près d'une heure), le jour s'était fait, et bien avant que fussent arrivés les trois officiers envoyés pour lui annoncer le désastre , nos yeux avaient pu le juger !
Que s'était-il passé? Ce qui se passe presque infailliblement , quand le laisser aller et le dédain de l'exactitude militaire remplacent la ferveur professionnelle et la précision qui sont les conditions nécessaires , — je ne dis pas suffisantes , — du succès dans toutes les entreprises de guerre ,
encore plus dans celles qui sont pleines de périls et où sont engagés tant et de si grands intérêts !
Le général Mayran , sa montre à la main , constate que l'heure est venue; que le jour qui sera, dans les premiers moments de sa marche à distance et à découvert, l'ennemi le plus dangereux de sa troupe, va paraître, et il attend anxieusement le signal. Il le voit enfin, mais ce n'est pas le signal du général en chef, qui n'est pas arrivé à son poste pour le donner. C'est une bombe ou un faisceau de bombes à traînée fusante, qu'un subalterne envoie à Sébastopol de l'un des ouvrages placés au-dessous de la redoute Victoria.
Mayran enlève sa division. Brunet quelque temps après, retardé par les difficultés de la marche à travers les tranchées, enlève à son tour la sienne. Mayran est blessé à mort, Brunet est tué, leurs troupes sont écrasées : voilà le drame du 18 juin! Dans son ensemble, complété par l'effort de la division d'Autemarre et des divisions du général sir George Brown , il coûtait à la France deux généraux et trois mille cinq cent cinquante -trois officiers1 et soldats tués , blessés , disparus ; à l'Angleterre , un général et dixsept cent vingt -huit officiers et soldats tués, blessés, disparus...
Quand parut devant le général en chef l'officier porteur du douloureux avis de la fin de Brunet et de Mayran : Ils ont bien fait de mourir, — dit -il froidement et à haute voix ; — s'ils étaient revenus vivants, je les aurais déférés au conseil de guerre!
Telle fut , par le commandant de l'armée française , l'oraison funèbre de ces dignes serviteurs du pays , de ces nobles
1 Parmi eux deux jeunes officiers supérieurs d'un grand avenir et qui avaient acquis, au cours du siège, une brillante réputation, le lieutenant-colonel d'artillerie de la Boussinière, le lieutenant- colonel d'infanterie Larrouy d'Orion.
martyrs du devoir des armes. Son injuste brutalité me pénétra d'une indignation qu'en retraçant ces événements , vieux d'un quart de siècle, je sens bouillonner en moi comme au temps où, jeune encore, j'en reçus l'ineffaçable impression. Lord Raglan , qu'affectaient profondément les pertes de son armée et la mort , qu'il venait d'apprendre , du général sir John Campbell tué devant le Grand Redan, avait entendu ces cruelles paroles de son collègue en commandement. La noble physionomie de ce vétéran amputé de Waterloo exprimait clairement le désarroi où elles avaient jeté sa droiture, et le profond sentiment qu'il avait, comme nous tous, de la réalité des faits et de la distribution des responsabilités.
Le sort de Brunet et de Mayran, par les sévices immérités qui le caractérisent, comme par l'enseignement philosophique qu'il contient, est peut-être plus frappant encore que le sort des généraux dont j'ai précédemment rappelé le souvenir, qui les avaient précédés dans la digne mais rude carrière du dévouement méconnu, insulté, couronné par le sacrifice *
Si la sécheresse du cœur, si les actes d'une ambition impitoyablement concentrée sur l'objectif du succès, d'une ambition qui a le mépris de la vie des hommes , qui n'a pas
1 Du court exposé technique auquel j'ai fait une place dans ce récit, Je visuel audilu, du drame militaire du 18 juin, il résulte clairement qu'alors même que le commandant en chef fût arrivé à temps pour donner le signal convenu, l'impossible entreprise eût échoué avec les mêmes effets de destruction pour les assaillants.
Mais le général Pélissier, qu'on n'avait guère vu dans la tranchée pendant la durée du siège, qu'on n'avait jamais vu dans les ambulances, manifesta ce jour-là, pour les principes et pour les sentiments qui à la guerre lient ordinairement le commandement, un dédain que j'ai dû caractériser, parce qu'il dépassait tout ce qu'on pouvait attendre de ce tempérament d'exception.
le souci de leurs plus chers intérêts, peuvent être rachetés par les preuves de la force du caractère, j'ai le devoir de reconnaître que le général Pélissier les fournit ce jour-là. L'événement du 18 juin ne le démonta pas un instant.
Il y avait pour lui du mérite à demeurer calme et maître de lui-même devant ce grand revers, car il semblait donner pleinement raison, contre le commandant en chef responsable, à l'empereur dont l'idée fixe, autant que déraisonnable et impraticable, était que, le siège abandonné, réduit à la surveillance de l'immense étendue de nos travaux d'approche et de nos cent batteries, le gros de l'armée, qui n'avait pas de transports , qui n'avait aucun moyen de vivre et d'opérer hors de la portée immédiate de sa base d'opérations de mer, devait entreprendre une campagne dans l'intérieur de la Crimée !
Le général Pélissier, qui ne s'était pas troublé devant la crise du 18 juin, n'avait pas cédé non plus à ces exigences renouvelées. Cette tranquille et ferme attitude ne put désarmer les ressentiments que son insouciance, achevée par son injustice, avait gravés dans nos cœurs; mais elle nous confirma dans la confiance où nous étions que cet homme , ainsi fait, triompherait des derniers obstacles qui nous séparaient encore du succès final.
Le général Frossard.
L'erreur des assauts improvisés à grande distance ne pouvait résister à une si dure leçon, et on revint, comme il arrive toujours, aux principes qu'il aurait fallu d'abord appliquer, c'est-à-dire aux lents mais sûrs procédés de la guerre de siège, qui consistent à creuser à la sape des che^
minements à ciel ouvert, dont l'exécution exige des efforts et comporte des périls qui allaient, dans les conditions présentes de l'entreprise, devenir infinis quand on se rapprocherait de l'objectif.
Le général du génie Frossard fut chargé de ces travaux, et deux mois durant, avec une confiance, une énergie, une ténacité que des accidents graves, de pénibles déceptions et d'énormes sacrifices d'hommes ne purent un seul instant déconcerter, nous le vîmes appliqué à cette œuvre véritablement effrayante qu'il se faisait fort de conduire jusqu'à trente mètres des contrescarpes de l'assiégé ! Il tint parole , donnant à l'armée l'un des plus considérables exemples de savoir spécial, de constance, de courage personnel et de hauteur d'âme que, dans les grandes crises des guerres contemporaines, j'ai été dans le cas d'observer.
Si dans la prise de Sébastopol, due à l'assaut réussi du 8 septembre, le général en chef eut la part déterminante qui appartient à la vigueur de la pensée directrice , le général Frossard eut la part effective qui appartient à la vigueur de l'action personnelle et continue. Sa bataille des tranchées, où il fut soixante jours à la peine devant Malakoff , lui méritait d'être le second à l'honneur devant l'opinion. On parla de lui dans les états -majors et dans les rangs, ce fut tout. Pour les officiers des armées en opérations, la mode commençait alors à se répandre, mais ne sévissait pas comme aujourd'hui, d'avoir dans les journaux en vogue des amis chargés de publier leur gloire au double profit des intéressés et du parti politique qu'ils représentent. Celle de Frossard ne dépassa guère le cercle des travailleurs -combattants où elle était née.
Et c'est le même officier général qui, victime en 1870, comme nous tous, d'une guerre qui se fit sans préparation, sans effectifs par comparaison avec ceux de l'ennemi, sans
programme d'exécution et comme au hasard, mourut avant le temps, dans l'amertume, poursuivi comme chef militaire par les récriminations injurieuses , comme gouverneur du prince impérial par les haines et par les railleries de la politique.
Son corps d'armée avait été battu à Forbach (Spickeren). Je ne sais si les dispositions qu'il prit au cours de l'engagement furent bien ou mal entendues. Ce que je sais, par les rapports mêmes de l'ennemi, c'est que ses attaques (général de Kamecke), d'abord vivement repoussées, furent successivement et incessamment renouvelées, comme toujours dans cette guerre, par les divisions de deux corps d'armée allemands (un troisième arrivait), masqués par les grands bois de la région, et que si le corps de Frossard avait défendu à outrance les hauteurs de Spickeren, il eût succombé sur place, accablé par le nombre. Ce que je sais encore, c'est que le corps d'armée français qui était dans le voisinage de la lutte, à portée de concours, n'intervint pas.
Ces considérations de fait, infiniment plus sûres que les jugements de théorie qu'on porte après coup sur les dispositions prises pour la bataille, montrent que le général Frossard, le soldat intelligent, obstiné et hardi du siège de Sébastopol, méritait une autre fin que celle que lui ont faite les passions de ce temps, acharnées à la recherche des coupables, indiiFérentes au sort des sacrifiés.
M. Jules Favre avant, pendant et après les événements de 1870.
La renommée de M. Jules Favre, qui m'était et de qui j'étais absolument inconnu avant les événements de 1870, ne m'attirait pas. Il me semblait que le mobile, je ne dirai pas unique, mais principal, de sa carrière politique très bruyante et très agitée, était la recherche ardente, et peu soucieuse du choix des moyens, d'une popularité malsaine. Il avait d'ailleurs brillamment atteint son but , et toute cette partie de sa vie publique saluée par les applaudissements de la foule, de ses adhérents républicains, et vers la fin, de beaucoup des adversaires de l'empire , l'avait conduit à l'apogée de sa fortune politique.
Quand je le vis, il était le chef reconnu et l'oracle du parti républicain que le désastre de Sedan et l'explosion corrélative du 4 septembre portaient à la direction des événements. Sexagénaire, de haute et déjà pesante stature, avec une physionomie fortement caractérisée, un peu dure, et qui semblait parfois hautaine, une attitude grave, attristée, presque sévère, montrant un très considérable talent de parole, que déparait à certains moments une disposition naturelle à l'emphase, il m'impressionna plus vivement que sympathiquement. Je ne tardai pas d'ailleurs à reconnaître que , comme tous les républicains ses collègues et les miens dans le gouvernement provisoire, il avait la pensée qu'en dehors de l'objectif militaire exclusif que j'annonçais, — le siège de Paris, — je devais avoir un objectif politique que je n'annonçais pas. Leur secrète préoccupation, que déguisait beaucoup de bienveillance habituelle, même beaucoup de déférence, ne me blessait pas le moins du monde,
car j'avais l'esprit ailleurs, j'oserai dire plus haut. Et puis, je ne me trouvais aucun droit à la confiance absolue de ces hommes , avec qui je n'avais de commun que l'angoisse et l'élan patriotiques, dont les précédents différaient si complètement des miens, qui ne savaient rien de mon caractère, rien de ma vie privée, presque rien de ma vie publique.
Un jour vint où je sentis que s'affaiblissaient mes préventions contre M. Jules Favre, et, ce jour-là, je pus reconnaître une fois de plus à quel point sont inconsistants les jugements que nous portons sur les hommes publics que nous ne connaissons pas, que nous n'avons vus ni à l'œuvre, ni à l'épreuve, que nous mesurons à l'opinion qu'on en a dans le cercle où nous vivons, aux assertions des journaux, aux impressions du monde!
Les armées allemandes marchaient sur Paris, leurs éclaireurs se montraient dans les communes suburbaines ; et dès le 18 septembre, presque toutes nos communications avec le dehors étaient devenues impossibles. Avec les éléments les plus divers et les plus disparates, je cherchais à constituer l'armée de Paris. C'est à ce moment que M. Jules Favre, l'esprit sans doute tourmenté par la prévision du douloureux complément de calamités que l'avenir réservait au pays, conçut et réalisa la pensée de l'entrevue de Ferrières où il se proposait de traiter avec le comte de Bismarck des conditions de la paix.
Pour se rendre compte de ce que l'entreprise avait de périlleux et d'osé, il ne suffît pas d'avoir habité Paris pendant cette période d'incubation du siège ; il faut y avoir été dans le gouvernement, à qui échappaient successivement, non seulement les moyens de gouverner, mais les moyens de contenir les esprits, de leur donner une direction, d'assurer la paix de la rue. La population, considérablement
accrue par l'affluence des familles de la banlieue, avait tout entière la fièvre patriotique, mais elle se subdivisait en groupes, d'importance numérique très inégale, qui avaient aussi la fièvre politique , la fièvre révolutionnaire , môme la fièvre des violences à main armée.
On faisait la chasse aux Allemands, aux espions qu'on voyait partout, aux sergents de ville de l'empire. La justice était désarmée, la police n'existait plus. Les raisonnables étaient débordés, entraînés par les exaltés qui rêvaient des volontaires de 92 refoulant l'invasion prussienne, tenaient leur exaltation pour une force invincible, supérieure à celle des armées disciplinées, et affirmaient le triomphe de la défense nationale , à moins de connivence avec l'ennemi ou d'incapacité absolue du fait de ses directeurs !
Je me persuade que si , dans cet état des esprits , le bruit se fût répandu à l'avance que le gouvernement représenté par M. Jules Favre allait traiter de la paix au quartier général prussien, nous n'aurions pas attendu le 31 octobre pour être violentés par les énergumènes, et que le négociateur n'aurait pas été assuré de rentrer vivant dans Paris. Il en eut sans doute le sentiment, ne voulut pas associer le gouvernement aux responsabilités de son effort, et ne le lui fit connaître qu'à son retour, par le rapport officiel du 21 septembre, qui est encore dans tous les souvenirs.
L'effet de cette hasardeuse tentative de négociation ne pouvait manquer d'être complètement négatif. Le roi de Prusse, il est vrai, avait solennellement déclaré naguère que, forcé de prendre les armes, il distinguerait dans cette guerre entre le peuple français qui y était entraîné, et son gouvernement qui avait entendu la rendre inévitable et la faisait de parti pris. Ce gouvernement n'existait plus, et M. Jules Favre, confondant avec une sorte de naïveté patriotique les paroles royales d'avant la victoire et les
actes d'après, croyait que le peuple français, resté seul en scène, allait bénéficier auprès du gouvernement prussien de ce haut engagement moral. Il fut accablé quand le comte de Bismarck, sans précaution oratoire, lui fit la déclaration suivante :
Strasbourg est la clef de la maison, nous devons l'avoir. Il nous faut aussi les deux départements du Haut et du Bas-Rhin, une partie de celui de la Moselle avec Metz, enfin Château -Salins et Soissons.
(Rapport officiel de M. Jules Favre, — 21 septembre, — au gouvernement de la Défense nationale. )
Ce qui me frappa le plus vivement dans cette crise imprévue, ce fut la généreuse initiative qui l'avait provoquée. M. Jules Favre n'avait pas seulement voulu que le gouvernement échappât à ses responsabilités devant la foule et aux périls qu'elles comportaient. Il lui en avait épargné, en les gardant pour lui seul, les humiliations et les amertumes qui, en raison de l'attitude des victorieux, furent infinies. Le tribun m'apparaissait sous un aspect nouveau. J'eus pour la première fois la pensée, où devaient m'afïermir les épreuves qui nous attendaient au cours et à la fin du siège, que ce vieillard, las de ses fausses grandeurs, le cœur déchiré par les malheurs publics, découvrait toutes les douloureuses réalités de la situation qui était faite au pays, et s'efforçait de les adoucir, inclinant à finir dans l'esprit de sacrifice une carrière vouée jusque-là aux enivrements de la popularité.
Avant d'aller plus loin, j'introduis ici quelques réflexions.
Après les événements de 1870-71 , tous les passionnés et tous les crédules de notre pays , — une légion , — ont admis , sur la foi de cent journaux et d'autant de livres, que la
France avait payé de la perte de l'Alsace -Lorraine la coupable folie de la guerre à outrance par le gouvernement de la Défense nationale. Les meneurs de la célèbre enquête parlementaire dirigée contre ses actes, — qui fut, hélas! deux années durant, la tâche supérieure d'une assemblée nationale censée réparatrice, en même temps que la manifestation attristante de nos divisions et de nos haines, — n'avaient rien omis pour que cette lourde responsabilité fût définitivement acquise à ce gouvernement. Eh bien, des déclarations authentiques qu'à l'entrevue de Ferrières M. de Bismarck fit à M. Jules Favre, et que je viens de rappeler, il résulte :
Qu'avant que la Défense nationale eût pu tenter un acte d'hostilité, avant même qu'elle eût improvisé ses armées, non seulement la cession de l'Alsace-Lorraine , mais celle de Soissons (à laquelle la Prusse a renoncé depuis), était la condition sine qua non de la paix! Mais il y a plus, un ordre du cabinet du roi de Prusse, daté du quartier général d'Herny (14 août 1870), antérieur de plus d'un mois à l'entrevue de Ferrières, antérieur de dix- huit jours au désastre final de Sedan, et alors que l'empire était encore debout, constituait le gouvernement d'Alsace-Lorraine dans les limites mêmes où il est aujourd'hui !
C'est ainsi que dans notre pays déchiré par les partis se fixe l'histoire. A l'heure où j'écris (février 1882), à douze ans de ces événements déplorables, tous les Français, qui ne sont pas républicains, disent encore et beaucoup croient, malgré l'afflux des preuves matérielles contraires, que sans les criminels efforts des hommes de la Défense nationale, la France n'aurait pas été dépouillée de ses provinces du nord -est!
C'est au moment où la population de Paris résistant
encore aux épreuves qu'elle avait si courageusement supportées jusque-là, mais succombant à la faim, l'accablant devoir de la capitulation s'imposait au gouvernement, que l'attitude de M. Jules Favre acheva de lui concilier mon estime. La situation, en face des masses populaires qui venaient de faire la preuve du plus rare et du plus persévé- 'ant dévouement, mais qu'exaspéraient les excitations des sectaires criant à la trahison, n'était pas seulement périlleuse, elle semblait tragique. Les masses avaient pu être relativement contenues pendant le siège par la force morale qui résultait de la permanence de la lutte à laquelle elles avaient été quelquefois associées, et par l'espoir de la défaite des Allemands, espoir tenace dans l'esprit des foules incapables de juger le possible et l'impossible des choses militaires.
A présent que, le combat et les anxiétés du combat cessant, elles étaient livrées à elles-mêmes, à leurs souffrances, à leurs défiances , à tous les genres d'affolement , comment le gouvernement pourrait-il entamer et suivre une négociation encore plus désespérée que la lutte, car il fallait qu'à peine d'incalculables calamités elle eût un résultat immédiat, le ravitaillement de Paris? C'était, nous le sentions tous, une négociation à merci.
Qui en serait chargé? Qui aurait l'écœurante mission d'attacher son nom à l'œuvre de la destruction finale des espérances françaises ? Serait-ce le gouvernement tout entier? Une délégation du gouvernement? Et dans ce cas, à quels procédés de désignation aurait- on recours pour la former ?
Le conseil était réuni pour en délibérer, tout entier aux angoisses de la crise , quand M. Jules Favre rendit la discussion inutile, en déclarant avec simplicité qu'il considérait son mandat de ministre des affaires étrangères et ses
précédents échanges avec M. de Bismarck comme le désignant naturellement pour le rôle de négociateur agissant par délégation et avec les pouvoirs , ad référendum , du gouvernement.
Pour le coup, j'apercevais là se manifestant clairement l'esprit de sacrifice que déjà, je l'ai dit, j'inclinais à reconnaître à M. Jules Favre, et par complément, le sacrifice luimême, entier, sans réserve, car notre collègue n'insista pas un instant pour qu'à son effrayante responsabilité d'autres responsabilités gouvernementales fussent solidairement associées. Et ma conscience m'obligea dire ici qu'à cette heure, la grandeur de cet acte de dévouement aurait pu se mesurer à l'effet de soulagement qu'il produisit sur tous nos esprits et à la sérénité qu'il rendit momentanément à tous nos visages !
Qu'étaient les douleurs et les humiliations que M. Jules Favre avait rencontrées à Ferrières où, secrètement et à titre personnel, il cherchait à traiter, alors que la Défense nationale se constituait , auprès des douleurs et des humiliations qui l'attendaient à Versailles où il allait négocier officiellement des préliminaires de paix, la Défense nationale aux abois et Paris affamé! Elles furent intolérables, et c'est là, je pense, qu'épuisé par des émotions et par des fatigues qui dépassaient de beaucoup ses forces sexagénaires, il contracta le germe de la maladie de cœur qui devait finir sa vie.
De l'ensemble des épreuves qu'il subit alors et depuis , je ne rappellerai ici qu'une circonstance particulière , dénaturée par les passions politiques qui s'en servirent pour lui porter le dernier coup , comme elles s'étaient servies de la perte de nos provinces pour achever le gouvernement de la Défense devant l'opinion. Je veux parler de l'imputation, passée à l'état de légende, qu'elles firent peser sur M. Jules
Favre d'avoir oublié l'armée de l'Est dans les stipulations d'où sortit l'armistice de Versailles avec la suspension des hostilités.
Pour mettre la légende à néant, il semblerait qu'il suffît d'en montrer l'invraisemblance. Est-il vraisemblable, en effet, que parti pour Versailles avec des instructions générales dont le double objet était : 1° la suspension des hostilités; 2° V élection dans toute l'étendue du territoire et la convocation d'une assemblée nationale appelée à convertir ces préliminaires de paix en un traité de paix, le négociateur frappé d'insanité ait oublié de comprendre, dans ces préliminaires, celle des armées françaises qui était le plus en évidence par le but de ses opérations ?
Mais, après l'invraisemblance de la légende par le raisonnement, sa fausseté par les faits se démontre encore plus clairement. Est-il pos-sible, en effet, que le résultat des négociations se traduisant par ce télégramme historique, concerté avec M. de Bismarck, approuvé et transmis par lui (nous n'avions aucun moyen de communication avec le dehors), de M. Jules Favre à M. Gambetta : € Nous avons signé un armistice, faites-le exécuter partout, » puisse moralement et matériellement laisser l'ombre d'un doute sur l'extension, à toutes les armées, des mesures suspensives des hostilités, que prescrivait le télégramme du délégué du gouvernement? Il en laisse si peu, que M. Gambetta les exécute à l'instant, bien qu'à contre -cœur, et que l'avis de l'armistice arrive par lui à l'armée de l'Est comme à toutes les autres armées. Et les partis ont pu soutenir et l'aire prévaloir dans l'esprit public cette énormité que M. Jules Favre l'avait oubliée ! Mais alors comment et pourquoi fut -elle avertie ?
Ce qu'il fallait rechercher de bonne foi, — si les passions politiques étaient capables de bonne foi, — c'est comment
et pourquoi l'armée de l'Est, avertie de la suspension des hostilités, s'en était vu refuser le bénéfice par les généraux prussiens qui pressaient sa retraite vers la Suisse, alors que le comte de Bismarck avait admis et transmis le télégramme avertisseur, alors que le roi de Prusse, présent à Versailles, adressait à la reine Augusta, le lendemain (29 janvier) de la signature de la convention portant armistice, le célèbre télégramme qui lui annonçait, sans aucune restriction, la fin des hostilités et de l'effusion du sang !
C'est qu'il y avait là une équivoque dont le profit fut pour les généraux prussiens, le dommage pour les nôtres, et qui résultait, je vais le démontrer, de la coïncidence fatale des événements qui se pressaient dans l'est, autour des derniei*s efforts de la Défense nationale, avec la conclusion de l'armistice que M. Jules Favre signait à Versailles.
Il était fixé, quand il se rendit au quartier général prussien, sur le douloureux état de nos affaires militaires dans le nord et dans l'ouest; mais il ne savait rien, comme nous tous, de l'armée du général Bourbaki, dont les premières opérations, plus heureuses en apparence qu'en réalité, avaient enflammé toutes les espérances ; rien de la situation présente des importantes places fortes de cette région, notamment de Belfort, dont l'énergique défense avait été jusque-là, dans nos malheurs, l'une de nos rares consolations. Le comte de Bismarck annonçait, il est vrai, que l'armée de l'Est, battue et tournée, n'avait plus que l'alternative de mettre bas les armes ou de passer la frontière; que la place de Belfort, écrasée par le feu de l'assiégeant, était hors d'état de continuer la lutte, et il en demandait la reddition immédiate. Le patriotisme de M. Jules Favre n'y put consentir qu'à la condition que les nouvelles allemandes de M. de Bismarck fussent confirmées par les nouvelles françaises du général Bourbaki, et c'est alors qu'après un vif débat, fut
insérée dans la convention de Versailles la clause qui, exceptant de l'armistice les trois départements de l'est et Belfort , semblait en contradiction avec le télégramme : Nous avons signé un armistice, faites-le exécuter partout, et créait l'équivoque.
Cette contradiction n'existait pas. Elle n'était qu'une fiction de protocole , dont l'effet devait être limité au temps très court (quelques heures) nécessaire au général Bourbaki pour faire connaître au gouvernement, par le télégraphe allemand , la situation de son armée et de la région où elle opérait. Le télégraphe resta muet par la raison décisive, autant que douloureuse, que dès le 26 janvier, deux jours avant la signature de l'armistice, le général Bourbaki , dont la compétence militaire et la fermeté sont connues , avait jugé son armée irrévocablement perdue et s'était résolu au suicide.
De cette succession de faits indéniables résulte la preuve : 1° que c'est sans vérité, sans justice, que les haines politiques de ce temps ont imputé à M. Jules Favre la faute inconcevable, dont la légende charge à présent sa mémoire, d'avoir oublié l'armée de l'Est dans les négociations de Versailles; 2° que, dès l'ouverture des négociations, le sort de l'armée de l'Est était fixé et que son commandant en chef, n'en pouvant supporter la pensée , accomplissait avant l'armistice , par conséquent avant tous les effets qu'on lui attribue, l'acte de désespoir qui achevait les déplorables complications dont furent entourés les derniers moments d'existence de cette armée. Sa retraite forcée sur le territoire helvétique, au moins de quelques-unes de ses fractions désorganisées, ordonnée ou non, commençait au moment où M. Jules Favre signait la convention de Versailles.
A deux jours de là, le gouvernement, surpris et inquiet
do rester sans nouvelles de l'est, fut définitivement alarmé, quand M. Jules Favre, revenant de Versailles où il pressait l'exécution des stipulations relatives au ravitaillement de Paris, lui annonça que le comte de Bismarck avait exprimé l'intention d'exclure de l'armistice Garibaldi et ses Italiens. Au commencement de la guerre de la Défense nationale je m'étais opposé, en conseil de gouvernement, avec la plus ferme conviction , à l'admission dans nos rangs de tout officier ou soldat étranger, expressément de Garibaldi, et mon opinion motivée avait rencontré, je dois le dire ici, l'appui de M. Jules Favre. Mais l'avis qu'il nous apportait de Versailles me mit hors de moi.
« Messieurs, — dis-je aux membres du conseil, — ayant <r été naguère admis * , contre notre avis , le concours de (r Garibaldi et de son monde, vous avez à présent le devoir « de subir les conséquences de cette résolution. Garibaldi a est sous le drapeau français , et la protection lui en est cr acquise comme à nos propres soldats. De quel droit le a comte de Bismarck séparerait-il de l'armée de l'Est un « groupe de combattants qui en fait partie? Si l'exécution « de l'armistice dépend de ses volontés arbitraires v leur « effet peut s'étendre demain à toute autre partie de cette « armée, à cette armée elle-même. La situation que nous « fait cette communication est effrayante pour nos respon- <l sabilités. Il faut qu'elle soit précisée et que nous sortions « de cette douloureuse incertitude. »
A ces protestations, que M. Jules Favre portait immédiatement à Versailles, les événements avaient répondu. L'armée de l'Est, souffrant de la faim, du froid, excédée, démoralisée, avait cherché un refuge en Suisse.
Si les partis, et entre tous, le parti de l'empire directement responsable de cette guerre funeste , n'avaient pas été
1 Par la délégation de Tours.
dominés par le haut intérêt qu'ils avaient à décrier la Défense nationale, spécialement dans la personne de M. Jules Favre quant aux négociations de Versailles, ils auraient reconnu que les malheurs qu'ils ont imputés à son incapacité , à sa négligence , à ses oublis, avaient deux causes principales très apparentes :
C'est 1°, que l'implacable fatalité qui, dès l'origine de cette guerre et indépendamment des irréparables erreurs de sa préparation, a pesé sur notre pays, a voulu que la désorganisation finale de l'armée de l'Est coïncidât jour pour jour, en quelque sorte, avec la désorganisation finale de la défense de Paris, acculé à la famine et privé de toute communication avec le dehors. Si le gouvernement, aux prises à Paris avec de si pressantes calamités, avait eu quelques jours, une semaine seulement , pour se reconnaître , pour échanger des informations avec le général Bourbaki tenant encore la campagne, l'armée de l'Est aurait eu la même destinée que les autres armées de la Défense nationale.
C'est 2°, que l'autorité allemande, au cours de ces négociations , par des raisons qu'expliquent surabondamment son état d'omnipotence absolue et la nature du gouvernement de hasard avec lequel elle traitait, ne s'est jamais tenue pour liée vis-à-vis de lui que dans la mesure qui convenait à ses intérêts et à ses vues. Et je répète ici ce que j'ai déjà dit et écrit ailleurs i :
« Vous cherchez les responsables des incertitudes, des « malentendus, deb sous -entendus, sans vous arrêter un « instant à ce fait accablant que l'ennemi , après avoir com- « pris ou interprété les stipulations comme il lui a plu, est « resté maître, exclusivement maître de leur exécution, « puisque tout lui appartenait , non pas la force seulement , « mais les télégraphes, les chemins de fer, les voies ordi-
i Pour la vérité et pour la justice (1873).
s naires, les informations sûres, tout l'ensemble des moyens « dont nous ne disposions pas. Et où sont les responsables « de ces durs sévices dont furent çà et là les victimes (pence dant l'armistice et sous peine d'exécution militaire qui « maintenait en réalité l'état de guerre dans l'armistice) ce les populations qui jie devaient que les réquisitions pour « les besoins journaliers des troupes allemandes, et qu'acca- « blaient des impositions extraordinaires , dépassant de plu- (( sieurs années les revenus des communes ? Où sont les ce responsables de la destruction par le feu de Montretout, « de Garches, de la ville de Saint-Cloud dont l'embrase- (( ment s'achevait le jour même de la signature de l'armis- « tice ? d
La thèse que je soutiens ici m'oblige à rappeler ces événements, dont je ne fais pas aux Allemands un grief irrémissible. La guerre n'est jamais exempte de violences. Celles que nous avons autrefois commises en Allemagne, quand nous y étions à l'état d'envahisseurs, avaient souvent révolté le maréchal Bugeaud , qui en avait gardé le souvenir et nous en faisait le frappant récit.
J'aurai terminé cette discussion pour la vérité et pour la justice quand j'aurai dit que M. Jules Favre, s'affîrmant de plus en plus et s'isolant jusqu'au bout dans l'abnégation , n'exigea pas que la signature de chacun des membres du gouvernement vînt se joindre solidairement à la sienne, sur l'acte international qui consacrait l'ensemble des conventions arrêtées à Versailles ! Ce dernier trait achevait la conversion qui s'était faite graduellement dans mon esprit à l'égard des mérites patriotiques de cet homme singulier, et c'est après l'avoir fait connaître que je placerai les réflexions philosophiques qui seront la conclusion de cette notice, comme elles ont été la conclusion de toutes les notices qui l'ont précédée :
Pendant une longue carrière publique, celle qui lui fit le piédestal qu'il eut longtemps dans son parti et lui valut dans tous les autres l'autorité qui le conduisit aux honneurs de la représentation nationale , de l'Académie française et à une sorte de notoriété universelle, M. Jules Favre n'avait en réalité bien mérité que de lui-même, en mettant toutes ses facultés et tous ses talents au service de ses passions politiques, de sa popularité, de son ambition.
En 1870, devenu accessible à de plus hautes aspirations par la pensée de l'écrasement du pays, par les expériences d'une vie pleine d'agitations, par les avertissements de la vieillesse, il s'était, peut-être à son insu, transformé. Dans la ruine des intérêts publics et privés, il semblait qu'en allant au-devant des plus périlleuses responsabilités, en bravant froidement toutes les amertumes et toute l'impopularité qu'elles portaient avec elles, il voulût s'offrir en victime expiatoire des erreurs de son passé et des égarements de ses contemporains. Ce fut une digne fin de carrière. Aussi aucun genre d'accusation, de raillerie, de décri, ne lui a-t-il manqué, et à l'heure qu'il est, lui mort et déjà oublié, si quelques-uns de ses anciens coreligionnaires politiques, restés ses amis, font un retour sur sa mémoire, c'est pour dire avec toutes les marques d'une commisération attristée :
Quel malheur qu'il ait si mal compris sa mission de négociateur à Versailles!
La carrière de M. Jules Favre est caractéristique du régime des jugements à outrance qui , dans les partis , vont sans raison jusqu'à l'apothéose et sans justice jusqu'à l'insulte, régime auquel la société française, tourmentée et jetée hors de ses voies par les révolutions, soumettra désormais tous les hommes publics arrivés à la notoriété1.
* Au moment où je termine cette notice, on me dit que M. Jules Favre a publié lui-même un livre sur les événements de 1870-1871.
Le général Clément Thomas et les meurtres révolutionnaires du 18 mars 1871.
Le général Clément Thomas avait été appelé par ses coreligionnaires républicains, membres du gouvernement de la Défense, au commandement en chef de la garde nationale, après l'insurrection du 31 octobre qui rendit à l'état-major allemand l'espoir de la prochaine capitulation de Paris et mit fin aux négociations commencées auprès de lui par M. Thiers. Il avait d'anciens états de service républicains qui expliquaient le choix dont il était l'objet. La révolution de 1848 lui avait apporté l'évidence politique avec le mandat de représentant, et une sorte d'évidence militaire avec le commandement d'une légion de la garde nationale de Paris.
Il avait autrefois servi dans l'armée et montré qu'il s'en souvenait quand avait éclaté l'insurrection du 15 mai 1848, suivie de l'envahissement , par la foule armée , de l'enceinte où siégeait la représentation nationale. Colonel chef de légion, il avait concouru à la répression de ce soulèvement révolutionnaire avec une énergie fort remarquée, et qui lui avait valu, une première fois, le commandement en chef de la garde nationale de Paris.
Je ne l'avais jamais vu, et quand il me fut présenté après cette nomination au même haut emploi, l'expression de franchise de sa physionomie et la correction de son attitude m'impressionnèrent très heureusement. Grand, d'apparence
Je ne sais comment il les a envisagés et comment il s'est expliqué, notamment sur la question de l'armée de l'Est, dont l'oubli lui fut si vivement reproché. Ce que j'affirme, c'est que l'explication que j'en ai donnée est la vraie.
vigoureuse, portant entière une barbe et des moustaches grisonnantes qui, seules, annonçaient ses soixante- deux ans, il avait au plus haut degré l'aspect d'un colonel de cavalerie sorti de sa retraite pour remplir le devoir commun. 11 prenait possession de son commandement au milieu d'événements assez graves pour troubler les esprits les plus résolus et déconcerter les espérances patriotiques les plus fermes. Les complots anarchiques, ourdis par des sectaires absolument insoucieux de l'avenir du siège et qui avaient groupé autour d'eux tous les aventuriers , tous les déclassés dont fourmille Paris, avaient succédé aux manifestations antiprussiennes, bruyantes et folles, qui en avaient agité les commencements. Et presque tous ces hommes qui devaient, après le siège, former le noyau de la Commune de Paris, soutenir un second siège contre l'armée française et présider aux effroyables attentats dont le souvenir est dans tous les esprits , avaient obtenu de l'élection des commandements et comptaient des milliers d'affîdés dans la garde nationale dont Clément Thomas devenait le chef.
Dans les échanges de vues que j'avais eus avec lui au sujet de cette périlleuse situation et de l'avenir qu'elle nous préparait, je l'avais trouvé calme, ferme, modeste, déférent et , ce qui me surprit agréablement , exempt des préoccupations de politique républicaine exclusive dont les malheurs de la France foulée par l'invasion et les épreuves de Paris soumis aux sévices du siège, n'avaient pu délivrer l'esprit des adeptes même les plus éclairés du parti. Il m'avait montré les principes et tenu le langage d'un soldat de profession pénétré des grands devoirs qui s'offraient à lui, se rendant compte des conflits qu'il allait rencontrer, décidé à remplir les uns , à lutter énergiquement pour le règlement des autres, dans l'intérêt de la redoutable direction d'affaires qu'il prenait en mains.
A l'œuvre, le général Clément Thomas, secondé par le patriotique dévouement de son chef d'état- major général le colonel Montagut, ancien élève de l'Ecole polytechnique, ancien officier d'artillerie, et qui était aussi une notoriété républicaine, avait pleinement justifié les espérances que j'avais mises en lui. Empêché comme nous tous par les menées des sectaires et par le débordement des passions populaires, placé à leur centre par sa fonction, il ne leur avait jamais rien cédé, et c'est avec la plus louable fermeté que, jusqu'au terme de son mandat, tout entier à ses responsabilités de chef militaire , il avait lutté pour le maintien de l'ordre dans les foules désordonnées qu'il commandait. Ses efforts, impuissants à faire le bien, avaient empêché beaucoup de mal.
En moins de deux mois, par des rapports sévèrement motivés, il avait provoqué auprès du gouverneur et obtenu la destitution de plus de six cents officiers de la garde nationale que des actes publics ou privés , contraires aux devoirs ou à la dignité de leur mandat, avaient compromis. Enfin, par des ordres du jour empreints du plus vigoureux esprit militaire et d'un vif sentiment de la grandeur du péril public, il avait signalé à la garde nationale ceux de ses groupes qui s'agitaient bruyamment dans les rues de Paris sans agir sur le champ de bataille, et avait voué à son mépris ceux qui avaient lâché pied devant l'ennemi.
C'est par ces courageuses exécutions , par son dédain des clameurs de la foule, que le général avait assumé les haines qui devaient armer contre lui les lâches assassins du 18 mars, quand la défection de quelques bataillons leur livra Paris.
Ce jour-là, Clément Thomas, rendu à la vie privée depuis quelques semaines , cheminait en observateur sur les confins des lignes gardées par les insurgés maîtres de Montmartre ,
l'âme remplie des douloureuses émotions dont la grandeur des événements qu'annonçait leur attitude menaçante , pénétrait tous les bons citoyens. Il recueillait des renseignements quand, l'agitation et les clameurs grossissant autour de lui, il apprend que le général Lecomte, abandonné par ses troupes, a été saisi, outragé, et qu'il est entraîné par les gardes nationaux en armes.
Clément Thomas s'élance dans cette direction, comme les bons soldats vont au feu, sans s'arrêter à la pensée de son impuissance présente , de son propre péril , croyant même , je me le persuade, avec la naïveté qui est propre aux hommes de cœur et de bonne foi, que son double caractère d'ancien commandant en chef de la garde nationale et de vétéran de la cause républicaine impressionnera ces foules en délire et que son intervention sauvera l'infortuné général.
Il est saisi, outragé, entraîné à son tour, et ces deux bons serviteurs du pays , fusillés côte à côte au pied du même mur, tombent, Lecomte pour mourir sur le coup, Clément Thomas pour se relever trois fois et crier trois fois à ses assassins de sa vaillante et forte voix : « Lâches! »
Il ne s'était pas souvenu , il n'avait pas voulu se souvenir que vingt-trois ans auparavant, dans les mêmes sentiments de naïve confiance , de patriotisme et d'abnégation , le général de Bréa était tombé sous les coups des précurseurs de la Commune...
Le chef d'escadron d'état -major Capitan.
Ancien élève très distingué de l'Ecole polytechnique, lieutenant d'état-major stagiaire d'infanterie dans l'un des régiments de ma brigade au siège de Sébastopol, ce jeune officier avait fait sous mes yeux de telles preuves d'énergie et de capacité militaire, que j'avais demandé et obtenu qu'il me fût attaché à titre d'aide de camp.
Dans cette guerre d'Orient, dans la guerre d'Italie, je l'avais vu dépensant sa vie avec une ardeur de dévouement qui m'avait pénétré pour lui d'une affectueuse estime mêlée d'une sorte de respect , car à sa vie se rattachaient de grands et chers intérêts. Encore sous-lieutenant élève à l'école d'application d'état-major, il avait épousé une jeune femme dont les mérites égalaient les siens, et quand avec cette rare fermeté il allait dans la guerre au-devant du péril, il était déjà père de deux enfants tendrement aimés; il était le modèle des chefs de famille à l'âge où le commun des hommes n'aspire qu'aux revenants -bons des premières années de liberté.
Capitaine d'état-major, légionnaire et déjà entouré parmi ses compagnons d'une notoriété brillante, il se reposait auprès de moi, dans le service de l'inspection générale, des fatigues de nos guerres passées, quand celle du Mexique apparaissait à l'horizon. L'amiral Jurien de la Gravière, à la fois chargé d'un commandement naval et d'un commandement militaire, me demandait de lui céder, au titre de cette dernière mission , mon aide de camp dont il connaissait le dévouement, l'expérience acquise et les grandes facultés. Profondément affligé de cette séparation et hanté par de sombres pressentiments, je me rendais cependant aux instances de l'amiral, sous la double préoccupation, hélas!
trop exclusive , d'assurer à cette jeune carrière si bien commencée tous les développements qu'elle devait rencontrer dans cette guerre, et d'acheminer vers le commandement, dans l'intérêt de l'armée, un officier appelé à être un jour l'un de ses chefs les plus considérables.
L'armée du Mexique, dès ses débuts, va au-devant des douloureuses péripéties qu'on sait, et que la prudence de l'amiral, par le judicieux traité de La Soledad } avait voulu lui épargner. Chef d'escadron d'état- major et officier de la Légion d'honneur à trente -trois ans , Capit m prend au siège de Puebla, si disputé et si meurtrier, une part qui lui fait dans le corps expéditionnaire une place de premier rang. On le voit constamment aux postes les plus périlleux, encourageant, dirigeant, se multipliant sous le feu.
Dans les travaux d'approche , un passage où vingt de nos hommes avaient péri dans la matinée avait été interdit. Un soldat du génie mal informé y pénètre. Capitan l'aperçoit, court à lui, le saisit à bras-le-corps et l'entraîne à l'abri. Le soldat est sauvé, mais le sauveur a été mortellement frappé...
C'est ainsi que périt, au seuil d'un avenir sans limites, <r le plus distingué et le plus digne » de tous les jeunes officiers qu'au cours d'une longue carrière j'ai pu juger. Ce fut l'un des grands deuils de ma vie. Depuis, son infortunée veuve est parmi nous le plus haut exemple qu'on ait jamais vu peut-être de l'esprit de sacrifice, de soumission chrétienne, de dévouement dans l'effort maternel.
Je remplis un devoir en même temps que j'acquitte une dette, en recommandant au souvenir des amis du pays ce généreux officier, sa femme, ses enfants, tous victimes de l'une des plus folles entreprises qui aient préparé l'abaissement de la France dans le monde.
CONCLUSION J'ai toujours vu les généreux périr.
M. Guizot, venu de Nîmes à Paris, ses études terminées, avait été accueilli par un sénateur comte de l'Empire, à qui sa famille l'avait recommandé. Ce haut personnage avait échangé , selon la loi du temps , les doctrines et la gêne de son passé républicain contre les nouvelles croyances césariennes et l'opulence qui les récompensait. Il avait expérimenté les réalités de la politique et de la vie.
Le débutant, avec l'ardeur de ses dix-neuf ans, lui exposait ses vues d'avenir en des termes qui témoignaient de sa foi dans la liberté , la vérité , la justice , dans tout ce qui ennoblit la destinée des nations et la carrière des hommes publics.
« Mon jeune ami, — lui répondait le sénateur, — défiezvous et défaites -vous de ces tendances idéologiques : j'ai toujours vu les généreux périr. »
Maxime réaliste que l'expérience spéciale du maréchal Bugeaud confirmait sous une autre forme , dans l'une de ces causeries philosophiques et pratiques où il se plaisait : « Observez attentivement, — me disait-il, — ce qui se passe à la guerre, vous verrez que ce sont toujours les mêmes qui se font tuer. »
Je le dis à mon tour : « j'ai toujours vu les généreux périr, » et par les exemples que j'ai cités, me bornant à quelques-uns, je crois en avoir fait la preuve. J'ajoute que le bénéfice du dévouement des généreux revient aux habiles servis par l'inconsistance du jugement public, encore plus souvent qu'aux heureux servis par la fortune.
Dans l'histoire de ce pays, entre toutes les illustres victimes de l'effort généreux, notre Jeanne d'Arc est à une hauteur qui ne sera, je pense, jamais dépassée. Mais à l'heure même où j'achève cette digression philosophique, le précepte de l'avisé conseiller de M. Guizot reçoit une éclatante et douloureuse consécration par la mort tragique, à Khartoum, — entre l'abandon et la trahison, — du général anglais Gordon.
Le jugeant non seulement par les entreprises extraordi^ naires, par les actes d'une audacieuse énergie dont fut remplie sa courte carrière , mais encore et surtout par sa correspondance qui révèle tant d'équilibre de caractère et de hauteur d'âme, j'estime que cet homme a été, parmi les contemporains, le type achevé du courage chevaleresque et du désintéressement généreux.
Il devait finir comme il a fini.
Au chapitre des généreux qui périssent, j'aurais à joindre le chapitre des habiles qui triomphent.
On y verrait qu'après chacune de nos guerres et de nos révolutions , plusieurs des noms auxquels le journalisme , et par suite la légende, ont décerné la notoriété, même l'illustration , étaient les noms de calculateurs bien doués , adroits à saisir l'heure de paraître ou de disparaître, quelques-uns de purs charlatans.
Mais à quoi bon? Je me suis cru le devoir d'honorer les uns. Je ne me sens aucun goût à diminuer les autres.