CONTENANT ^EXPOSÉ SOMMAIRE DES FAITS QUI ONT PRÉCÉDÉ EN LE PRÉPARANT
La légende.
Le récit que je vais faire des événements qui ont préparé le siège de Paris, des événements qui en ont marqué les commencements, la suite et la fin, ne sera ni technique au point de vue militaire, ni spécial au point de vue politique. Je croirais en rabaisser l'objet, si je le réduisais sous ce double rapport aux proportions d'une nouvelle controverse à joindre à toutes celles , en nombre infini , que ces événements ont fait et feront naître. Je sais, d'ailleurs, que ce livre posthume peut encore moins prétendre à rectifier la légende du siège de Paris, que l'irréfutable livre du colonel Gharras à rectifier celle de la campagne de Waterloo. Les légendes populaires françaises sont aussi indestructibles dans l'esprit de la foule que contraires à la réalité, et il n'en saurait être autrement, car elles sont créées par la vanité nationale qui survit à toutes les défaites, et par les haines des partis que les malheurs publics, dont ils s'attribuent réciproquement la responsabilité, rendent intraitables.
Au milieu de ce désordre profond, peut-être irréparable,
de l'esprit public, on trouve encore en France des hommes de caractère, isolés dans la masse sociale, qui gardent le souci de la vérité, de la justice, de l'impartialité, et qui, se refusant à juger par les autres , entendent juger par euxmêmes et s'y préparent par l'étude attentive et personnelle des faits. C'est à ceux-là, à ceux-là seulement, que j'offre les éléments d'examen et d'information que je réunis dans ce livre.
Ma famille, mon éducation. —
Mes vues sur nos institutions militaires et sur l'armée
avant la chute du second empire.
En France aujourd'hui, il n'y a pas d'hommes publics, si peu connus qu'ils soient, qui échappent aux entreprises de l'industrie particulière des biographes spéculant sur leur vanité. Toujours je leur ai refusé systématiquement les renseignements qu'ils m'ont demandés, et sur ma naissance et ma famille1, sur les commencements de ma vie, ils en ont publié d'imaginaires Je ne me propose pas de les rectifier ici, en substituant à des inventions qui sont sans intérêt, des réalités biographiques qui n'en auraient pas davantage. Mais comme, loué ou décrié, l'effort que j'ai fait à Paris quand s'accomplit à la frontière la ruine de notre fortune militaire, ne fut pas le résultat du hasard des événements; comme cet effort se liait étroitement à des précédents personnels qui me le rendaient obligatoire, il faut,
1 On a dit et écrit que j'étais le fils d'un garde -magasin. Mon père, connu dans le monde agricole de la Restauration et du gouvernement de Juillet, était officier principal de l'administration de la guerre, officier de la Légion d'honneur, et il fut trente ans, comme moi-même après lui, conseiller général du Morbihan.
quoi qu'il m'en coûte, que je fasse connaître ces précédents. Seuls ils peuvent expliquer comment j'ai envisagé les devoirs que me créait, en 1870, une situation dont personne, je pense, ne trouvera que j'exagère les périls, en affirmant qu'elle était sans issue.
Je dirai d'abord qu'appartenant à l'une de ces familles bourgeoises de Basse -Bretagne dont les chefs, entourés de l'estime publique , élevaient leurs nombreux enfants : moralement, dans la croyance, dans les respects et dans le devoir entendu jusqu'à l'esprit de sacrifice; politiquement, dans le libéralisme le plus large et le plus sincère , je dois aux leçons de mon enfance et à ma première éducation les principes qui m'ont guidé et les sentiments qui m'ont soutenu dans les grandes épreuves. S'il était possible qu'à l'âge où je suis elles me fussent encore une fois infligées , je reprendrais, sans souci des railleries, des injures et des calomnies, le rôle dont j'ai librement assumé les responsabilités au temps de l'invasion et du siège de Paris.
Ces premiers renseignements sur un passé qui a dominé ma vie entière suffiront, avec les explications qui vont suivre, à faire comprendre que si, pendant la douloureuse crise de 1870, j'ai pu me tromper, je n'ai pas pu juger et agir autrement que je n'ai jugé et agi. On ne refait pas au gré des événements les principes et les sentiments qui ont été la règle, bien ou mal entendue, de toute une carrière. Mon attachement aux uns et aux autres était assez ferme pour aller jusqu'à la révolte contre ma famille de qui je les tenais , comme le montre la lettre suivante l :
1 Au cours de ce récit que je veux appuyer de toutes les preuves qui témoigneront de son entière sincérité, je reproduirai plusieurs lettres qui, comme celle-ci, ont été autrefois publiées, et des extraits de quelques livres que j'ai écrits avant les événements de 1870 et après.
« Paris, le 15 décembre 1851.
« Votre lettre politique du 10 de ce mois exprime, au « sujet de la révolution militaire du 2 décembre, un sen- « timent de satisfaction intérieure et de quasi-enthousiasme « que je m'explique sans peine. Vous êtes tous ensemble <( des types bourgeois accomplis et vous avez dû consé- « quemment passer, avec toute la bourgeoisie parisienne « que j'ai sous les yeux , par les impressions successives « que voici :
« Premier jour (avant la réussite certaine de l'entreprise), « consternation et colère.
ce Deuxième jour (après la réussite), rassérénement.
« Troisième jour, retour à une sécurité absolue.
« Quatrième jour, enthousiasme.
« Cinquième jour, indignation contre les hommes restés « dans l'effroi de l'avenir. La Bourse monte de dix francs, « toutes les valeurs industrielles et commerciales suivent a le mouvement ascensionnel, l'hydre socialiste est anéantie, ce vive le président ! vive l'empereur !
« Est- ce que je n'avais pas vu de mes yeux le préfet de « police Caussidière*, considéré comme le ferme rempart <( de l'ordre, caressé, fêté par tous les bourgeois conser- « vateurs de Paris et, finalement, réunissant pour entrer « à l'Assemblée nationale le chiffre incroyable de cent « quarante -huit mille voix , que personne n'a atteint depuis !
<r C'est qu'en effet l'absence des croyances religieuses, les « longues prospérités de la paix, le culte de l'argent, ont ce livré la classe intelligente et raisonnante de notre pays « à l'homme ou à la chose qui lui assure la sécurité des
1 Célèbre révolutionnaire de 1848, l'effroi des conservateurs avant cette révolution, leur espoir après.
ce intérêts matériels et la possession du moment, quel que ce soit l'homme et quelle que soit la chose.
<r Au milieu de tant de naufrages révolutionnaires, un ce principe avait cahin-caha surnagé, le principe de la légacc lité. Des hommes considérables dans le pays, tendant « d'ailleurs à des buts politiques très divers , avaient chères: ché à faire prévaloir ce principe autour duquel commen- ( çait un certain travail de l'esprit public. Ce travail et la <l force qu'y pouvait trouver un jour la société en péril, ce sont anéantis en vingt-quatre heures!
(( D'autre part, l'armée avait puisé jusqu'à présent dans « sa mission qui était d'assurer le règne de la loi, mission ce pleine de grandeur, d'austérité et indépendante des perce sonnes et des choses, une ferme confiance en elle-même ce et un légitime prestige devant la nation. Aujourd'hui <r l'armée n'est plus qu'un instrument politique. Elle défait ce la loi à coups de fusil, elle la refait le lendemain à coups ce de vote1, et la voilà fîère de la prétendue importance « qu'elle vient d'acquérir dans l'Etat !
ce Bonnes gens , gardez votre joie. Vous m'avez traité de ï visionnaire quand je vous dénonçais le retrait par le pou- I voir, en vue de préparer la ruine de l'Assemblée, de la ce loi du 31 mai2; d'illuminé, quand je vous révélais l'exis- <r tence probable d'un complot militaire prêt à éclater dans ce Paris. Aujourd'hui je vous affirme que , à moins que la ce Providence ne change par quelque faveur spéciale le ce cours de vos destinées, l'édifice où vous allez vous abriter « s'écroulera sur vos têtes et vous écrasera.
ce J. Trochu. »
1 Après le coup d'Etat, l'armée avait voté, et, par une disposition qui dut être rapportée en raison du scandale qu'elle fit, les officiers avaient été astreints à signer leurs votes.
- Cette loi, apportant quelques restrictions à l'exercice du suffrage universel , avait réduit le nombre des votants.
Tel était, dans ma pensée intime, l'aspect sous lequel m' apparaissaient le coup d'Etat et les actes de compression violente ou de corruption qui préludaient à l'empire. Le pays en jugea autrement. Dans un élan de confiance enthousiaste, exprimée par des millions de suffrages, il courut audevant de ses destinées. Elles devaient être, pour la seconde fois dans ce siècle, l'éclatante et douloureuse confirmation de cette profonde maxime de Franklin :
Les nations qui sacrifient leur liberté a leur sécurité n'ont ni liberté ni sécurité, et méritent de perdre l'une et Vautre.
Gomme tous les officiers de ce temps-là, je m'étais soumis à la volonté du pays, et c'est loyalement , sincèrement, sans aucune arrière-pensée politique, que j'ai servi l'empire dans l'armée ; mais , ne pouvant effacer de mon esprit le souvenir de ses origines et les défiances qu'elles m'inspiraient , je m'étais lié par un vœu { à l'obligation de refuser, dans la suite de ma carrière, tout commandement, en dehors du temps de guerre , et toute direction d'affaires qui m'associeraient par des emplois supérieurs à la responsabilité morale des actes du nouveau pouvoir. A cet engagement je n'ai pas cessé d'être fidèle , et voilà comment il se fait que , de 1855 à 1870, dans une période de quinze ans de généralat, les guerres de Crimée et d'Italie exceptées, je me suis exclusivement renfermé dans l'emploi de membre d'un comité d'armes, qui ne comportait que la discussion des avis consultatifs demandés par le ministre, et dans la mission d'inspecteur général de l'infanterie , qui ne comportait que le contrôle de l'état disciplinaire et organique des troupes à pied2.
1 Vieille tradition du pays bas -breton, spécialement du département du Morbihan. On s'y lie, dans les circonstances critiques de la vie, par une promesse qui a le caractère d'un engagement religieux.
2 J'ai été trois ans directeur-adjoint, en sous-ordre, au ministère de la guerre, où l'état de santé de mon chef m'a souvent obligé de le remplacer.
Voilà pourquoi , pendant la même période de quinze ans , j'ai décliné plusieurs mandats considérables , dont le refus systématique acheva de me rendre suspect à l'empereur qui cependant, j'ai le devoir de le dire, parut me rester bienveillant, et à l'impératrice à qui on persuada et qui disait tout haut que j'étais l'un des agents les plus actifs de la politique orléaniste.
Je n'avais pas, je n'ai pas encore aujourd'hui l'honneur d'être personnellement connu des princes d'Orléans, pour qui j'ai toujours eu, d'ailleurs, le respect que méritent leur patriotisme et la dignité de leur vie publique1.
De ces refus d'emplois, la nomenclature ne serait pas ici à sa place, et je me borne à rappeler le premier en date, parce qu'il est caractéristique du ferme sentiment que j'avais, quatorze ans avant la chute du second empire, et quand l'héritage des gloires militaires du premier lui semblait acquis , des périls que préparaient à ses armées les erreurs de principe et de fait qui présidaient à leur constitution et à leur direction.
Je rentrais en France après le siège de Sébastopol, avec l'évidence relative, méritée ou surfaite, qu'a toujours un général de quarante ans, et je recevais du ministre de la guerre, maréchal Vaillant, la lettre autographe suivante :
« Paris, 27 novembre 1855.
« Mon cher général ,
« J'ai été bien heureux de recevoir de vos nouvelles et « je vous aurais remercié plus tôt de votre bonne
1 Les journaux du parti orléaniste se sont toujours signalés, — par des raisons que je ne puis saisir, — entre les feuilles publiques qui
(( lettre', si j'avais été un peu plus libre. Vous voilà avec ce une belle et honorable blessure qui, j'espère, se guérira « bientôt tout à fait et ne vous laissera plus que l'honneur « de l'avoir reçue. Vous avez été un des plus fermes dans « cette armée d'Orient où plusieurs ont eu des défaillances.
« Cette force d'âme ne m'a pas surpris chez vous , « mais j'aime à vous dire qu'elle m'a fait grand plaisir.
« Voulez-vous venir au ministère prendre la direction du v? personnel? Vous voyez que je vais droit au but et sans « ambages. Le bon, l'excellent Pessard est trop empêché ce par son état maladif. Le colonel- adjoint ne peut le supc( pléer que bien imparfaitement. Le ministre ne peut tout % voir par lui-même , et dans les circonstances actuelles « il faut absolument qu'il ait un homme sûr , comprenant s à demi-mot et suivant une affaire commencée jusqu'à ce <ï qu'elle soit absolument terminée. Telle n'est pas la posi- (( tion; si M. Leroy2 tombait malade, je ne sais pas ce ce que deviendraient les mouvements de troupes.
« Tout orné de béquilles que vous êtes , il me semble que « vous pouvez venir travailler et que la besogne prise « modérément ne vous retarderait en rien dans votre guéce rison. Répondez-moi sur-le-champ. Je n'ai parlé à perce sonne de ce que je vous demande, mais j'ai besoin de « prendre une prompte décision.
« A vous de cœur, mon cher Trochu.
« Maréchal Vaillant. »
m'ont le plus violemment attaqué. J'étais depuis longues années enseveli dans ma retraite et passé de l'état de disparu à l'état d'inconnu, quand les organes attitrés de ce parti, le Soleil et le Moniteur universel, m'insultaient encore par intermittence.
1 J'avais écrit au maréchal pour lui dire que, condamné à une invalidité dont la chirurgie ne pouvait pas fixer le terme, je le priais de m'admettre à la disponibilité pendant un an.
- Chct du bureau des mouvements.
Cette lettre, d'un caractère si cordialement et personnellement affectueux, m'émut. Elle offrait, par complément, au plus jeune brigadier de l'armée le plus haut emploi qui pût être attribué à un officier général de ce grade. Mais à l'obligation de me soustraire à cet honneur, je n'étais plus lié seulement par mon vœu d'autrefois. Je venais de constater, par une longue suite d'expériences faites au ministère de la guerre1 et au quartier général de l'armée d'Orient, dans deux missions successives , où j'avais pu juger les causes , puis dans le commandement d'une brigade au siège de Sébastopol, où j'avais pu juger les effets, que le gouvernement impérial ne savait ni ne voulait préparer la guerre , qu'il s'y jetait délibérément et comme à l'aventure , sans voir ni prévoir, en vertu de la croyance dont il était pénétré que l'armée française, l'aigle rendu à ses drapeaux, devait faire triompher partout et toujours la fortune des Napoléon !
Je jugeais autrement. Je n'étais pas de ceux à qui l'éclat qu'avait eu devant le monde le glorieux et coûteux effort qui venait de terminer la guerre d'Orient, pouvait faire oublier ses longues, douloureuses et périlleuses vicissitudes, dues à l'incertitude de la conception politique et à l'incohérence des vues militaires du gouvernement 2.
1 Comme directeur -adjoint, 1851-1854.
2 « Les assemblées délibérantes avaient entendu, le public avait
« lu, sur ce thème de la supériorité militaire française, les plus répé- « tées et les plus brillantes affirmations. Si quelques-uns en con- « testaient la complète réalité , ils rencontraient l'incrédulité , le « dédain, l'indignation. On ne les admettait pas à la preuve. On leur « opposait le triomphe de nos armées en Orient et en Italie, alors que « ces contradicteurs du sentiment public , tous militaires ayant eu rôle « de témoins et d'acteurs dans ces deux campagnes, y avaient expres- « sèment rencontré les avertissements, les leçons, les prévisions « dont ils demandaient instamment et impuissamment que l'avenir « tînt compte ! » Cet extrait du livre que j'ai publié sous l'empire :
Je répondais au maréchal Vaillant :
« Lyon, le 3 décembre 1855.
(( Monsieur le maréchal,
« Votre bienveillance me comble et je vous exprime toute « la gratitude que j'en ai; mais permettez-moi d'espérer a qu'honorant mon caractère et mes efforts de l'estime « dont votre lettre m'apporte le témoignage , vous com- <r prendrez et accueillerez les raisons que j'ai de décliner la <r grande situation que vous voulez bien m' offrir. Je les <r résume dans cette déclaration dont la franchise vous fera « excuser la liberté :
« Toutes les idées appliquées à la nouvelle organisation <l de V armée [notamment la loi sur V exonération) , tous les ce projets en cours, heurtent violemment mes convictions <l militaires et le résultat des études de toute ma vie. Je ne « puis, ni utilement pour l'armée, ni honorablement pour (L moi, me faire l'instrument de ces idées et de ces projets.
« Veuillez agréer, monsieur le maréchal, l'hommage de
« mon profond respect.
« Général Trochu. »
Pourquoi ne dirais-je pas qu'en relisant dans ma vieillesse cette lettre respectueuse et résolue, je sais gré à ma jeunesse de l'avoir écrite? N'était- elle pas comme la préface du livre 4 qu'à douze ans de là , après l'écrasante victoire de la Prusse sur l'Autriche, je devais publier sur l'état vrai de
l'Armée française en 4861, qui m'a valu la haine irréconciliable de ceux que je voulais sauver avec nous, montre que mon sentiment sur l'inconsistance militaire qu'avaient révélée ses guerres n'a jamais varié et que je l'ai soutenu, à dater de la guerre d'Orient, par tous les moyens à ma portée.
1 L'Armée française en 4867.
notre armée, et comme une avant- prophétie des douloureux revers qui l'attendaient en 1870? Cette lettre ne montret-elle pas que les illusions qui sont naturelles à l'âge que j'avais alors, que les éblouissements qui naissent des succès d'une carrière trop heureuse , ne m'empêchaient pas d'apercevoir la vérité, et que si je désespérais de la faire prévaloir contre l'incurable aveuglement de l'empereur et de ses conseilleurs, je n'hésitais pas à la leur dire?
De la longue suite d'efforts restés individuels, isolés, décriés, impuissants par conséquent, que j'ai faits pendant toute la durée de l'empire pour le sauver de lui-même et sauver l'avenir militaire du pays, celui-là est le premier. Je les ai continués quinze ans par les rapports officiels de l'inspection générale de l'infanterie, par la parole dans les conférences militaires, par la publicité. C'est alors que les railleries des courtisans de l'empire et de l'armée ont fait de moi le général -orateur et le général- rhéteur, en attendant que leurs colères, irritées par la ruine de leurs idoles, — ruine qui était la justification accablante pour eux, désolante pour le pays, de mes révélations sur l'armée, — fissent de moi le général qui trahit!
Si, dès mon retour du siège de Sébastopol, j'étais, au sujet de nos institutions militaires, tourmenté par cette inquiétude raisonnée, que pense-t-on qu'elle devint quand, après la guerre d'Italie, qui fut pleine d'incohérence, de hasards et resta sans dénouement politique ; après la guerre du Mexique , qui fut l'effet d'une aberration de l'empire destructive de son autorité morale dans le monde et l'un des signes précurseurs de la catastrophe prochaine..., je vis apparaître la guerre contre la Prusse, avec le double caractère de parti pris dans la résolution de la faire, d'imprévoyance et d'inexpérience dans la préparation et dans l'emploi des moyens, qu'avaient eues les deux autres!
C'est à cette époque qu'entendant l'un des membres du comité d' officiers généraux, dont je faisais moi-même partie, parler avec une légèreté qui me semblait coupable , des événements qui s'annonçaient :
(( Je ne puis, quant à moi, lui dis-je, envisager l'avenir qu'avec les plus sombres pressentiments. Nous allons encore une fois improviser la guerre; c'est un jeu plus que périlleux et où la légende ne suffira pas toujours à nous assurer le gain de la partie. Ne voyez-vous pas, d'ailleurs, la loi fatale qui semble présider depuis le commencement du siècle aux destinées de notre pays ? Elle veut que tous nos gouvernements contrôlés périssent dans les rues de Paris par l'émeute, et que tous nos gouvernements sans contrôle périssent à la frontière par la bataille! »
On trouva que j'étais pessimiste et que j'allais beaucoup trop loin. Les événements devaient aller plus loin.
La guerre austro-prussienne. — Sadowa.
En juillet 1866, le monde politique et le monde militaire passant coup sur coup de l'attention à l'étonnement, à l'émoi, à la stupeur, apprenaient que dans une marche en avant de dix jours, marquée par les combats de Turnau, de Mùnchengratz, de Bitschin, de Nachod, de Trautenau, de Ska- UtZy de Konisgshof, terminée par la sanglante et décisive bataille de Sadowa, l'Autriche venait de trouver ses maîtres dans la guerre ! A la France , avant qu'elle ne trouvât les siens, la Providence avait résolu d'accorder un répit de quatre ans, un répit d'un prix inestimable, à la condition que toutes ses heures, — à défaut d'une longue paix con-