SEDAN ET LE 4 SEPTEMBRE
pu créer le passé. Les respects avaient disparu après les prestiges.
Mais à cette nation, ainsi préparée à tout croire et à ne rien croire, restait une foi traditionnelle, profonde, universelle, la foi dans la puissance, même dans la toute -puissance de ses institutions militaires et de son armée.
Cette foi, une longue suite d'événements extraordinaires, glorieux, retentissant dans le monde entier, l'avait faite. Les brillantes victoires de la première république , la prodigieuse épopée militaire de l'empire , la prise d'Alger et la conquête de l'Algérie, le siège si longtemps disputé et la prise de Sébastopol, la guerre d'Italie avec les victoires de Magenta et de Solférino , la campagne du Mexique ellemême,, qui , - si misérable et douloureux qu'en eût été le résultat politique, avait vu nos bataillons traverser, de l'Atlantique au Pacifique , le continent américain ; telle était la succession presque ininterrompue des guerres qui avaient conduit la France, aveuglée par l'éclat qu'elles avaient jeté sur ses destinées, oublieuse des sacrifices et des épreuves dont elle avait payé cette coûteuse gloire , à tenir ses armées pour à peu près invincibles.
Que les esprits impartiaux, ceux que ne dominent ni la passion politique ni l'intérêt personnel, et qui cherchent de bonne foi la vérité de l'histoire sous les mensonges de la légende, se figurent la stupeur et la colère du monde français, en particulier du monde enflammé de Paris, devant les avis se succédant sans trêve des défaites de Wissembourg, de ReischofTen et de Spickeren, de l'armée de Metz!...
C'est dans cet état d'angoisse irritée que, le 3 septembre 1870, il apprenait que, dans une catastrophe militaire inouïe, les généraux, les officiers, les soldats, le matériel de guerre , les approvisionnements de l'armée sur laquelle on comptait pour une revanche prochaine, étaient
avec l'empereur, avec la fortune de l'empire par conséquent , aux mains de l'ennemi !
A cette population de Paris, les soldats qui rejoignaient, chantant la Marseillaise dans les gares et criant : A Berlin! dans les rues, avaient, quelques jours auparavant, affirmé la victoire. Elle y croyait comme eux et plus qu'eux. Elle ne pouvait plus maintenant se soustraire à l'intolérable vision de l'invasion allemande et de la marche sur Paris, sans obstacle , des soldats allemands !
Quelle distance écrasante pour l'orgueil national, entre ce Waterloo du second empire succombant dans un duel avec la Prusse, et ÏQ Waterloo du premier succombant sous l'effort de toutes les puissances militaires de l'Europe coalisée !.....
Les politiciens du second empire ont soutenu qu'il pouvait survivre à cette incroyable série de revers achevés par la tragédie de Sedan. Ils ont parlé de trahison, de conspiration républicaine, de l'insurrection du 4 septembre. Quel audacieux déni des réalités !
Quoi ! ce peuple de Paris qui avait brisé le trône du roi Charles X pour lui faire expier l'erreur, encore aujourd'hui discutée, des ordonnances de 1830; qui avait brisé, en un jour de fièvre révolutionnaire, le trône du roi Louis -Philippe, innocent de toute entreprise contre la loi, aurait paisiblement subi le gouvernement impérial après Wissembourg, Reischoffen, Spickeren, Borny, Rézonville, Saint- Privat et Sedan, qui venaient, dès les premiers chocs d'une guerre que ce gouvernement avait expressément voulue, de livrer la France aux Allemands et de ruiner, en l'humiliant, la confiance aveugle qu'elle avait dans l'ascendant de ses armes! Cette visée des impérialistes est, je pense, l'un des plus étonnants exemples d aberration audacieuse qu'aient jamais donnés au monde les passions d'un parti politique.