CHAPITRE IV
J'ai exposé la situation que le gouvernement de l'impératrice-régente et l'impératrice elle-même m'avaient faite. J'ai dit qu'à dater de la rupture de mes relations avec le monde officiel, j'avais concentré tous mes efforts autour des travaux de préparation du siège. En consacrant à leur examen mes journées entières, sur l'immense étendue périmétrique où ils s'exécutaient, j'arrivais à peine à me rendre compte de leur état d'avancement et de la valeur des points d'appui qu'offriraient à la défense ceux d'entre eux qui pourraient être achevés avant l'apparition de l'ennemi.
Le 3 septembre 1870, parti le matin de mon quartier général du Louvre, j'avais parcouru à cheval les hauteurs qui s'étendent de Bagneux à Glamart, visité la redoute ébauchée de Châtillon, les forts de Montrouge, de Vanves, d'Issy, et je rentrais exténué dans Paris à la chute du jour, quand, passant devant le ministère de la guerre, je vis s'avancer vers moi le général d'artillerie Guiod qui en sortait dans un état d'agitation inexprimable :
Mon général, un immense désastre! U armée du maréchal de Mac-Mahon tout entière, l'empereur et son entourage militaire, ont été enveloppés à Sedan et pris I
Mes prévisions les plus assombries, quand j'avais vu le maréchal allant au-devant de sa destinée, étaient restées bien en deçà d'une si terrible catastrophe. Quelques instants de réflexion m'en montrèrent toute l'étendue et tous les aspects.
Pour l'empire, elle était plus politique encore que militaire, c'était un coup mortel.
Pour le pays, c'était l'invasion triomphante, la ruine avec l'humiliation.
Pour Paris } c'était l'investissement à bref délai et la redoutable épreuve du siège, sans le répit dont j'avais gardé l'espoir que la Providence nous accorderait le bienfait, pour aider à l'avancement des travaux encore si incomplets de notre défense improvisée.
Je ne pouvais plus douter que , dans quinze a vingt jours, l'ennemi ne fût en mesure de déployer ses masses sur les hauteurs qui bordent le bassin de Paris, et c'est l'esprit dévoré d'inquiétude que je rentrai au Louvre, à la nuit, pour préparer et pour donner les ordres d'urgence qu'exigeait cette douloureuse aggravation de nos revers et de nos périls.
C'est à l'étude de la crise où elle nous jetait, à l'examen et à la discussion des solutions très controversées qu'il fallait trouver, que furent consacrées cette soirée et la plus grande part de la nuit. C'est là que furent agitées pour la première fois les questions d'importance capitale qui ne purent être résolues que les jours suivants par un attentif examen que, assisté des commandants du génie, de l'artillerie et de mes principaux sous-ordres, je fis sur les lieux :
1° De savoir si les travaux des avancées de Montretout, de Meudon, de Châtillon, des Hautes -Bruyères, pouvaient être mises en état, sinon terminés, avant l'arrivée de l'ennemi ;
2° dans la négative, de statuer sur les dispositions à prendre en vue de la déplorable infériorité où l'abandon forcé de ces hauteurs dominantes laisserait la défense de Paris.
Tel fut, pour le gouverneur de Paris, l'emploi de cette journée militairement laborieuse et de cette soirée militairement et patriotiquement tourmentée par des soucis auxquels vint se joindre celui d'un acte du ministre de la guerre, plus officiellement injurieux que tous ceux dont, jusque-là, j'avais eu à me plaindre. Du général de division Soumain, commandant sous mes ordres immédiats les troupes du gouvernement de Paris, je recevais la lettre suivante :
Paris, le 3 septembre 1870.
« Mon général ,
ce Le ministre de la guerre vient de m'adresser une lettre par laquelle , en prévision des manifestations contraires à l'ordre qui pourraient avoir lieu ce soir dans Paris, il me prescrit de prendre immédiatement les dispositions nécessaires pour réprimer toute tentative de désordre. « Je m'empresse d'avoir l'honneur de vous en informer, en vous faisant connaître que , dans chaque caserne , il y a un bataillon prêt à marcher. Les deux bataillons de gendarmerie à pied et deux escadrons du régiment de gendarmerie à cheval , caserne au Palais de l'industrie , doivent également se tenir prêts. Je n'ai reçu aucun avis de M. le préfet de police, à qui je viens d'envoyer un officier pour être renseigné sur la situation. a. Le bataillon de garde au corps législatif y a été main-
« tenu et a reçu des vivres par les soins de M. le président ce Schneider.
ce Le général Mellinet a été prévenu , ainsi que le général ce commandant le 14e corps, des dispositions que j'ai prises.
Ck Veuillez agréer, mon général, l'hommage de mon resc pect.
« Le général commandant la lre division militaire, »
(( SOUMAIN. ))
Ainsi, le gouvernement de Paris était, en fait, supprimé. Les généraux commandant les troupes sous le gouverneur ne dépendaient plus de lui. Les ordres du ministre de la guerre lui étaient celés et, passant par-dessus lui, allaient directement à son subordonné , à qui ils prescrivaient les mesures nécessaires pour assurer la paix de la rue et la sécurité du corps législatif. Mais ce subordonné , un officier général de la vieille école et d'une droiture éprouvée , s'était ému de cette extraordinaire violation delà loi hiérarchique, du déplacement de responsabilités qu'elle créait, de l'insulte qui était faite à son chef, et, s'en croyant le devoir, il l'informait !
Sur ce coup, les officiers de mon entourage m'avaient de nouveau pressé de répondre à cet inqualifiable procédé par ma démission. J'en eus la tentation. J'hésitai un instant, je dois le confesser, entre le sentiment de mon devoir et le ressentiment de mon injure; puis, me relevant par la pensée de la détresse du pays, des sacrifices que j'avais déjà faits, de l'aveuglement des gouvernants, de l'inconsistance de leurs vues , je me résignai à peser su?" mon mal, comme on dit en Bretagne, en restant à ma tâche.
C'est au sujet de cette journée et de cette soirée du 3 septembre que les impérialistes ont écrit que tous les fidèles
de l'empire avaient apporté ce jour- là leurs condoléances à l'impératrice y que seul le gouverneur de Paris ne parut pas aux Tuileries.
Il est vrai, pendant que les fidèles de l'empire mettaient aux pieds de la souveraine leurs protestations de dévouement, j'étais avec les fidèles du pays, mettant à son service ce jour-là et cette nuit-là tous les efforts que me suggérait le sentiment de mon devoir envers lui. A la souveraine, je l'avoue sans honte, je ne pensai qu'après. Elle avait suspecté mon honneur, elle me refusait sa confiance, elle n'avait plus, ni personnellement ni par ses ministres, de rapports avec moi. Je croyais, je crois encore que je ne lui devais que le respect et la sympathie que commandait son malheur.
Dès le lendemain, à la première heure, j'allai lui exprimer ces sentiments , oubliant sans peine mes griefs , oubliant même qu'entre tous les aveuglements qui avaient précipité la France dans cette guerre fatale, le sien avait dominé et entraîné les autres. Je ne me dissimulais pas que l'apparition aux Tuileries de l'homme qui naguère avait dit à l'impératrice-régente , entourée de ses conseillers, que l'empire était désormais à la merci d'une autre grande bataille perdue, l'impressionnerait péniblement. Pourtant son accueil fut courtois. Elle me parut relativement calme, courageuse et comme résignée à son sort. Autour d'elle, beaucoup d'agités, allant, venant, discutant entre eux, et des consternés qui restaient silencieux.
Dans la foule, je reconnus M. de Lesseps et j'allai à lui. 11 conseillait l'abdication de l'empereur comme une solution possible, solution in extremis, qui ne pouvait pas plus sauver l'empire que l'abdication du roi Louis -Philippe n'avait sauvé, en 1848, la monarchie de Juillet, que l'abdication
du roi Charles X n'avait sauvé, en 1830, la monarchie delà branche aînée des Bourbons. A Paris, en délire de révolution, les expédients politiques de la dernière heure n'ont jamais suspendu le cours des événements. Encore moins pouvaient-ils arrêter les effets de la crise d'affolement que l'irréparable catastrophe nationale de Sedan allait faire éclater.
Au moment môme où elle éclatait, le ministre de la guerre , général Montauban de Palikao , gardant l'équilibre d'attitude et l'atticisme de langage qui lui étaient propres, rassurait le corps législatif justement inquiet pour lui-même de l'agitation qui se manifestait dans Paris. Il le rassurait, en déclarant à la tribune :
1° que le gouverneur de Paris n'avait que le commandement des troupes chargées de la garde de l'enceinte et des forts ;
2° qu'il avait prescrit lui-même, sous sa responsabilité par conséquent (ordres au général Soumain , page 177), les dispositions militaires jugées nécessaires pour le maintien de l'ordre dans Paris et pour la protection de l'assemblée.
Il disait :
« De quoi vous plaignez-vous? que je vous fais la ma- « riée trop belle ? Gomment ! je mets autour du corps « législatif un nombre de troupes suffisant pour assurer « parfaitement la liberté de vos discussions, et vous vous ce plaignez! Si je n'en mettais pas, vous vous plaindriez que « je livre le corps législatif à des pressions extérieures. » {Journal officiel du S septembre 1870.)
Qui aurait dit alors au gouverneur de Paris , témoin en même temps que victime des erreurs et des fautes de ce gouvernement, des audaces de ce ministre aux abois, que
les impérialistes, rentrant en scène après une éclipse de quelques mois, l'accuseraient à la face de son pays de n'avoir pas protégé, le 4 septembre 1870, rassemblée dont il avait la garde et d'avoir été le complice de ses envahisseurs ! L'un des éminents de ce parti, un juriste considérable et même un moraliste, à ce que j'entends dire, M. Oscar de Vallée, ne craint pas d'écrire en ce moment môme (juin 1884), dans un journal grave, conservateur et notoirement orléaniste (le Moniteur universel), que je me suis fait, le ht septembre 1870, le capitaine de rémeute!... On peut juger par là de ce que disent de l'ancien gouverneur de Paris les hommes de l'impérialisme et de plusieurs autres partis, je pense, qui ne sont ni éminents, ni juristes, ni moralistes !
En lisant dans ce journal le jugement porté par un Français éclairé, après quatorze ans d'examen, sur la révolution du 4 septembre 1870, ce n'est pas à mon obscure retraite que ma pensée s'arrête tristement. C'est à la destinée de ce grand pays, champ de bataille permanent de partis politiques qui ont perdu toute notion de vérité , tout sentiment de justice, tout respect des intérêts généraux et particuliers qui ne sont pas les leurs. Aux uns, la Terreur de 1793 et les attentats de 1871; aux autres, Waterloo et Sedan n'ont rien appris.
Revenu des Tuileries à mon quartier général du Louvre, je n'y reçus, soit de la cour, soit du ministère de la guerre, aucun ordre, aucun avis. Des officiers de mon état-major, arrivant du dehors , m'informèrent avec des détails précis de l'exécution des ordres donnés la veille par le ministre de la guerre à mon subordonné le général Soumain.
Ils avaient vu le palais du Corps législatif occupé dans ses cours intérieures et entouré par de nombreux bataillons dont le général de Gaussade avait reçu le commandement. De fortes réserves de troupes à pied et à cheval stationnaient au Palais de l'industrie et aux Champs-Elysées. Le général Mellinet, avec les disponibles de la garde impériale, s'était établi au palais des Tuileries. Tous les reliquats de troupes restés à Paris après le départ des régiments pour l'armée du Rhin avaient été consignés dans leurs quartiers.
Ces officiers rapportaient que les rues de Paris , spécialement celles qui aboutissaient aux quais de la Seine, et les quais eux-mêmes, débordaient de monde. Le spectacle de ces foules , livrées à la plus violente irritation et remplissant l'air de leurs cris, les avait pénétrés d'une émotion que, en me faisant leur récit, ils avaient peine à dominer. Les troupes qu'ils avaient vues étaient immobiles, l'arme au pied, dans un silence morne et une attitude accablée. Enfin, ils jugeaient que la crise, avec des effets impossibles à prévoir, allait éclater immédiatement et irrésistiblement.
Ces prévisions répondaient trop exactement à celles que j'avais naguère exprimées devant le conseil de l'impératrice, à celles qui tourmentaient mon esprit depuis que je savais le désastre de Sedan, pour que je pusse m'arrêter un seul instant à l'espoir qu'elles ne se réaliseraient pas.
J'ai fait autrefois, à la tribune de l'Assemblée nationale, l'exposé des événements qui forment la matière du livre que j'écris aujourd'hui (séances des 30 mai, 2, 13, 14 et 15 juin 1871). J'en extrais [Journal officiel) le récit textuel des commencements de la journée du 4 septembre, parce qu'il est caractéristique et parce qu'il fut fortuitement confirmé par l'inspirateur de mon effort de ce jour-là, le général Lebreton, que j'aperçus dans la tribune des anciens députés et dont j'invoquai le témoignage :
« Vers une heure de l'après-midi, le général Lebreton^ « questeur du corps législatif, se présenta à moi inopinéce ment. ( J'aperçois le digne général { dans les tribunes, il « me contrôlera.) « Général, me dit-il, le péril est à son « comble. Une foule immense se presse autour de l'assem- « blée et va l'envabir. Les troupes se sont laissé immé- « diatement pénétrer par la multitude. Vous seul, par une « intervention personnelle, pourriez peut-être dominer la « tempête. »
« Je répondis au général : « Je suis ici la victime d'une « situation sans précédents. En fait, je ne commande rien; « en fait, les troupes que vous avez vues ont été postées « par, des ordres qui ne sont pas les miens. (Messieurs, « je ne veux pas prétendre que si j'avais donné ces ordres, « la situation eût été différente, et que si j'avais réellement « exercé le commandement , la crise eût tourné autrement ; « je suis convaincu du contraire.) Vous voulez, mon « général, que seul je puisse arrêter un demi -million « d'hommes qui se précipitent vers l'assemblée. Vous savez « comme moi, votre expérience plus grande que la mienne ce sait qu'il y a là une impossibilité absolue. Un seul homme c< n'arrête pas les foules en démence. Mais cet effort que « vous venez me demander au nom du corps législatif, « convaincu qu'il ne peut aboutir, je le tenterai néan- <l moins. »
Quelques minutes après, je montais à cheval sous les yeux du général Lebreton, et accompagné de deux aides de camp, les capitaines d'état-major Faivre et Brunet, je me dirigeais vers le palais du Corps législatif, prescrivant au
1 Le général Lebreton était comme moi divisionnaire, mais il était octogénaire et depuis longues années en retraite. Il avait autorité pour tenter la démarche qu'il avait faite auprès de moi, et j'étais devant lui en état de respectueuse déférence militaire*
général Schmitz , chef d'état -major général, de se rendre auprès de l'impératrice pour l'informer de l'entreprise où je m'engageais.
Je traversai sans trop de peine la cour du Carrousel, quoiqu'elle fût pleine de monde; mais ce monde était relativement calme et se pressait vers le quai sans paraître en vouloir au palais des Tuileries. Arrivé au delà du guichet et pénétrant laborieusement au milieu de cette foule immense, qui commençait au delà du Pont -Neuf et allait au delà des Champs-Elysées, je fus le témoin attristé et effrayé d'un spectacle qui ne s'était jamais offert à moi, bien que j'eusse vu à Paris les révolutions de 1830 et de 1848.
Une multitude innombrable d'hommes sans armes, de femmes et même d'enfants, s'agitait autour de moi, vociférant en tous sens, m'interpellant violemment, tantôt par des cris patriotiques désespérés, tantôt par des clameurs révolutionnaires pleines de menaces. Des hommes à la figure sinistre se jetèrent à la tête de mon cheval : Crie : Vive la sociale ! — Je ne crierai rien. Vous voulez enchaîner ma liberté y vous ne V enchaînerez pas. Et d'autres, qui paraissaient comprendre la situation, criaient : // a raison, et venaient à mon aide en m'ouvrant un passage qui ne tardait pas à se refermer.
Après une interminable lutte pendant laquelle les brusques mouvements de mon cheval effrayé produisaient de dangereux froissements dans la foule qui le pressait, j'arrivai à l'entrée du pont de Solférino où je dus m'arrêter définitivement. Je ne pouvais plus avancer, je ne pouvais pas reculer. J'étais comme figé au milieu de cette multitude qui avait marché jusque-là, qui à présent s'immobilisait, n'ayant devant elle que des entassements impénétrables. Je n'apercevais plus mes deux officiers qui, noyés loin de moi dans le flot populaire, avaient désespéré de me rejoindre.
Un homme de haute taille, et que je ne reconnus pas1, pénétra jusqu'à moi. Général, où donc allez-vous? — Je vais à l'assemblée menacée d'envahissement. — L'envahissement de l'assemblée est un fait accompli; elle s'est dispersée, j'y étais, j'en viens, je suis M. Jules Favre. Il ajouta, parlant avec une émotion singulière : C'est une révolution au milieu de la défaite des armées; la situation est effrayante, et si l'anarchie s'en empare, elle jettera la France dans l'abîme. Je vais à l'Hôtel de Ville, c'est là que doivent se rendre les hommes de dévouement qui voudront offrir leur concours au pays en péril. — Monsieur, je n'ai pas à me prononcer sur ce point, et il ne m'est pas permis, en ce qui me concerne, de prendre à présent une telle résolution.
M. Jules Favre disparut sans insister.
C'est pendant que, pour me retirer, je luttais dans la foule au milieu des mêmes péripéties, cherchant à remonter le torrent dont j'avais subi la poussée jusqu'au pont de Solférino, que l'impératrice -régente quittait le palais des Tuileries, en se dérobant par les moyens qu'on sait à la sollicitude éprouvée de ses amis et à la colère possible de ses ennemis. Le général Schmitz , que je lui avais envoj^é, m'attendait au quartier général, apportant l'avis de cette disparition de la souveraine, qui consacrait, avec la captivité du souverain, la chute de l'empire.
En dehors de la dispersion du corps législatif, coupable assurément, mais qui fut exempte de sévices, l'empire, — je le dis encore, — s'effondra sur lui-même sans que l'impératrice qui était aux Tuileries entourée de ses conseillers et de ses amis , sans que le sénat qui était en séance , sans que les ministres qui occupaient leurs hôtels, sans
1 J'ai expliqué cette circonstance pages 166-167.
que les personnages qui étaient à Paris la représentation spéciale du régime impérial, fussent molestés ou seulement inquiétés.
De cette mansuétude inaccoutumée , — qui d'ailleurs n'aurait pas, je pense, duré bien longtemps, — je suis loin de faire honneur à l'esprit de modération des foules parisiennes. Elle prouve uniquement l'irrésistible soudaineté de l'agression et de la chute. La veille de Sedan, elles n'étaient pas plus préparées à renverser l'empire, que l'empire à tomber. Le lendemain de Sedan, la colère enfiévrée d'un côté, la stupeur accablée de l'autre, furent telles, que le populaire, en renversant, n'eut ni la pensée ni le temps d'employer la violence; que l'empire, en tombant, n'eut ni la pensée ni le temps d'essayer la lutte.
Voilà la vérité. Elle se démontre par l'évidence des faits. Elle se démontre expressément par la singularité des conditions dans lesquelles l'impératrice Eugénie crut devoir se dérober aux périls du moment. On sait par ses déclarations personnelles répétées que, pénétrée du souvenir de l'infortunée reine Marie -Antoinette, elle s'était préparée, dans la prévision des drames politiques de l'avenir, à une fin plus grande que celle qu'elle rencontra le 4 septembre 1870.
J'exprime ici une pensée d'intérêt purement philosophique, qui ajoute aux preuves que j'ai déjà fournies du degré d'aveugle et criante injustice auquel, en temps de révolution, atteignent les partis politiques, ceux-là surtout qui succombent sous l'excès de leurs propres fautes :
Il est irréfutablement acquis que le 4 septembre, dans Paris tout entier, un seul homme fit pour l'empire, qu'il n'admirait pas, un effort qui ne pouvait pas aboutir, mais qui était sincère, personnel et entouré de circonstances fort pénibles, sinon périlleuses. Ce fut le gouverneur de Paris qui, suspecté, injurié et enfin supprimé par l'empire, alla
librement, sur les instances d'un membre autorisé de l'assemblée, tenter d'arrêter au seuil du palais législatif la multitude furieuse que ne devaient pas . arrêter un instant les ordres donnés, les dispositions militaires prises, les bataillons et les escadrons postés par le général Mautauban de Palikao.
C'est justement cet homme -là que le parti de l'empire accuse d'avoir été le complice et même, — selon M. Oscar de Vallée déjà cité, et selon nombre de ses consorts, — le capitaine des envahisseurs! C'est de cet homme-là, qui était depuis plus de deux heures aux prises avec la foule, quand l'impératrice disparaissait dans l'incognito, qu'ils disent pour la seconde fois : « Les principaux fonctionnaires ce de l'État se pressaient autour de l'impératrice en ce « moment suprême. Seul, le gouverneur de Paris ne parut « pas... »
L'impératrice et son entourage, qui m'avaient vu et entendu le matin de ce jour-là aux Tuileries, ont permis que s'accréditât la calomnieuse légende de mon abstention ; mais voilà qu'elle est mise à néant par M. de Lesseps, parent de l'impératrice, qui, lui aussi, présent aux Tuileries comme je l'ai dit (page 179), adresse aux journaux, après quatorze ans écoulés (journal le Temps du 30 novembre 1884), le récit de ce qu'il a tenté pour sauver l'empire. J'y relève le passage suivant :
« Au moment où Mme de Las Marismas m'annonçait, le « général Trochu était en conférence avec l'impératrice. « Bientôt après il sortait, et j'entrais à mon tour, le priant « de m' attendre pour nous concerter, s'il y avait lieu, au « sujet de la communication que j'allais faire. »
Voilà un témoin. J'étais aux Tuileries dans la matinée du 4 septembre, en même temps que M. de Lesseps, et je l'avais précédé auprès de l'impératrice. J'ai déjà dit ce
qu'avait été la courte conversation que j'eus avec lui. 11 croyait sauver l'empire par l'abdication de l'empereur et, — ajoute -t-il dans son récit, — en déterminant la régento à remettre tous ses pouvoirs au corps législatif.
M. de Lesseps se trompe d'ailleurs, en disant que j'étais en conférence avec l'impératrice. Elle m'avait reçu entourée de plusieurs personnes de sa cour, et toutes avaient pu entendre les paroles que j'avais échangées avec elle.
Quand je reviens par la pensée à ces funestes jours qui m'ont laissé des souvenirs que se disputent la douleur, l'indignation et le mépris, je trouve l'apaisement dans d'autres souvenirs du même temps, que j'ai consignés naguère dans une précédente publication et que je veux rappeler ici :
« Une jeune femme de sang royal, engagée elle aussi « dans cette guerre par son présent, par son avenir, par ce ses intérêts d'épouse et de mère, était à Paris au milieu « de ce déchaînement des passions publiques.
« La princesse Glotilde Napoléon me faisait, elle, sans « me connaître, mais en s'en rapportant aux précédents de « ma carrière et de ma vie, l'honneur de m'accorder sa « confiance. Plusieurs fois, depuis mon arrivée à Paris, ce elle m'avait interrogé sur la marche des événements, sur « les progrès de l'ennemi, sur l'état d'avancement des tra- « vaux de la défense , sur les espérances que tant de revers « accumulés laissaient au pays désarmé. Elle n'oubliait « rien, si ce n'est elle-même et ses angoisses secrètes et « les périls que chaque jour multipliait autour d'elle.
ce Après Sedan, la ruine de l'empire consommée et l'im- « pératrice disparue, elle me fit appeler au Palais -Royal « pour me demander conseil sur le parti qu'elle devait « prendre. Je la trouvai bienveillante comme toujours, douce cernent résignée, pleine de bon sens et de ce courage « tranquille qu'inspire seule une ferme et profonde piété.
(( Effrayé de la voir encore dans Paris où, la démagogie « venant à prévaloir, tout était possible et tout était à <( craindre, je la suppliai de s'éloigner immédiatement avec « ses enfants pendant qu'il en était temps encore. D'un « calme incroyable en un tel moment, elle jugeait que rien « ne pressait et ne voulait pas que son départ eût l'appa- « rence d'une fuite. Ce ne fut pas sans effort que je lui fis « partager mon souci, et c'est le lendemain seulement qu'accu compagnée du général de Franconière, aide de camp du « prince, et de quelques amis, elle s'en alla, traversant « Paris révolutionné, dans un état d'équilibre qui témoi- « gnait de la dignité et de la fermeté de son caractère.
« A côté des emportés de patriotisme , des affolés de police tique, des effarés et des trembleurs que je voyais s'agi- « tant en tous sens, la princesse Glotide m' apparut comme « un ange de vertu, de courage et d'honneur. Je me sen- « tis pénétré pour elle d'une admiration que le respect me « défendait alors de lui exprimer, que je lui exprime aujour- « d'hui du fond de ma retraite, l'âme remplie de ce souve- « nir qui ne blessera pas, je l'espère, ses habitudes de « simplicité et son incomparable modestie, d
Le gouvernement de la Défense nationale et ma présidence.
Au Louvre4, après mon retour, se succédaient, venant des divers quartiers de la ville, des officiers dont les rap-
1 C'est à ce moment que je reçus du prince Napoléon, partant pour Tltalie où il allait solliciter du roi Victor-Emmanuel l'intervention d'une armée , un télégramme où il me demandait mon avis sur la destination à donner à cette armée , s'il l'obtenait.
Je lui répondis que ce serait une faute de l'opposer directement à
ports concordaient sur un point, la débandade des troupes mises sur pied ou gardées en réserve par les ordres du général de Palikao. L'un d'eux avait vu le ministre de la guerre qui sortait du corps législatif, injurié et serré de près par la foule.
J'entendais ces officiers, quand me fut annoncée et pénétra, eux présents, dans mon cabinet une députation composée de personnes qui m'étaient inconnues. Trois d'entre elles se nommèrent: c'étaient MM. Glais-Bizoin, Steenackers , Wilson , membres du corps législatif. Tous les trois , livrés à une émotion qu'expliquait la violence des événements, me dirent qu'ils m'étaient envoyés par un gouvernement provisoire dont les membres , — ils m'en remettaient la liste signée par M. Jules Favre, — étaient : MM. J. Favre,
E. Arago,
J. Ferry,