L. Gambetta
Garnier- Pages,
E. Pelletan,
E. Picard,
J. Simon, qui s'étaient réunis à l'Hôtel de Ville et m'envoyaient uno députation pour m' exposer :
Qu'ils allaient s'efforcer de donner une direction aux pas-
l'invasion; que de Lyon elle devrait aller au nord -est et s'établir, appuyée aux places fortes de cette région, parallèlement à l'invasion; qu'elle serait là pour les armées allemandes et pour leurs communications une menace très incommode.
C'est le rôle que l'armée improvisée du général Bourbaki, traversant la France en plein hiver, a cherché à remplir au prix d'énergiques efforts, de cruels sacrifices et enfin d'une catastrophe. La conception de l'entreprise était très juste, mais il fallait pour la réaliser une armée régulière et que cette armée fût adossée aux Vosges au moment, déjà tardif, où je conseillais de diriger l'armée italienne vers cette région.
sions déchaînées en tous sens, aux mouvements populaires désordonnés qui citaient au pays sans gouvernement, après une révolution et devant l'invasion, des périls qui menaçaient son existence même. De la grandeur de ces périls, le gouvernement provisoire ne doutait pas que je ne fusse pénétré comme lui-même. Il en appelait à mon patriotisme , demandait mon concours et exprimait le vœu de me voir entrer dans les délibérations qu'il venait d'ouvrir, immédiatement après la chute du gouvernement impérial, à l'Hôtel de Ville où ses membres étaient en séance.
A répondre à cette invitation, je n'eus pas l'ombre d'un combat avec moi-même, et je suspends ici mon récit pour exposer les causes de l'équilibre où elle me trouvait :
Je jugeais, je jugerai jusqu'à la fin de ma vie que cette invitation m'appelait au devoir, et je savais qu'elle m'appelait au sacrifice. Il n'y avait là, pour un soldat croyant, rien qui pût le faire hésiter; et puis, je ne pouvais être ni surpris ni troublé. Comment l'aurais-je été? Je n'étais pas, on le sait , un de ceux qui , aveuglés par les traditions de la vanité française sur la puissance de nos invincibles armées, en avaient attendu d'éclatantes victoires et tombaient à présent dans l'accablement devant leurs irréparables défaites.
Au contraire, depuis des années, j'exprimais, sans aucun déguisement, les doutes qui assiégeaient mon esprit au sujet de notre avenir militaire. Bien plus, après l'effrayant monitoire providentiel de Sadowa, je les avais révélés au public, à tout risque , dans ce livre où , du décousu de nos institutions et de notre préparation militaires, de la solidité de celles de la Prusse, je n'avais rien dissimulé. Enfin, pour montrer à quel degré j'étais prêt à tout quand m'arriva, le 4 septembre, le message du gouvernement provisoire, j'interromps mon récit pour y introduire, avec quelques réflexions appropriées, un document privé dont seront frap-
pés, je pense, les hommes de bonne foi, parce qu'il contient des prédictions qui devaient plus que se réaliser, et parce qu'il est l'expression de sentiments intimes et sincères qui me semblent mériter quelque respect.
J'ai dit qu'à dater du jour où j'avais été le témoin du désarroi gouvernemental indicible qui avait fait échouer misérablement le projet de diversion maritime et militaire dans la Baltique, il m'avait été démontré qu'à l'insuffisance de la préparation et des moyens se joindrait, dans la crise où nous allions nous jeter, la divergence et l'incohérence des vues des pouvoirs dirigeants. Les doutes attristés que j'avais eus jusque-là sur son issue étaient devenus des certitudes douloureuses. Elles m'obsédaient à ce point que, pressentant, voyant, pourrais -je dire, les catastrophes prochaines, j'avais écrit mon testament et j'en avais fait le dépôt dans l'étude de Me Ducloux, le doyen des notaires de Paris, qui me fut désigné par la notoriété dont l'entourait l'estime publique.
Sans enfants , bien qu'ayant de lourdes charges de famille , ne possédant rien et n'ayant jamais eu d'affaires, je n'avais pas à me préoccuper de leur règlement. C'est un testament de soldat que j'écrivais, d'un soldat qui se sent menacé par tous les malheurs, par tous les sévices qui attendent, en France expressément, les gens de guerre dont les efforts pour sauver leur pays doivent être vains. Je relève dans sa première partie le passage suivant, qui suffit à faire voir comment, après la déclaration de guerre, j'envisageais devant mon pays l'avenir qu'elle lui préparait, devant ma famille l'avenir qu'elle me préparait à moi-même, et que j'étais loin , si douloureux qu'il m'apparût , d'apercevoir tout entier !
« Je demande à Dieu d'écarter de mon pays les cruelles <r épreuves qui semblent le menacer. Elles différeront peu, « quant à leur origine et à leurs effets1, de celles qui acca- « blèrent le premier empire. Dans les deux cas la France, « et plus encore son gouvernement, les auront méritées.
« Si par malheur la chance tournait contre nous, si nous « avions à combattre l'ennemi sur notre propre territoire, « on verrait, comme autrefois, l'opinion s'égarer dans des « accusations de refus de concours, d'impéritie, de trahison, « contre les généraux. Il y aurait encore des Dupont, des « Marmont, des Grouchy, des Benedeck, sur qui le gou- « vernement (car c'est la loi de ces situations) ne man- « querait pas de faire peser la plus lourde part qu'il pource rait de ses propres fautes, et à qui le sentiment public, « conduit par un violent chauvinisme, ne pardonnerait pas « les revers du drapeau et les malheurs du pays !
« Il y a des raisons pour que je sois l'un de ces géné- <a raux-là, si j'en juge par la défiance que me montre le « pouvoir. C'est pour défendre, le cas échéant, ma mémoire « contre d'injustes et douloureuses imputations que, dans « l'exposé qui précède 2, j'ai fait en quelque sorte l'histoire « morale de ma vie, et que j'ai exprimé, avant les événe- « mentSy les réflexions que me suggèrent l'examen impartial « de la situation et les expériences de ma carrière.
« Je charge en conséquence ma chère femme, mes frères « et mes sœurs, tous les membres de ma famille et tous « ceux de mes vieux amis que préoccuperait l'honneur de « ma mémoire, de discuter, s'il y a lieu, dans une sorte de
1 Origine commune aux deux empires, la folle de la guerre. Effets communs, l'invasion.
2 C'est par cet exposé, qui ne figure pas ici, que commence le testament.
ce conseil de famille, l'opportunité de la publication du préce sent testament, et de faire cette publication s'ils la jugent « nécessaire ou utile.
« Général Trochu. »
Fait en entier de ma main, à Paris, le 21 juillet 1870, avant l'ouverture des hostilités.
Quand , après la libération du territoire , les partis , reprenant les armes, firent succéder à la guerre extérieure la guerre intestine qui a jeté la France dans l'irréparable désordre où elle est aujourd'hui (1884), je fus leur premier objectif. Les impérialistes, sachant les mérites de l'offensive , la prirent , et leurs efforts , secondés par les opposants de toute nuance, tentèrent de prouver au pays que, dans les calamités qui venaient de l'accabler, les responsabilités de l'empire n'étaient rien, que les responsabilités du gouvernement de la Défense nationale étaient tout! Le thème fut soutenu, selon la loi de ce temps, par un concert, je pourrais dire une conspiration, de décri et d'injures dont, en ce qui me concerne, le souvenir est peut-être encore présent à quelques esprits.
J'avais cinquante -sept ans, l'expérience de la vie publique française, et j'avais vu naguère, — je l'ai dit au commencement de ce récit, — les hommes les plus considérables du passé, ceux que j'avais le plus estimés et respectés, soumis avec de dures aggravations au régime auquel j'étais soumis à mon tour. Devant cette entreprise, dont tous les meneurs n'étaient pas recommandés par leurs antécédents, je restai longtemps calme, parce que j'étais sincèrement indifférent. Mais au décri , à l'injure , avaient succédé la diffamation et l'outrage. Avec l'approbation d'un homme qui m'honorait de son amitié, qui, lui aussi, s'est heurté aux misères de la politique contemporaine, mais à qui son patriotisme, sa droiture et ses rares talents ont fait un nom
resté cher aux honnêtes gens, M. Dufaure, garde des sceaux, j'appelai devant la justice mes calomniateurs.
Ce procès, qui passionna au plus haut point la curiosité publique , fut , à mon sens , encore plus révélateur de l'inextricable avenir politique qui attendait notre pays, que retentissant. Là, presque au lendemain des grandes tragédies de la dernière guerre, de Reischoffen, de Spickeren, de Sedan, des capitulations de Metz, de Strasbourg, de Paris, de la perte de l'Alsace -Lorraine, du payement encore inachevé des milliards du rachat , on vit paraître , non pas en accusés incertains de leur contenance, mais en accusateurs violents et calomniants, tous les ministres de l'empereur Napoléon [II, tous les hommes d'Etat de l'empire qui avaient voulu et acclamé la guerre , avec les généraux de l'entourage qui l'avaient regardée comme un jeu, avec tous les dépossédés de l'empire que MM. Rouher, le général Montauban de Palikao et leurs ayants cause avaient pu grouper autour d'eux. C'était l'empire ressuscité , menaçant et revendiquant ! . . .
Ils accusaient , ils vouaient à la haine et au mépris public , dans ma personne, les hommes qui, après Sedan, avaient recueilli, sans réclamer le bénéfice d'inventaire, l'héritage de leurs méfaits , héritage de sang , d'invasion , de ruine ! Les légitimistes, avec quelque mesure, les orléanistes durement, les démagogues âprement, se joignirent à la croisade par la plupart des journaux dont ils disposaient. Le procès fut, je le répète, comme l'esquisse du tableau désolant que nous avons aujourd'hui sous les yeux, du sort que préparaient à la France les partis qui se la disputent. Et, en vérité, les jurés de ce temps -là eurent quelque mérite à condamner à la prison les gens que je leur demandais de juger. J'étais bien plus écœuré que victorieux, quand je sortis du prétoire.
J'avais eu à faire devant le jury la preuve des sentiments où j'étais à. l'égard de la guerre quand l'empire s'y jetait, et des convictions que j'avais sur l'inégalité de préparation et de force numérique effective dans laquelle nous allions combattre la Prusse. Cette preuve, elle était tout entière dans le testament que j'avais déposé chez Me Ducloux. Je l'en retirai , et l'éminent avocat qui me représentait dans la cause en lut à l'audience quelques passages. Depuis, il a été publié en entier.
La divulgation, avant décès, de cet acte où, pressentant et montrant les calamités qui allaient fondre sur le pays et sur ses défenseurs, j'avais mis toute mon âme de citoyen et de soldat, devint le thème des railleries les plus variées et les plus acérées. Il fut entendu que j'y avais introduit un plan de guerre qui aurait sauvé le pays s'il avait été suivi. Cette absurde invention prévalut, et le plan imaginaire eut les honneurs de la légende. Longtemps le peuple de Paris, resté « le plus spirituel de la terre » jusque dans ses malheurs , chantonna dans la rue :
Connais -tu L'plan dTrochu?
Et à l'heure qu'il est, après quatorze ans, des journalistes en vogue font encore de joyeuses et ingénieuses allusions, avec un succès qui ne paraît pas s'éteindre, au testament et au plan.
Qu'on ne fasse pas à mon caractère et à ma philosophie le tort de croire que ces piqûres, venant après les injures, m'ont ému. Je n'ai pas sauvé mon pays. L'héroïque et infortunée vierge de Domrémy, Jeanne d'Arc, qui l'avait sauvé contre toute apparence et contre toute espérance, a été raillée dans son œuvre et diffamée dans sa vie par un écrivain qui fut , avec une autorité et dans un éclat auxquels
ne * ^étendent pas les petits pamphlétaires que je viens de citer, le grand publiciste du temps passé. Il s'appelait Voltaire. C'est que le tempérament français s'est toujours prêté à ces écarts et que, dans notre pays, un certain monde est toujours disposé à y applaudir, un monde plus apte à saisir ce qui amuse qu'à juger ce qui abaisse. Je reviens à mon récit.
A leur allocution patriotique, les ambassadeurs du gouvernement provisoire avaient joint, pour caractériser l'urgence de la résolution qu'ils me demandaient, l'exposé de la situation, fort tendue et fort incertaine, où ils l'avaient laissé à l'Hôtel de Ville. Au dehors, c'était la continuation de la révolution de ce jour, représentée par une immense multitude , houleuse , menaçante , mais encore hésitante , au milieu de laquelle s'agitaient et péroraient les meneurs. Au dedans , la même confusion , la même agitation ; et les membres du nouveau gouvernement n'étaient pas seuls en possession. Les chefs de la démagogie, sous la direction de Blanqui , étaient installés comme eux et délibéraient à côté d'eux.
« Messieurs, dis-je aux membres de la députation qui, groupés autour de moi , semblaient attendre avec quelque anxiété ma réponse, vous serez fixés dans quelques minutes sur ma décision. » Et, les laissant là, j'allai chercher l'adhésion solidaire et l'appui moral de la chère compagne de ma vie, étroitement associée depuis un quart de siècle à tous les efforts, à toutes les vicissitudes de ma carrière. Gomme moi, elle savait que la situation politique et militaire du pays était désespérée, et, comme moi, elle jugeait que notre devoir n'en était que plus impérieux et
que, chrétiennement, les amertumes certaines de notre sacrifice seraient compensées par l'intime contentement de l'avoir accompli.
En conformité absolue de principes et de sentiments sur tous ces points, nous renouvelâmes, selon la tradition de Bretagne, le vœu auquel nous avons été fidèles, de sortir pour toujours de la vie publique et de disparaître tous les deux dans une obscure retraite, si nous échappions vivants aux périls de l'entreprise sans issue où nous allions nous
C'est laborieusement, en parlementant avec la foule sur la place, dans les escaliers et jusque dans les couloirs de l'Hôtel de Ville, que, conduit par les délégués du gouvernement provisoire, je pus pénétrer dans la pièce où il délibérait. C'était un réduit étroit, médiocrement éclairé, expressément fait pour être le point de départ de ce pouvoir de circonstance qui s'élevait de lui-même sur des ruines croulant sous chacun de ses pas. Il allait entreprendre, avec un patriotisme sincère, mais troublé par la passion politique et trompé par beaucoup de préjugés, la tâche impossible de relever la fortune du pays !
Je fus accueilli avec le plus bienveillant, je pourrais dire le plus vif empressement. Politiquement, les républicains qui étaient là n'avaient en moi qu'une confiance infiniment restreinte, mais je leur étais nécessaire. Ce fut M. Jules Favre qui, éloquemment et avec l'accent de la sincérité patriotique , renouvela devant moi , en la développant , l'énumération des périls publics du moment, de ceux de l'avenir et les adjurations que, par ses délégués, j'avais déjà enten-
dues au Louvre. Il concluait en me demandant d'entrer dans le gouvernement de la Défense nationale avec la situation qui me conviendrait le mieux, et qui lui paraissait devoir être celle de ministre de la guerre. M. Favre ajoutait : « A l'heure qu'il est, les meneurs de l'anarchie, surpris « par la soudaineté des événements, n'ont pu en saisir la g direction, mais ils sont réunis, ils se concertent. Il y a or devoir impérieux pour nous, urgence extrême pour le « pays , à ce qu'un gouvernement soit constitué et se mani- « feste par des actes qui rassurent et apaisent les esprits. a Si vous consentez à prendre la direction des affaires « militaires , les officiers et les soldats , à présent dispersés « dans Paris, se rallieront demain autour de vous. L'ordre « pourra être rétabli, l'espoir reviendra aux bons citoyens, a. le gouvernement sera institué, appuyé, en mesure d'agir. »
Je répondis à M. Jules Favre par une brève déclaration, dont je résume ici le sens :
a Je suis pénétré comme vous, peut-être plus que vous, <r au point de vue de ma spécialité professionnelle, de la a: détresse où les événements militaires achevés par les évé- & nements politiques ont précipité le pays. Elle nous fait a à tous des devoirs que, en ce qui me concerne, j'ai la (L ferme résolution de remplir. Mais pour répondre à votre « vœu j'ai besoin, premièrement, d'une garantie que je ce vais immédiatement vous demander à vous-mêmes ; secouer dément, de l'adhésion morale du ministre de la guerre, « qui, en réalité, n'est plus en fonctions par le fait de la « révolution de ce jour, mais dont je resterai le subordonné « tant qu'il ne les aura pas officiellement résignées en quh> « tant l'hôtel de la guerre où il est encore.
« La garantie que j'ai à vous demander, la voici :
« Votre gouvernement, dans l'effort qu'il va tenter, s'en- « gage-t-il à respecter la religion, la famille, la propriété? »
L'unanime affirmation des huit personnes présentes fut immédiate, et ne donna lieu à aucune discussion explicative, encore moins restrictive. L'instant d'après, accompagné des députés Steenackers, Wilson, et dans la voiture qui nous avait amenés tous les trois à l'Hôtel de Ville, je me rendais à l'hôtel de la guerre où le ministre de l'empire, général Montauban de Palikao, me reçut dès que je lui fus annoncé.
Les précédents, que j'ai fait connaître, de mes relations avec ce personnage militaire depuis mon arrivée à Paris m'autorisaient à n'attendre de lui qu'un accueil pour le moins désobligeant. Il fut au contraire, à ma profonde surprise, empressé, affectueux, cordial. Ecoutant gravement le récit des événements qui venaient de s'accomplir autour de moi et la requête que je lui apportais, le ministre me dit :
« La révolution, mon cher général, est à présent un fait (( acquis. Si vous ne prenez pas la direction des affaires « militaires qui vous est offerte, tout ici sera perdu. Si « vous la prenez , tout sera peut-être encore perdu , mais ce les troupes iront à vous et vous pourrez être utile. Je « vous recommande ma famille. Quant à moi, dans l'acca- « blante douleur où je suis, je n'ai plus qu'une pensée, « celle de me rendre immédiatement en Belgique, avec « l'espoir de revoir encore mon fils qu'un télégramme m'an- « nonce avoir été mortellement blessé à Sedan et transporté « de l'autre côté de la frontière. »
Saisissant les deux mains de ce malheureux père dans un élan qui était naturel autant que sincère, je m'associais à sa trop légitime affliction, et lui partant sur l'heure pour la Belgique, moi retournant à l'Hôtel de Ville, nous nous séparions dans les meilleurs termes.
On en peut juger par la lettre d'un caractère tout à fait
amical et quelque peu solliciteur, qu'à deux jours de là le ministre de l'empire m'écrivait de la résidence qu'il avait choisie à l'étranger.
«Namur, le 6 septembre.
(( Mon cher général
« Lorsque j'ai quitté le ministère de la guerre, par suite « de la révolution qui s'est produite dans Paris, mon pre- « mier soin a été de venir dans ce pays chercher des nou- (( velles de mon fils dont le sort m'inquiétait vivement. « Je viens d'écrire à Bruxelles , et je compte me rendre à a Bouillon si je puis obtenir un sauf- conduit.
« Je croyais, en partant, que vous me succéderiez comme (( ministre de la guerre, et, à ce titre, je vous ai recom- « mandé les miens.
« Quant à moi, j'ignore quelle position me sera faite et je ce n'en sollicite aucune, n'appartenant par aucune attache « aux membres actuels du gouvernement. Seulement, je « crois pouvoir faire appel à d'anciens souvenirs et aux « services que j'ai rendus à mon pays , pour vous dire que « je n'ai aucune fortune 2, et que ma solde de disponibilité « est indispensable pour moi et pour ma famille.
« Je ne demande que ce qui m'est bien légitimement dû <r d'après toutes les lois. Je n'ai aucune ambition et je n'en
1 Cette lettre, déjà publiée, a été lue à l'audience, le général de Palikao présent , au cours du procès.
2 Le général de Palikao avait reçu du gouvernement impérial, prélevée sur l'indemnité de guerre imposée à la Chine, une somme de cinq cent quatre-vingt-neuf mille cinq cents francs en 1862, après le rejet par le corps législatif de la loi qui lui conférait une dotation.
(Discours de M. de Janzé, rapporteur du budget, à l'Assemblée nationale, dans la séance du 16 mars 1872.)
« ai jamais eu. Je désire finir tranquillement ma carrière
« déjà longue et traversée par bien des péripéties dont la
« dernière est la plus douloureuse. Je termine cette lettre
a en vous disant qu'il existe à Namur une grande quantité
« de matériel : voitures, bagages, chevaux qui arrivent à
€ chaque instant et sont internés au camp de Beverloo.
ce Hommes et chevaux paraissent en très bon état et sont
« l'objet des soins les plus sympathiques de la population
« belge.
(( Je vous prie d'agréer, mon cher général, l'expression
« de mes sentiments d'ancienne affection et de haute con-
a sidération.
« Comte de Palikao. »
L'homme qui m'écrivait avec cette affectueuse confiance, dans le but intéressé qu'on aperçoit , deux jours après la révolution du 4 septembre, devait en 1872, le calme rétabli et sa situation refaite en France avec son traitement, être à la suite de M. Rouher, dans le procès dont j'ai décrit la physionomie, l'un de mes accusateurs et s'associer contre moi aux haines et aux indignes calomnies des personnages qui y représentaient l'empire !
Le général de Montauban, loin d'être sans fortune, était riche , car dans les circonstances que rappelle le Journal officiel cité dans une note précédente, il avait reçu de l'empereur près de six cent mille francs. Et les lois qu'il invoquait auprès de moi pour être payé à l'étranger de sa solde de disponibilité , m'interdisaient expressément de déférer à son vœu. Il n'était pas sur le territoire belge dans la situation d'un officier général en disponibilité. Il y était à l'état d'émigré volontaire, dans l'intérêt de sa sûreté personnelle.
Le jour même où m'arrivait sa lettre du 6 septembre, dis-
cutant avec le directeur et les principaux agents de l'administration des télégraphes les conditions de l'établissement d'un réseau télégraphique spécial pour le service du siège, j'apprenais d'eux fortuitement qu'aucun télégramme n'avait annoncé que le fils du ministre eût été mortellement blessé à Sedan! Je ne regrettai pas les frais de sensibilité que très sincèrement j'avais faits devant le père de famille éploré, à l'occasion de l'événement; mais il me parut acquis qu'il avait été imaginé, ingénieusement d'ailleurs, pour la préparation et l'explication de la retraite précipitée du ministre sur la Belgique dans la soirée du 4 septembre.
Du rôle à l'origine et au milieu des funestes événements de l'année 1870, de l'impératrice Eugénie, de M. Rouher et du général Montauban de Palikao, tous les deux descendus dans la tombe à l'heure où j'écris, je n'ai dit que ce que je devais à la vérité, à la justice, à l'honneur, de dire. Je n'ai pas incriminé leurs intentions comme ils ont incriminé les miennes. J'ai montré que cette trinité fatale, inconsciemment, mais avec un intraitable entêtement dans la passion, dans l'orgueil, eut une part principale d'abord, décisive ensuite, aux conceptions et aux résolutions qui ont fait la ruine de mon pays.
Retournant à l'Hôtel de Ville avec mes deux accompagnateurs, MM. Steenackers et Wilson, — dont j'invoque ici le témoignage, s'ils vivent encore quand ces récits seront publiés, — je leur fis connaître mes vues sur la situation et sur le rôle que j'allais assumer :
« Je fus toute ma vie étranger à la politique, et vous croi- « rez sans peine que, pour y entrer à mon âge, je ne vais
<( pas saisir l'occasion de l' effondrement politique et mili- « taire que nous apportent la révolution et l'invasion. Il « s'agit exclusivement pour moi de tenter un effort que « beaucoup croient impossible, que j'envisage au contraire « avec quelque confiance, si les masses populaires con- « sentent à s'y associer. Je veux soutenir dans Paris, qui « sera investi dans quelques jours, un siège longtemps dis- « puté. Par là, nous donnerons à la France, qui est comme « anéantie, le temps de se reconnaître, aux puissances « amies ou intéressées à son salut le temps d'intervenir, « et si, abandonnée de tous, elle doit succomber, nous « aurons honoré ses malheurs et sa chute.
« Je ne puis admettre que le directeur d'une telle entrées; prise soit entouré de contrôleurs qui aient , au milieu des <r redoutables péripéties de la lutte, d'autres vues que les « siennes et qui puissent les faire prévaloir. Le partage du « commandement crée à toute action militaire des périls « certains; ici, il en serait l'empêchement permanent et la « ruine. Pour les conjurer autant qu'il est en moi, je suis « résolu , si étrange que puisse paraître une telle déclaration « aux hommes politiques qui réclament mon concours pour « la Défense nationale, à me substituer dans la présidence « à M. Jules Favre. »
A mes deux auditeurs , qui ne cherchèrent pas à me détourner de ce dessein, je ne disais pas ma pensée tout entière, pas plus que je ne la dis quelques instants après aux membres du gouvernement provisoire, qui tous acceptèrent ma présidence sans élever contre elle aucune objection.
Ma pensée tout entière, — j'en suis encore aujourd'hui pénétré, — était que pour la lutte désespérée qui allait s'engager, Yunion des esprits et des cœurs, le fléau de la politique écarté , était la loi suprême ; que cette union ne
LE GOUVERNEMENT ET MA PRÉSIDENCE 20b
se formerait pas autour de M. Jules Favre représentant avéré, même exclusif, du parti auquel appartenaient tous les membres de ce gouvernement, mais dont l'avènement imprévu à la direction des affaires allait jeter le trouble, avec la défiance , dans beaucoup d'esprits ; que cette union pourrait se former, au contraire, autour d'un officier général qui, peu connu dans le pays, mais connu dans l'armée, échappait, par la notoriété de ses précédents, à toute solidarité politique et pouvait prétendre , à défaut de plus autorisés, à être le représentant vrai de la Défense nationale.
Oui, je crois encore, je crois plus que jamais que si le gouvernement sorti de la révolution du 4 septembre et le parti républicain s'étaient cordialement associés, dans Paris et au dehors, à ce plan directeur à peu près exclusivement militaire, la politique ajournée, la guerre de la défense aurait été faite avec plus d'ordre, de méthode, de confiance, je ne dis pas de succès ; et que si la république des républicains, à dater de son établissement en 1876, avait continué l'application dans la paix du thème de gouvernement libéral, tolérant, ouvert à tous, que j'avais rêvé en 1870 pour la guerre, elle relevait le pays de ses ruines et pouvait se fonder.
C'était plus qu'une illusion , c'était une chimère dont mon zèle patriotique m'empêchait d'apercevoir l'ingénuité. Il en est du concert des partis, en France, comme de la quadrature du cercle en géométrie ; c'est l'impossible. Sous la pression des événements, ils semblent se rapprocher, ils ne s'unissent jamais, et chacun d'eux, en cet état, épie attentivement les événements contraires qui, en lui donnant la main, lui permettront d'opprimer sans merci les autres.
Je jugeais mal, comme on voit, la situation politique.
Je ne jugeais pas mieux ma situation personnelle. Je croyais me dévouer en assumant librement d'accablantes responsabilités dans la défense d'une cause que je savais perdue. Non! Je faisais acte d'ambition, je trahissais mon devoir, au dire des hommes qui devaient , après les événements , se donner la tâche de déshonorer devant la France et devant le monde l'effort que nous allions tenter.
Les ultra-politiciens, radicaux intransigeants et les conservateurs, allaient se trouver d'accord pour faire cette démonstration patriotique. L'un d'eux, le comte Daru, qui a mis au service de ses passions et de ses regrets politiques une ardeur qui n'a reculé devant aucun parti pris d'injustice et, en ce qui me concerne, de calomnie; qui m'a reproché d'avoir armé toute la population de Paris , d'avoir prolongé la lutte dans Paris contre toute raison et contre toute espérance, d'avoir outrepassé tous mes droits, d'avoir manqué à tous mes devoirs , a écrit dans son réquisitoire , pour caractériser les aveuglements de mon ambition, cette réflexion de philosophie transcendante :
g Le général avait oublié que toute grandeur qui s'élève ce en France depuis près d'un siècle est suivie d'un abaissées ment et d'une chute, et que cette chute est d'autant plus « profonde que l'élévation a été plus rapide et plus haute.»
On voit que le comte Daru ne concevait la grandeur que telle qu'il l'avait aperçue pendant sa facile carrière de grand seigneur héréditaire, de pair de France, de député, de ministre de l'empire disparu, la grandeur des cours dans les temps de sécurité, grandeur brillante, entourée, applaudie, décorée, rentée.
Ma grandeur à moi, entre l'invasion assiégeant Paris et l'émeute assiégeant le gouvernement dans Paris, grandeur dépourvue de sanction , par conséquent d'autorité , grandeur sans espoir et sans sommeil, grandeur sans traitement et
qu'un coup de fusil prussien par devant, un coup de fusil français par derrière, pouvaient interrompre tous les jours, était une grandeur spéciale où les sévices remplaçaient, sans compensation, les bénéfices. Elle ne peut être comprise, elle n'est recherchée que par les hommes qui croient que le sacrifice vaut , et que les applaudissements du monde , loin d'ajouter à ses mérites, les effacent.
Ces principes, qui dérivent du sentiment chrétien, sont, je le sais, hors de la portée des politiciens de toute nuance dont nos révolutions ont rempli le pays ; mais il semble que ceux qui, comme le comte Daru, avaient paisiblement attendu, réfugiés dans l'un de leurs châteaux, la fin de la tempête militaire pour reparaître au premier rang dans la déplorable bataille politique qui l'a suivie, étaient tenus à moins de passion, à plus de pudeur si Ton veut, à l'égard des hommes qui avaient été sans trêve à l'effort et au péril.
De retour à l'Hôtel de Ville où m'attendaient en séance les membres du gouvernement, je les informai des résultats de mon entrevue avec le ministre de la guerre et de l'entière liberté d'action qu'ils me laissaient. J'exposai les raisons que j'avais de croire qu'en vue du siège de Paris, qui allait être notre grand et dernier effort (personne ne pensait alors à celui que pourrait faire la province), il convenait que le mandat présidentiel fût confié à un soldat, et qu'à ce titre j'étais prêt à en assumer tous les devoirs et toutes les responsabilités.
Je parlais avec la conviction, avec le désintéressement les plus absolus. J'exprimais dans un ferme langage les sentiments d'un honnête homme, d'un bon citoyen qui, sans
illusion sur la destinée qu'il se prépare, va librement audevant d'elle et demande à combattre au premier rang, non pour s'élever sur des ruines qu'il sait irréparables, mais pour se dévouer.
Peut-être m'abusé-je, mais je crois qu'à cette heure-là, les défiances des républicains qui m'entouraient à l'Hôtel de Ville, si naturelles à l'égard d'un général qui n'était pas des leurs, furent momentanément désarmées par l'évidente sincérité de mes intentions et de mes vues. J'ai déjà dit que pas une objection ne fut faite à la proposition si inattendue que je leur soumettais. C'est sans discussion et à l'unanimité des voix que je fus investi de la présidence.
Là , me fut présenté un nouveau gouvernant dont le nom n'avait pas figuré sur la liste que m'avait apportée au Louvre la délégation du gouvernement provisoire, qui, je pense, en ma courte absence, se l'était adjoint, M. de Rochefort, la grande notoriété démocratique du moment.
Gomme, de ce procédé, j'exprimais mon étonnement à mon voisin qui était, je crois, M. Picard : « Oh! me dit-il, « ne jugez pas la situation avec vos sentiments particuliers, « jugez-la par les faits qui vont se dérouler autour de nous. « Elle est entre les mains des foules désordonnées qui nous « assiègent. Les meneurs sont contre nous et pour les « démagogues qui délibèrent ici à côté de nous1. Ils vont « se diviser autour du nom de Rochefort entrant dans le
1 Les meneurs, Blanqui, Félix Pyat, Delescluze, Millière, et beaucoup d'autres, non seulement délibéraient à l'Hôtel de Ville à côté de nous , mais revendiquaient hautement , parlant à la foule , leurs droits à constituer un gouvernement révolutionnaire.
M. Gambetta, dans un discours véhément, avait accablé Félix Pyat et, aux applaudissements de la majorité de ses auditeurs populaires , l'avait réduit au silence.
cr gouvernement, et peut-être nous laisseront -ils le temps « de nous constituer. »
La vérité pratique était là, et je ne tardai pas à la reconnaître. Si le gouvernement de la Défense, dénué de tout point d'appui, a pu vivre le 4 septembre, a pu vivre le lendemain et le surlendemain, — trois jours qui m'ont été nécessaires pour rendre quelque cohésion aux troupes désorganisées , dispersées dans Paris , et pour constituer autour du pouvoir nouveau l'apparence d'une force protectrice, — c'est parce que la démagogie, qui aurait eu le temps de se concerter et d'agir sans rencontrer aucune résistance, est restée incertaine et hésitante devant l'admission de M. de Rochefort aux honneurs du gouvernement.
Les politiciens conservateurs ont dit et écrit, avec une noble indignation, que par cet acte de faiblesse le gouvernement avait inauguré la série <r des malheureuses concessions qu'il devait faire pendant le siège à la démagogie ».
Gela est vrai, et il est sûr que le gouvernement n'a fait durer le siège plus de quatre mois, c'est-à-dire conjuré les grandes luttes à main armée dans les rues de Paris, que par des concessions de ce genre, dans certaines circonstances critiques où son impuissance l'y obligeait (pas de police, pas de justice, pas de force armée régulière dans Paris). Mais ce qui est encore plus vrai et ce que les politiciens se sont gardés de reconnaître , c'est que si le gouvernement lit, le 4 septembre, à la démagogie la malheureuse concession de l'élection de M. de Rochefort, la démagogie fît au gouvernement l'heureuse concession de le laisser s'installer au lieu et place de la Commune, c'est-à-dire au lieu et place de l'anarchie devant l'invasion !
Je sais bien qu'on trouverait aujourd'hui, dans les partis extrêmes de droite et de gauche, des Français qui ne reculeraient pas, par haine du gouvernement de la Défense,
devant la déclaration de leur préférence pour la Commune; mais ce n'est pas pour ces Français-là que j'écris ces souvenirs.
Le gouvernement avait plusieurs secrétaires. Aucun n'était sténographe, et leur rôle se bornait à prendre, au cours de ses délibérations, des notes qui les résumaient sommairement. Jamais, pendant le siège, elles ne furent lues en séance ou contrôlées individuellement par les membres du gouvernement, qui ne pensaient guère, au milieu des événements dont la succession les accablait , à se mettre en garde par des procès -verbaux réguliers contre les passions de l'avenir.
Après la guerre, ces travaux de secrétariat restèrent entre les mains de leurs auteurs, et l'un d'eux, M. Dréo, député à l'Assemblée nationale, fut invité par la célèbre commission d'enquête à lui livrer ceux qu'il possédait. Il ne crut pouvoir déférer à cette invitation qu'après avoir reçu des intéressés une autorisation qu'aucun de nous, sans rien savoir du contenu de sa rédaction , n'hésita à lui accorder. Telle est l'origine de la publicité que la commission d'enquête donna à ces notes , en condensant dans un résumé de quelques lignes des délibérations qui avaient toujours duré plusieurs heures. J'ai ce document sous les yeux et j'y lis :
Séance du 4 septembre 1870.
Le général Trochu signale la nécessité pour la république, de ne pas se montrer exclusive dans le choix des personnes qui s'offriront pour la servir.
(Commission d'enquête, rapport de M. Chaper, page 4.)
Voilà donc, par le fait de la commission d'enquête dont l'ardente préoccupation est de trouver en moi un grand
coupable, la constatation de mon premier effort de gouvernement au moment où je prenais possession de la présidence. Si bref et incomplet que soit ce résumé de la séance du 4 septembre , il suffît à montrer comment j'envisageais les devoirs de la nouvelle république à l'égard du pays, à montrer d'après quels principes et dans quel esprit je jugeais qu'elle devait l'associer à l'effrayante entreprise dont elle assumait la direction et les hasards.
Oui, dans un de ces discours qu'on a raillés, qu'on raille encore aujourd'hui par habitude, mais où je mettais toute ma conviction et tout mon cœur, j'adjurais mes collègues de n'être pas un parti au pouvoir. Ne leur déguisant rien de la grandeur du péril commun, — déclaration qui transpira au dehors et commença ma réputation de général sans espoir, — je les suppliais de n'être qu'un gouvernement de Défense nationale, s'élevant au-dessus des systèmes, des passions, des rancunes de la politique, laissant le pays constitué comme il Tétait, appelant à l'aide les hommes de bonne volonté et de bon propos de tous les partis. M. Picard, ministre des finances, esprit très ouvert, très fin, et qui me parut, entre tous ces hommes d'Etat improvisés, l'un de ceux qui avaient les plus solides vues de gouvernement, parla à peu près dans le même sens.
Ce qu'on croirait à peine, aujourd'hui (1885) qu'on a vu les républicains en possession régulière du pouvoir pour» suivre âprement leur œuvre d'exclusion et d'intolérance, c'est que ceux qui m'entouraient le 4 septembre 1870 à l'Hôtel de Ville, se laissèrent momentanément convaincre par mon libéralisme conservateur, et que tous acceptèrent sans difficulté l'insertion dans leur proclamation d'avènement de la déclaration suivante rédigée par M. Jules Favre :
ce Nous ne sommes pas au pouvoir, nous sommes au coince bat. Nous ne sommes pas le gouvernement d'un parti, « nous sommes le gouvernement de la Défense nationale. « Première proclamation du gouvernement. » (Journal officiel du 6 septembre 1870.)
Mais ces sages, libérales, politiques et patriotiques résolutions étaient trop contraires au tempérament de la république pour qu'elles pussent durer, et dès les jours suivants le choix des maires de Paris, le choix des préfets des départements allaient fournir la preuve de son retour à ses traditions d'absolutisme politique.
Je n'ai eu, pendant toute la durée de mon éphémère et tourmenté gouvernement, que ce seul jour d'influence sur mes associés. Ce n'est pas sans quelque contentement que j'ai trouvé dans le compte rendu abrégé de notre première réunion les moyens de fixer ici , par des témoignages irrécusables, le sens dans lequel cette influence s'est exercée.
J'ai dit que, politiquement, mes collègues républicains n'avaient en moi que peu de confiance. J'ajoute que, militairement, ils attendaient pour en avoir que j'eusse ramené la victoire sous les drapeaux de la république ; car il en est de la renommée des généraux comme de la renommée des médecins. On ne les juge pas par l'effort qu'ils font et par les circonstances où ils le font. On les juge par les résultats qu'ils obtiennent, et c'est ce qui fait qu'à l'égard des uns et des autres on se trompe quelquefois si gravement et si dangereusement.
N'ayant pas dès mon début l'ombre de l'autorité politique républicaine; n'ayant pas acquis dans la suite, par la victoire, l'autorité qui naît du prestige militaire, on voit de quel poids, vers la fin du siège, je devais peser dans l'esprit des membres de ce gouvernement et dans l'esprit de
la foule! Et comme, soldat vieilli dans la guerre , je savais pertinemment que je ne relèverais pas la fortune militaire de mon pays, espérant d'ailleurs fermement sauver la dignité de sa chute et de son malheur, la preuve est faite, je pense, devant les hommes de bonne foi et de bon cœur, de l'esprit de sacrifice auquel j'obéissais en entrant spontanément dans cette galère et y restant jusqu'à la fin malgré les haines, les calomnies et les dégoûts que j'y devais rencontrer.
Mes collègues, d'ailleurs, valaient beaucoup mieux que le mauvais renom qu'ont voulu leur faire devant le monde les récriminations passionnées et intéressées des partis. Je vais les juger ici, non pas individuellement et par leurs actes personnels, — ce que je tiendrais pour un misérable racontage, — mais collectivement et par leur rôle public, avec l'impartiale sincérité qui est le caractère de ces récits posthumes et qui en fera peut-être, dans l'avenir, tout l'intérêt.
On a dit que le gouvernement de la Défense nationale était un produit révolutionnaire , et on a dit vrai. Mais tous les gouvernements qui l'avaient précédé, l'empire, la république de 1848, le gouvernement constitutionnel de 1830, étaient eux aussi, pour le malheur et pour le châtiment de notre pays, des produits révolutionnaires, et, devant cette commune origine, il n'est pas équitable de faire de celle du gouvernement de la Défense nationale un grief spécial contre lui. Il y a même à sa décharge morale, par rapport à l'empire qui se vit acclamé par la presque unanimité du pays, cette circonstance frappante, que l'empire avait été le fauteur et l'auteur de la révolution dont il entendait être le bénéficiaire, tandis qu'au gouvernement de la Défense ne peuvent être imputés les premiers désastres de la guerre contre la Prusse et la tragédie complémentaire
de Sedan qui fît irrésistiblement , en quelques heures , sans combat et sans débat, comme je l'ai dit et démontré, les événements du 4 septembre.
Si la passion politique inspira pour une part la résolution que prirent ces républicains d'essayer de fonder un gouvernement sur les ruines accumulées autour d'eux , il est souverainement injuste de ne pas reconnaître : premièrement , que le dévouement patriotique y entra pour une part plus grande encore ; secondement , que leur effort n'écarta du pouvoir ni l'empire qui n'était plus là , ni les princes de la maison de Bourbon qui étaient loin de là, ni aucun autre parti politique , mais les représentants de la Commune et de l'anarchie, seuls en état de compétition, heureusement hésitante, devant le gouvernement qui s'improvisait.
Parmi ces gouvernants et leurs principaux auxiliaires, il y avait des hommes de grande valeur. Quelques-uns ont eu depuis et ont encore (1885) dans le pays un rôle considérable ; mais le mérite de tous c'est d'avoir eu, au cours des événements pendant lesquels j'ai pu juger leurs intentions et leurs actes, les mains nettes, mérite secondaire dans les temps d'intégrité , appréciable dans les temps de corruption des mœurs politiques et des mœurs publiques.
Mais ils apportaient au pouvoir, avec l'inexpérience, bien que deux ou trois eussent beaucoup d'acquis, les fausses traditions, les préjugés, les vues systématiques de leur parti. Plusieurs croyaient à la puissance de la proclamation de la patrie en danger et des décrets de levée en masse, à l'enthousiasme populaire qui crée d'incomparables soldats , enfin à la légende des volontaires de 92 et des quatorze armées de la première république , sans tenir compte de l'incommensurable différence des temps , des situations , des voies et moyens de la guerre, des faits réels.
Devant la manifestation de ces croyances et de ces espé-
LE GOUVERNEMENT ET MA PRÉSIDENCE 21b
rances, ils me trouvaient froid, réservé, quelquefois sceptique, sans ressort dans tous les cas, et ce fut là, comme on le verra plus loin, l'un des premiers sujets de nos dissentiments qui d'ailleurs , pour le moment , ne devaient pas aller loin. Lorsqu'en effet il me fut démontré que, sur le terrain des principes militaires, presque autant que sur le terrain des affaires publiques , mes vues ne pourraient jamais prévaloir dans les conseils du gouvernement républicain, je cessai d'y prétendre et j'agis à ma guise ; mais je ne cessai pas de les exprimer dans des exposés que mes collègues écoutaient avec courtoisie , même avec déférence ; seulement ils n'en tenaient aucun compte et gardaient leurs traditions militaires de 92.
Il ne m'importait guère , et mes grands soucis , mes grands devoirs n'étaient pas là. Pour deux ou trois heures de nuit que je devais à la présidence des séances de l'Hôtel de Ville, j'en consacrais dix-huit de jour et de nuit à la préparation du siège : le jour, au milieu des travailleurs ou des troupes en formation; le soir, aux études de cabinet, avec l'ardeur fiévreuse dont me pénétrait la certitude que, dans un délai de deux semaines, l'ennemi serait devant Paris !
Ce qui s'est fait dans cette quinzaine de répit, par mes collaborateurs militaires, par mes auxiliaires de tout ordre et de tout rang et par la population de Paris :
— pour la continuation des travaux de défense >
— pour l'achèvement de quelques-uns,
— pour l'armement des forts et de l'enceinte,
— pour la constitution des troupes ,
— pour l'habillement, l'armement, l'encadrement, l'instruction (par des exercices de jour, par des exercices de nuit à la lueur du gaz et des feux de bivouac) de plus de deux cent mille mobiles et gardes nationaux,
— pour la construction des retranchements intérieurs et des barricades,
— pour les approvisionnements, etc., etc., représente une somme immense, unique, je pense, dans l'histoire des guerres, de travaux militaires et d'efforts patriotiques généralisés qui remplissaient mon âme , en l'affermissant et en l'élevant, de contentement et de gratitude. Ils étaient l'expression, plus apparente que réelle, de l'union des cœurs et des volontés, de la solidarité française devant l'invasion de la France, union et solidarité qui, à Paris, ne devaient pas durer deux mois !
Pas un instant, d'ailleurs, je ne m'étais laissé gagner par cet enthousiasme bruyant qui s'agitait autour de moi. Au temps de ma jeunesse, j'avais eu pour professeur de guerre, dans l'intimité militaire la plus étroite, le maréchal Bugeaud, un illustre vétéran qui, d'Austerlitz à la bataille de Toulouse, avait fait toutes les guerres du premier empire et couronné sa grande carrière par la conquête de l'Algérie. Je n'affirme pas que j'aie su profiter de ses leçons. J'affirme que je les ai retenues. 11 disait :
« Défiez-vous de l'enthousiasme des masses armées , des <a ardeurs du commencement , ardeurs éphémères qui ne ré- « sistent ni aux fatigues écrasantes, ni aux effets souvent (( accablants des intempéries , ni aux épreuves morales longce temps continuées, encore moins aux revers. Par une réac- « tion inévitable et très dangereuse, elles sont remplacées « dans les imaginations françaises, mobiles et facilement <r impressionnées, par une tiédeur qui tourne court au décou- « ragement quand arrive la mauvaise fortune *. »
1 Dans mon livre : l'Armée française en 4867, j'avais déjà cité les paroles du maréchal Bugeaud, qui étaient l'un des thèmes habituels de son enseignement. On n'a que trop vu , au moment de la déclaration de guerre en 1870, ce que valaient l'enthousiasme apparent des soldats qui rejoignaient et leurs clameurs : A Berlin! à Berlin I
Je restais donc sérieux et souvent soucieux au milieu de ces explosions du patriotisme parisien, et quand, dès le 6 septembre, M. Emmanuel Arago, appuyé par tous les membres du gouvernement, m'adjura en conseil, de sa voix tonnante, de profiter de cette excitation guerrière des esprits pour passer une revue monstre de toutes les forces qui se constituaient et s'armaient, je m'y refusai nettement. Mais lui, et tous avec lui, revenaient chaque jour à la pensée de ce qu'ils appelaient un grand acte destiné a montrer l'union indissoluble de l'armée et de la population dans la foi des destinées de la patrie...
c( Vous allez, leur disais -je, élever cette foi dans les des- « tinées de la patrie à un diapason qui dépassera la mesure. « Cet appareil, ces acclamations, cette ivresse patriotique « vont pénétrer les foules d'une autre foi qui est grosse de « dangers, la foi dans la victoire certaine. Et si elles ne la « voient pas venir?
« Si les souffrances , si les épreuves s'accumulant autour « de nous et pesant sur ces foules du poids le plus lourd, « comme il arrive dans la guerre de siège, nous tardons à « être les libérateurs dont , à l'avance , nous allons prendre ce le rôle, la réaction qui ne manquera pas de se produire « ruinera votre autorité morale et tout spécialement celle « du général en chef, qui va se voir, avant la lutte, applaudi « comme un victorieux.
« A cette lutte qui sera violente dans ses péripéties, qui « reste incertaine dans ses résultats, c'est par le calme de « l'attitude, par l'énergie et par la continuité de l'effort, non « par l'exhibition tumultueuse, devant une population « affolée , de troupes sans organisation et sans discipline , « qu'il faut se préparer. »
Les Français qui liront paisiblement ces pages au coin de
leur feu, — si l'avenir leur rend la paix que nous n'avons plus, — trouveront peut-être (je n'affirme rien) que j'avais raison.
I 3S Français qui m'entendaient à l'Hôtel de Ville, en proie à la lièvre de ce temps , et ne sachant de la guerre que ce que leur avaient appris les journaux et les livres, trouvaient que j'avais tort. Leur opinion se fit définitivement que j'étais un brave homme, de bon vouloir, réactionnaire au fond, entendu dans les choses militaires, capable d'activité, mais tiède, sans confiance, doutant de la puissance du patriotisme surchauffé , insuffisant , par conséquent , pour la tâche que j'avais assumée ; et cette opinion de l'Hôtel de Ville ne tarda guère à être l'opinion de la ville.
Mon opposition à la revue patriotique se manifestant toutes les fois que la discussion en revenait, mes collègues, pour vaincre mon obstination , mirent officiellement la question aux voix dans la séance du 9 septembre , et leur unanimité, après en avoir arrêté le principe à titre de mesure politique , décida que la revue aurait lieu le 14 septembre. Elle se fit et on en imagine sans peine le tableau :
Plus d'un million de créatures humaines : soldats et marins sous l 'uniforme ; mobiles sous un commencement d'uniforme; gardes nationaux et bourgeois en armes ; curieux et curieuses remplissent a rangs confondus et pressés les grandes voies qui s'étendent de la place de la Bastille à l'Arc de triomphe, par les boulevards, la place de la Concorde et les Champs-Elysées ! A toutes les ouvertures des édifices qui les bordent, sur les balcons, sur les terrasses, des rangs superposés de têtes agitées, des drapeaux, des emblèmes patriotiques ! Toutes les bouches criant, tous les bras se démenant, c'était un délire 1 On m'interpellait^ on m'acclamait, j'étais ahuri.
Patriotiquement et politiquement, c'était peut-être beau. Militairement, c'était déplorable. Quand, grave, froid, par moments agacé, poussant de l'épaule de mon cheval eurayé les hurleurs qui me pressaient, je cheminais laborieusement, au petit pas, au milieu de ce grand désordre où étaient déjà confondus les soldats des futurs combats et les meneurs des futures émeutes, j'eus comme la vision de l'avenir qu'il nous préparait.
La revue dura toute une mortelle journée, jusqu'au coucher du soleil. De retour au Louvre, comme mes aides de camp, réunis autour de moi, prenaient congé, l'un d'eux, le chef d'escadron Nicolas Bibesco, me dit :
« Je doute , mon général , que jamais , à la veille de la « bataille , chef d'armée ait été réconforté par un si vif mouce vement de l'esprit public et par de si ardentes ovations.
— Gardez, mon cher commandant, lui dis -je à mon « tour, le plus longtemps que vous pourrez, ces illusions « qui sont naturelles et nécessaires à votre âge. Mais que ce deviendront- elles si, à un jour donné de notre entreprise, ce vous voyez mes acclamants d'aujourd'hui me fusiller au « pied d'un mur ? »
Ils vinrent le 19 mars suivant (le lendemain de la prise de possession de Paris par la Commune) me chercher à mon domicile, l'hôtel de Maillé, d'où j'étais parti la veille pour aller siéger à l'Assemblée nationale, à Versailles. De vingtquatre heures, j'avais manqué le sort des généraux Clément- Thomas et Lecomte, et, des mêmes vingt-quatre heures, le commandant Bibesco avait manqué l'occasion de perdre le peu d'illusions que le siège de Paris avait pu lui laisser.
Ces réflexions philosophiques ne se présentaient d'ailleurs à mon esprit et je ne les exprimais que lorsque j'avais à tempérer, dans l'attitude et le langage des officiers qui for-
maient mon intimité, les élans d'une sorte de lyrisme militaire que, dans le déplorable état de nos affaires, je trouvais déplacé.
Devant la foule, je parlais autrement. On en jugera par Tordre du jour ci-après que j'adressais immédiatement après la revue aux irréguliers qui y avaient figuré et qui devaient, dans mes futures armées, représenter le nombre. Je reproduis ce document, parce qu'il est la première révélation, absolument incomprise alors et depuis, de mon plan de défense , de ce fameux plan dont les journalistes se sont si longtemps égayés de confiance, c'est-à-dire sans examiner s'il existait ou n'existait pas et si , existant , il valait ou ne valait pas.
Je l'expose plus loin pour l'édification des bonnes gens qui recherchent la vérité au milieu des inventions et des contradictions dont se compose la légende du siège de Paris. Ils reconnaîtront, j'espère, que le fameux plan, sans avoir été déposé chez un notaire, comme l'affirment les railleurs, était rationnel et conforme aux principes de la guerre aussi bien qu'aux dures nécessités de la situation.
« Aux gardes nationaux et aux gardes mobiles.
« Jamais aucun général d'armée n'a eu sous les yeux le « grand spectacle que vous venez de me donner : trois cents « bataillons de citoyens , organisés , armés , encadrés par la « population tout entière, acclamant dans un concert immense « la défense de Paris et la liberté !
« Que les nations étrangères qui ont douté de vous , que « les armées qui marchent sur vous ne l'ont -elles vu ! « Elles auraient eu le sentiment que le malheur a plus fait « en quelques semaines pour élever l'âme de la nation , que « de longues années de jouissances pour l'abaisser. L'esprit « de dévouement et de sacrifice vous a pénétrés, et déjà vous
<a lui devez le bienfait de l'union des cœurs qui va vous <r sauver.
<( Avec notre formidable effectif, le service journalier de « garde dans Paris ne sera pas de moins de soixante -dix « mille hommes. Si l'ennemi, par une attaque de vive force, a ou par surprise , ou par la brèche ouverte, peinait l'en- « ceinte, il rencontrerait les barricades dont la construction c( se prépare. Ses têtes de colonnes seraient renversées par € l'attaque successive de dix réserves échelonnées.
« Ayez donc confiance entière et sachez que l'enceinte de ce Paris, défendue par l'effort persévérant de l'esprit public « et par trois cent mille fusils, est inabordable,
<l Gardes nationaux et gardes mobiles,
<( Au nom du gouvernement de la Défense nationale, dont « je ne suis devant vous que le représentant, je vous re- « mercie de votre patriotique sollicitude pour les chers « intérêts dont vous avez la garde.
« A présent, à l'œuvre dans les neuf secteurs de la dé- « fense. De l'ordre partout, du calme partout , du dévoue- « ment partout ! Rappelez-vous que vous demeurez chargés « de la police de Paris pendant ces jours de crise, et pré- « parez-vous à souffrir avec constance. A ces conditions « vous vaincrez.
« Le Président du gouvernement de la défense, « Gouverneur de Paris,
« Général Trochu. »
« Paris, le 14 septembre 1870. »
Relèvement des âmes par le malheur, esprit de sacrifice, union des cœurs, de l'ordre et du calme partout..., c'étaient mes propres sentiments que j'exprimais là, avec mes illu-
sions patriotiques. On va voir que les passages de ce premier ordre du jour du siège qui sont écrits en italiques, avaient une signification spéciale. Ils résumaient presque en son entier le plan initial de la défense de Paris contre des attaques dont l'ennemi, mettant à néant toutes les chances de réussite de notre entreprise, allait s'abstenir systématiquement.