CHAPITRE V
J'ai expliqué que l'opposition obstinément faite par le gouvernement de l'impératrice -régente, à la retraite sur Paris des armées du maréchal Bazaine et du maréchal de Mac-Mahon, avait éteint à mes yeux nos dernières lueurs de salut. Depuis, pour l'achèvement de nos infortunes, l'armée de Bazaine , bloquée dans Metz , était perdue pour le pays, et l'armée de Mac-Mahon s'était anéantie à Sedan,
Paris assiégé ne pouvait plus attendre de secours extérieur et devait infailliblement, je l'ai déjà dit, succomber après une défense plus ou moins prolongée, comme toutes les places soumises à cette loi d'isolement, et bien plus sûrement que toutes les autres places, en raison de l'immensité de son développement périmétrique , de la composition et des habitudes de sa population, de la grandeur de ses besoins. Mais cette défense du grand centre politique d'où dépend l'existence de l'autonomie française était encore un espoir. Il s'agissait de l'organiser, surtout de la faire durer, et on a vu que, depuis le jour de mon arrivée à Paris, je n'avais pas cessé un instant de m'appliquer et d'appliquer tous les moyens d'action, toutes les forces morales et matérielles dont je pouvais disposer, à la préparation de ce vaste champ de bataille défensive.
J'étais ardent à l'entreprise, soutenu théoriquement et guidé pratiquement par un autre souvenir de l'enseignement militaire du maréchal Bugeaud, qui affirmait, au sujet de la guerre obsidionale , le principe suivant :
« Si dans la défense d'une place forte, même d'une ville ce ouverte dont les abords ont été convenablement disposés « pour le combat y vous vous sentez soutenu par le patrio- « tisme de la population et par un vif mouvement de l'es- <r prit public, comptez que vous repousserez toutes les <r attaques de l'assiégeant, que vous lui infligerez des pertes « énormes, et que votre résistance ne finira qu'avec l'épui- <r sèment de vos vivres ou de vos munitions, d
Et il rappelait le siège de Saragosse (1809), dont les périls avaient laissé sur son esprit une si forte empreinte , qu'entre toutes ses leçons, celle de Saragosse était la préférée et la plus souvent répétée.
« Imaginez, nous disait-il, une ville d'environ quarante « mille habitants, bien défendue par son site, mal défendue « par une vieille enceinte non terrassée, même non baser tionnée.
g Nous resserrons, puis nous investissons la place (pre- « miers jours de janvier 1809), qu'aux mois de juillet et € d'août précédents nous avions tenté, vainement et avec « des pertes très considérables , d'enlever par deux attaques « de vive force préparées par des feux violents d'artillerie.
<r Ce double échec coïncidant avec notre désastre de Bayer len, l'exaltation patriotique des Espagnols s'était élevée <r jusqu'au plus ardent fanatisme politique et religieux. Les <r insurgés de l'Aragon et des provinces voisines s'étaient « jetés dans Saragosse, dont Palafox , investi du commandées: ment, avait organisé la défense. Tous les grands édifices « qui confinaient à l'enceinte s'étaient transformés en forte- (ï resses de point d'appui , les églises et les couvents en <r petites citadelles intérieures. Les rues, dans toute leur
<r étendue, étaient couvertes de barricades échelonnées et <r défendues par le canon. Les maisons qui les bordaient « étaient occupées militairement, et toutes celles qui étaient <r en saillie percées de meurtrières de flanquement.
« Avertis par les événements du passé, nous procédons « avec beaucoup de monde à un siège régulier. Nous em- « portons le faubourg, les grands édifices fortifiés, mais au « prix de tels sacrifices que quelques symptômes de décou- « ragement se produisent parmi nos soldats.
c( Les batteries de brèche ont ouvert en divers endroits « l'enceinte, dont plusieurs assauts simultanés, tous meur- « triers, nous rendent maîtres. En tout, sa conquête n'a « pas exigé plus de vingt jours de lutte, mais c'est là, « quand nous espérions la partie gagnée, que commence le « véritable siège qui devait durer près d'un mois.
« En possession du débouché des principales rues sur <( l'enceinte, nous reconnaissons, après d'énergiques efforts « qui nous coûtent cher, l'impossibilité de pénétrer par elles « dans la ville. Nous reconnaissons du même coup la né- « cessité, nouvelle dans l'histoire des sièges, de cheminer <( à la sape à travers les maisons qui bordent les deux côtés « des rues par où s'avancent , à mesure que les maisons sont « conquises, nos colonnes d'attaque. C'est une horrible et « longue tuerie qu'accompagnent les clameurs des farouches « défenseurs de Saragosse , le bruit du canon , l'explosion « des mines, le roulement de la fusillade, scènes affreuses, « éclairées la nuit par les lueurs sinistres des incendies qui « s'allumaient partout.
« Nous avions perdu trois mille des quatorze mille hommes « engagés dans cette bataille sans nom et sans fin , dix-sept « officiers du génie, et, parmi eux, leur chef, le général « Lacoste, officier général de réputation, qui avait conduit « les opérations spéciales du siège. *>
On ne sera pas surpris que le principe obsidional du maréchal Bugeaud, affirmé par le récit vraiment saisissant qu'on vient de lire, fût profondément gravé dans ma mémoire. Il s'appliquait directement à ma situation présente, et je me disais :
Si dans une ville sans étendue, dont le centre, qu'il s'agissait de conquérir, était très peu éloigné du périmètre déjà conquis, les soldats de l'empereur Napoléon Ier durent montrer tant d'énergie et faire tant de sacrifices pour vaincre la population unie aux troupes ; comment les soldats du roi Guillaume, après avoir perdu leur élite à la conquête des forts extérieurs , de l'enceinte de Paris et des retranchements intérieurs , pourraient-ils pénétrer jusqu'à la place Vendôme , considérée comme le centre de la capitale, si les voies qui y conduisent étaient disposées pour la défense comme le furent en 1809 les rues de Saragosse, les troupes, leurs auxiliaires et la population s'associant pour la résistance dans l'excellent esprit qu'on leur voit?
Je n'hésite pas à affirmer ici qu'aucune armée, si nombreuse et vaillante qu'on la suppose, n'aurait pu venir à bout d'une telle entreprise, qu'elle aurait dû se retirer avec des pertes accablantes autant de fois qu'elle l'aurait tentée, et qu'enfin, à défaut d'une intervention des puissances et d'un de ces retours de fortune qui naissent de l'imprévu , la défense de Paris ainsi conduite aurait au moins interrompu l'étonnante série de nos revers et consolé le pays.
Pour réaliser cette conception défensive , la surface entière de Paris fut divisée en neuf secteurs triangulaires dont les sommets se réunissaient à la place Vendôme , leurs bases aboutissant à l'enceinte. Chacun d'eux formait un champ de bataille particulier, qui allait se rétrécissant de l'enceinte à la place , et où tout était disposé à l'avance pour une suc-
cession de combats à livrer à l'ennemi qui aurait forcé le rempart et chercherait à pénétrer dans la ville.
Les officiers généraux chargés du commandement des secteurs avaient leur quartier général sur la rue de rempart à portée de l'enceinte, et chacun d'eux disposait :
1° D'un corps principal prêt à répondre à une attaque de vive force ;
2° D'une troupe de soutien immédiat;
3° D'une suite de réserves échelonnées sur les principales voies du secteur jusqu'à la place Vendôme (troupes et emplacements désignés).
Ces réserves, outre leur mission de soutien des troupes engagées en avant d'elles, devaient défendre les barricades fixes qui obstruaient, à partir de l'enceinte, les rues sur une longueur variable ; occuper pour la fusillade les maisons qui les bordaient; former, au moment du besoin, à l'aide de voitures renversées et avec tous les matériaux qu'elles auraient sous la main, les barricades complémentaires qui feraient suite aux premières.
Un chemin de fer de quarante kilomètres, construit en moins de trois semaines par le service des ponts et chaus^sées, courait en dedans de l'enceinte sur toute l'étendue de rempart, assurant le transport rapide des troupes et du matériel sur les points où se prononceraient les attaques. Les abords de cette rue s'étaient couverts de baraquements pour le service des troupes de garde.
Soixante -dix magasins voûtés, à l'épreuve, recevaient sous le rempart les poudres et le matériel de remplacement. Plus de deux millions de sacs à terre couronnaient les parapets.
Enfin le service des incendies à prévoir par le feu des obus et les explosions était assuré dans tous les secteurs
par le régiment des sapeurs -pompiers de Paris et par les compagnies de pompiers venues, sur mon ordre, en grand nombre des départements.
Au moment où s'achevaient ces travaux et ces préparatifs de guerre intérieure qui s'étendaient au périmètre entier de la ville et au quart de sa surface, ceux qui avaient pour objet la défense de nos dehors marchaient aussi vers leur fin. J'en donne ici un aperçu très sommaire, dégagé de tout détail technique. Tel quel, il représente, acquis en quelques semaines, des résultats d'une si extraordinaire grandeur, qu'ils pourraient paraître incroyables à ceux-là même qui ont une haute idée de ce que peut donner l'ensemble des forces actives et productives que renferme Paris, excitées par le péril et momentanément unies par le patriotisme.
Vitry, Villejuif, Arcueil, Cachan, Issy, Suresnes, Puteaux, Courbe voie, Asnières, la presqu'île de Gennevilliers, La Gourneuve, Aubervilliers, Noisy, Rosny, Fontenay- sous- Bois, Nogent, Joinville avec tête de pont sur la Marne, Créteil , sont mis en état de défense et reliés par des retranchements d'une étendue considérable aux forts ou aux redoutes qui les avoisinent. Leur ensemble forme une ligne extérieure de défense à intervalles , sur un développement de quatre-vingts kilomètres, servie en partie par le chemin de fer externe de ceinture , et qui peut être longtemps disputée.
Celles des anciennes carrières de la banlieue sud, qu'on considère comme pouvant être utilisées par l'ennemi pour ses approches, sont comblées. Les galeries des catacombes qui pourraient lui donner accès dans la place sont murées.
On travaille jour et nuit à l'achèvement jugé possible du
grand ouvrage permanent des Hautes-Bruyères. Les redoutes du Moulin -Saquet, de la presqu'île de Gennevilliers , de Charlebourg , d'Asnières , du pont de Clichy, s'achèvent et vont être armées.
La navigation sur la Seine et sur les canaux est interceptée par des estacades. Des barrages sont établis sur la Seine pour maintenir le niveau de l'eau dans la ville ; pour rendre toujours possible, en amont et en aval, l'action des cononnières blindées de la marine ; enfin pour assurer par des machines élévatoires l'approvisionnement d'eau de la ville réduit, par le fait de l'ennemi, de tout l'apport des eaux de la Dhuys dont l'aqueduc sera infailliblement coupé.
Par des destructions reconnues nécessaires, la zone militaire a été déblayée. Une part des bois de Boulogne et de Vincennes a été rasée. Un décret autorise, dans la mesure qui sera jugée nécessaire , l'incendie des forêts , bois et portions de bois des environs de Paris, qui pourraient servir les desseins de l'ennemi et compromettre les intérêts de la défense.
Dans les forts et sur l'enceinte, l'ouverture ou la réparation des embrasures, l'établissement des plates-formes, la construction des traverses et des abris, les défenses accessoires qui protègent les abords des ouvrages, sont achevés, travaux immenses que tous les gouvernements avaient jusque-là ajournés. Les soixante -neuf portes de la ville reçoivent des ponts-levis dont les abords, défendus par des ouvrages en terre, sont minés.
Au parc Saint -Ouen, sur les hauteurs de Montmartre et aux buttes Ghaumont , sont établies , avec les pièces de gros calibre et à longue portée de la marine, les plus
puissantes batteries du siège. Elles battent directement les grandes plaines de Gennevilliers, de Saint- Denis, de Pantin,
Un réseau télégraphique relie entre eux les postes principaux, extérieurs et intérieurs, de la défense, et les met tous en communication avec mon quartier général au Louvre. Des observatoires permanents sont construits sur les hauteurs et soudés au réseau télégraphique par un fil spécial. Le plus important, au sommet de Montmartre, est pourvu d'appareils télescopiques qui permettent l'observation du périmètre entier de la ville et de sa banlieue.
En dehors des excellents canonniers, malheureusement trop peu nombreux , que le département de la marine venait d'appeler à Paris pour le service du siège, nous n'avions pas de personnel d'artillerie. Il semblait que ce manquement d'importance capitale , et bien plus préjudiciable que tous les autres à notre entreprise , dût rendre vains les efforts d'activité et de dévouement qui s'accomplissaient sous mes yeux. Il n'en fut rien.
Par les officiers d'artillerie retraités ou démissionnaires, par les anciens sous- officiers ou canonniers rappelés à l'activité, par la formation de compagnies auxiliaires d'artillerie recrutées dans la population, dans la garde nationale, dans les cadres des bataillons de mobiles réunis à Paris, le service de l'artillerie de la défense put être constitué. En officiers, sous -officiers et hommes de troupe, il ne comptait pas moins de quinze mille hommes.
Ce personnel , promptement organisé , a mis en batterie , avec l'aide d'auxiliaires tirés de l'infanterie, dans les forts qui n'avaient précédemment que trois pièces par bastion, sur l'enceinte qui n'en avait jamais eu, dans les redoutes nouvellement construites, dans les batteries nouvellement établies, deux mille deux cents bouches à feu, matériel de
toute origine, de tout modèle, fort décousu, mais faisant feu.
De dix coups par pièce , l'approvisionnement en munitions confectionnées a été porté à cinq cents coups pour les forts, à quatre cents pour l'enceinte.
Des ateliers de fabrication de canons du nouveau modèle , se chargeant par la culasse et à longue portée , dont nous manquions absolument ! ; de chassepots du modèle en usage dans l'armée ; de transformation du fusil à percussion en fusil à tabatière ; de mitrailleuses avec leurs munitions ; d'affûts de siège; de projectiles de toute sorte, etc. etc., ont été organisés par l'industrie et par les usines des grandes compagnies de chemins de fer.
L'approvisionnement des poudres est porté de cinq cent mille à trois millions de kilogrammes , et , malgré les difficultés considérables que présente la création d'une poudrerie dans Paris , elle est fondée et fonctionnera pendant le sièg£. Enfin, des cartoucheries dont l'organisation a été laborieuse à défaut d'un personnel préparé à ce travail de spécialité, sont en mesure de livrer deux millions de cartouches par semaine à la défense.
Si incomplet que soit ce tableau réduit à une nomenclature abrégée, il semble qu'il suffise pour donner une idée de la grandeur, de la diversité, de la complexité des travaux entrepris avec tant d'ardeur, accomplis en quelques semaines avec tant de constance pour la préparation du siège de Paris.
C'est une œuvre que je puis juger avec la plus entière
1 Cent de ces canons nouveau modèle , fondus et outillés par l'industrie parisienne, étaient en batterie sur nos remparts vers la fin du siège et fonctionnaient bien.
liberté d'esprit, car je n'en fus pas l'ouvrier, et je ne pourrais pas dire que j'en fus toujours l'inspirateur et le directeur. Tout le monde travaillait, et je travaillais comme tout le monde ; mais beaucoup, aux prises avec l'urgence extrême, avec l'éuormité des distances à parcourir, avec les pertes de temps que motivaient la demande et la réception des ordres, avec la confusion des pouvoirs mal définis, avec les difficultés du concert, prenaient la direction sur le terrain de leur spécialité et agissaient. On verra plus loin qu'en certaines circonstances graves, cet entraînement à l'initiative directrice de quelques-uns de mes sous-ordres a été sérieusement préjudiciable aux intérêts généraux de la défense dont j'avais seul les responsabilités.
« Ce tout le monde qui travaillait » c'étaient les marins, qui, terrassiers aussi bien que canonniers, avaient fait des forts qu'ils occupaient de véritables vaisseaux- citadelles merveilleusement aménagés pour le combat et pour la sûreté de leurs défenseurs; c'étaient le génie, l'artillerie, l'infanterie, corps militaires à peine constitués, mais dont l'activité et le dévouement dépassaient en efforts faits et en résultats obtenus tout ce que j'aurais pu attendre de vieilles et bonnes troupes; c'étaient enfin, à titre d'armée auxiliaire, riche en patriotisme, en capacités spéciales et en ressources de toute sorte, les services des ponts et chaussées, des mines , des télégraphes , des eaux , les ingénieurs civils , le personnel dirigeant et ouvrier des chemins de fer, les industriels, toutes les administrations constituées, et, je puis l'affirmer, tous les habitants de Paris qui n'étaient pas des sectaires ou que les événements n'avaient pas jetés dans l'affolement, c'est-à-dire l'immense majorité de la population urbaine.
Non, jamais citoyens de toutes conditions , unissant leurs
cœurs , leurs têtes et leurs bras pour assister le pays accablé, ne firent plus pour lui et ne méritèrent mieux de lui. Ces braves gens qui travaillaient pour le salut commun avec tant d'ardeur patriotique devaient y joindre avant longtemps l'exemple de leur fermeté à subir les épreuves du siège, le froid, la faim, les tristesses écœurantes de l'insurrection qui allait s'organiser dans la cité au profit de l'ennemi. Et combien parmi eux périrent autour de Paris dans la guerre offensive, sans issue, dont l'assiégé, désespérant d'être attaqué dans sa formidable barrière de retranchements, dut prendre la périlleuse initiative contre l'assiégeant retranché lui-même sur les hauteurs du bassin de Paris !
Mais , ayant été si durement à la peine , ils ne devaient pas être à l'honneur. Les sévices permanents de la politique succédant dans notre pays aux sévices transitoires de l'invasion , il n'y eut plus de place dans l'esprit public , tout entier à la lutte des partis, pour le souvenir de ces dévouements, pour l'admiration de l'œuvre, unique, je le redis , dans les annales de la guerre , qu'ils avaient faite !
Sur l'opinion ainsi dévoyée, je sais que je ne puis rien. Mais j'ai des devoirs à remplir envers les collaborateurs, — les grands et les humbles, les connus et les inconnus, — que j'ai rencontrés au siège de Paris. J'attache un haut prix à ce qu'ils trouvent ici, quand j'aurai disparu, les marques de la gratitude que jusqu'à la fin de sa vie leur ancien chef et associé militaire leur aura gardées.
Les marins du siège, par exception, échappèrent à l'oubli. Ils méritaient d'être loués et honorés. Ils furent glorifiés avec légendes à l'appui, et la mode se fit, — tout est mode en France , — d'exalter la marine , comme depuis le commencement du siècle jusqu'au temps présent la mode s'était faite d'exalter l'armée. De ce déplorable régime de l'apo-
théose, on a vu les effets en 1870 sur l'esprit de l'armée et du pays. Beaucoup de ceux qui remplissaient nos rues et nos gares de leurs clameurs guerrières croyaient , sur la foi de leurs mérites , qu'en criant : « A Berlin ! d ils y allaient !
Tel était le plan de la défense de Paris, — le fameux plan, — celui qui devait exercer si longtemps, sans qu'ils l'eussent compris ou même aperçu, la verve joyeuse des politiciens. Le parti pris de dénigrement est entré si avant dans les habitudes de la publicité contemporaine , quand le dénigrement sert ses passions ou ses intérêts , qu'aucun des auteurs des livres, des brochures, des articles de journaux, en nombre infini, qui ont raisonné du siège de Paris, n'a eu, que je sache, la pensée d'étudier et de résoudre les deux seules questions effectivement intéressantes qu'il soulevât :
En quoi consistait le plan de défense ?
Pourquoi n'a -t -il pas réussi?
En quoi consistait le plan de défense ? On le sait à présent, et on le sait, je pense, pour la première fois. Je viens de l'exposer sommairement, mais complètement, par une succession de faits dont personne ne peut contester l'authenticité, qui s'enchaînent logiquement et forment un tout. C'est un ensemble de dispositions d'un caractère exclusivement défensif, par la raison que Paris, sans armée régulière au dedans, sans armée de secours au dehors, pouvait prétendre à se défendre, mais ne pouvait pas prétendre à attaquer.
Pourquoi n'a-t-il pas réussi? C'est que l'effort de la dé-
fense ne peut avoir lieu que lorsqu'il répond à l'effort de l'attaque, et que V ennemi s'est, du commencement à la fin du siège, systématiquement refusé, je le répète , à attaquer, seconde question que je vais traiter comme j'ai traité la première.
J'ai dit que j'étais plein de confiance dans les effets de notre préparation défensive. Sur ce point, les notes du secrétaire du gouvernement publiées par la commission d'enquête fournissent des indications précises. On y lit :
GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE Séance du 43 septembre 4870.
Le gouverneur expose la situation militaire de Paris. Elle est désormais à peu près invincible.
C'est qu'en effet, dans une inspection générale des zones de la défense que je considérais comme les plus faibles, je venais de constater que les travaux étaient assez avancés pour qu'il me fût permis de rassurer le gouvernement sur les conséquences de l'arrivée devant Paris, à cinq jours de là, des têtes de colonne allemandes. Si nous étions encore incomplètement fermés, nous l'étions assez, non pas seulement pour être hors d'insulte , mais pour être à l'abri d'une surprise, pour repousser victorieusement toute attaque de vive force et enfin pour répondre aux entreprises de siège régulier, la tranchée ouverte, qui seraient commencées par l'ennemi.
J'étais content. Je l'étais pour la première fois depuis mon arrivée à Paris, et la déclaration de presque invincibilité, — pour parler comme le secrétaire du gouvernement, — que je faisais au conseil n'était pas propos de rodomont. C'était l'expression ferme et alerte d'une conviction militaire rai-
sonnée. Je me sentais fort dans mon inextricable réseau défensif. Je me savais en mesure de l'achever, en mesure de le défendre même avec des troupes sans expérience et sans cohésion. J'attendais avec calme l'agresseur. Il ne vint pas.
Un impérialiste attitré, M. Clément Duvernois, voulant caractériser mon insuffisance militaire, a dit, je crois même écrit : Qu'au commencement du siège de Paris, je rabâchais sans trêve du siège de Saragosse.
Hé oui, M. Duvernois, et laissez-moi vous dire que si l'empereur avait consenti à m'entendre rabâcher :
1° De l'état de l'armée qu'il tenait pour la première de l'Europe;
2° De la guerre du Mexique ;
3° De la guerre contre la Prusse ; sujets dont j'ai beaucoup rabâché verbalement et par écrit, il serait sans doute encore aux Tuileries, vous seriez peut-être son ministre, et certainement en 1870, dans Paris assiégé, je n'aurais pas eu à rabâcher de Saragosse! Mais l'empereur n'avait pas assez de hauteur morale pour distinguer entre les avertissements incommodes d'un soldat qui le servait loyalement, et les flatteries intéressées des courtisans qui l'exhortaient à faire grand.
Je n'ai aucune difficulté à reconnaître que les raisonnements, les calculs, les espérances sur lesquels j'avais fondé la conception de la défense de Paris , péchaient par leur base, une base toute française et qui dérivait de notre tempérament militaire particulier. C'est au point de vue du tempérament militaire allemand que j'aurais dû me placer, pour juger des dispositions que l'armée prussienne allait prendre pour réduire Paris.
Qui, en renversant par la pensée le rôle des belligérants de 1870, oserait soutenir qu'une armée française victorieuse en trois semaines de toutes les forces qui lui auraient été opposées, pénétrant par l'invasion au cœur du pays ennemi, emportée par la furia dont l'auraient remplie de si étourdissants succès, se fût arrêtée plus de quatre mois, sans attaquer, devant l'objectif final de la guerre, la capitale fortifiée de l'ennemi ?
J'affirme que, sans perdre une heure, par des entreprises de vive force sur les points faibles, qu'autorise souvent l'ascendant moral des grandes victoires ; par le siège régulier des parties fortement défendues ; par tous les moyens que conseille l'expérience de la guerre, l'armée française se fût mise à l'œuvre sans en calculer les risques et sans se laisser arrêter par ses pertes. Toutes nos grandes défaites historiques, celles d'autrefois comme celles d'aujourd'hui, montrent qu'au fond de nos instincts et de nos traditions militaires se rencontrent toujours quelques réminiscences de T ancienne chevalerie.
Les Allemands, plus réfléchis, plus positifs quant au but, plus méthodiques quant aux moyens, et je n'hésite pas à le dire, mieux inspirés, devaient procéder autrement. Ils arrivaient devant Paris complètement édifiés , par les informateurs qu'ils y avaient en nombre illimité, sur les difficultés et les périls que présentait pour eux un tel siège entrepris dans les conditions d'offensive continue qui sont la règle de tous les sièges.
Ils savaient que pour obtenir la reddition à venir de la place, ils avaient des auxiliaires sûrs : le temps, l'émeute, la faim. Résolus à les utiliser tous, sans faire, s'ils le pouvaient, le sacrifice d'un soldat allemand, et disposant de beaucoup de monde, ils formèrent à distance, sur tous les points qui dominaient le bassin de Paris, des lignes d'in-
vestissement organisées dans un parti pris de défensive absolue et avec un art dont personne, je crois, n'a décrit les procédés très ingénieux qui avaient un double but :
1° Mettre leurs lignes défensives en état de repousser victorieusement toute attaque venant des assiégés ;
2° Rendre le blocus si étroitement hermétique quil fût impossible , même à un messager isolé, de le franchir.
De ces deux objectifs, le premier fut réalisé par l'application de ce principe judicieux que, pour défendre des voies de communication, il ne faut pas se mettre dessus, mais à côté, en conservant leur usage pour les mouvements des troupes , pour les transports du matériel , des munitions et des vivres.
J'ai étudié autour de Paris, après la paix, ces travaux des assiégeants. Toutes les routes par lesquelles ils pouvaient être attaqués étaient bordées d'épais abatis, étages quand le terrain s'y prêtait, derrière lesquels ils dissimulaient des postes d'infanterie dont les feux foudroyaient ces voies. Quand elles offraient une longue étendue en ligne droite, ils avaient disposé perpendiculairement aux abatis des tambours palissades, qui flanquaient ces lignes droites et les couvraient de feux croisés. Enfin de puissantes batteries fixes, établies très loin en arrière sur des hauteurs dominantes , battaient les routes , les sommets , les plateaux où notre effort offensif aurait pu nous conduire et où nous aurions voulu établir notre artillerie.
Ces lignes de circonvallation avaient çà et là pour points d'appui des villages pourvus de toutes les défenses que la fortification passagère met au service de l'artillerie et de la mousqueterie. Pour les enlever au cours d'un engagement, il eût fallu des troupes régulières , rompues à la discipline , préparées aux entreprises et aux sacrifices de la guerre.
C'est contre ces obstacles qu'échouèrent incessamment les défenseurs de Paris devenus forcément agresseurs. Ils se portaient en avant avec un entrain que soutenait, pendant les premiers kilomètres, le canon des forts et des batteries extérieures. Cet appui leur manquait à distance, et l'artillerie de campagne (d'ancien modèle et de tout modèle), qui les soutenait, ne pouvait pas résister au tir rapide et à longue portée de l'artillerie prussienne. Au moment où ils abordaient l'ennemi derrière ses défenses , ils pliaient après de longs et honorables efforts, avec des pertes qui témoignaient de leur patriotique dévouement. C'est alors que s'effectuaient ces retraites qui révoltaient les frondeurs de Paris, qui devenaient le thème de ces objurgations et de ces railleries devant lesquelles devait s'affaiblir la confiance publique et succomber l'autorité du commandement.
L'histoire vraie du siège de Paris, étudiée à son point de vue spécialement militaire, est tout entière dans le court récit que je viens de faire des vicissitudes désorganisatrices delà défense, auxquelles les troupes furent soumises, depuis le combat de Chevilly qui fut le début de nos entreprises à l'extérieur, jusqu'à la bataille de Buzenval qui en fut la fin.
Quant au second objectif des Allemands, rendre le blocus si étroitement hermétique quil fût impossible , même à un messager isolé, de le franchir, ils le réalisèrent par des procédés scientifiques autant que militaires qu'un spécialiste distingué, M. de Fonvielle, a étudiés sur place et mis en lumière. Avec un nombre limité de postes d'observation reliés par des fils électriques avertisseurs en état d'activité de jour et de nuit, le gros des troupes au repos en arrière, à distance de soutien, le problème fut résolu. Il n'exigea pas, comme on le croit communément, l'emploi de beaucoup de milliers d'hommes formant autour de Paris une chaîne presque ininterrompue de veilleurs.
On peut comprendre, dès à présent, le douloureux revirement qui se produisit dans mon esprit quand, après de pénibles incertitudes dont je ne confiai le secret à personne, il me parut démontré que les chefs de l'armée allemande avaient résolu de nous attendre dans leurs lignes et de laisser, suivant la formule d'un de leurs écrivains militaires : Bouillir l'eau dans la chaudière de Paris jusqu'à ce qu'elle éclatât.
C'était la ruine des grands intérêts dont j'avais librement assumé les responsabilités, la ruine de mes convictions militaires raisonnées et de mes espérances , la ruine de tout ! Ce que l'armée française en possession de son prestige et de ses moyens , commandée par ses généraux et ses officiers de guerre, appuyée par sa réserve d'élite, la garde impériale , n'avait pu faire contre l'armée allemande en rase campagne, je serais appelé à le faire avec une agglomération militaire sans cohésion , sans expérience , dont les nouveaux appelés et la garde nationale formaient les quatre cinquièmes, contre l'armée allemande appuyée à des retranchements !
Les hasards de cette lutte inégale, j'allais les aborder sous les yeux et au milieu des irrésistibles agitations de la population la plus impressionnable du monde entier, et patriotiquement affolée , — renfermant un contingent énorme de repris de justice, d'anarchistes indigènes et étrangers, — soumise avant longtemps aux plus dures privations, aux plus cruelles épreuves, — poussée à toutes les violences par une presse sans frein, — convaincue par la tradition de 92 et par les suggestions de la vanité nationale, que non seulement le flot de l'invasion allemande allait s'arrêter devant Paris, mais que Paris, le refoulant au loin, relèverait la fortune de la France , — prête enfin , si ce glorieux programme de revanche parisienne ne réussissait pas, à en imputer l'insuccès à l'incapacité, la lâcheté ou la trahison des chefs militaires...
Voilà presque tout entière l'histoire militaire , politique et philosophique du siège de Paris. Il se peut que j'aie été au-dessous de la tâche que j'avais assumée; mais les esprits impartiaux reconnaîtront, je pense, qu'elle fut bien plus lourde que celle des généraux , mes camarades , qui luttaient en même temps que moi contre l'invasion. Ils conduisaient à l'ennemi des armées improvisées comme les miennes, mais qui opéraient en rase campagne , au milieu de populations dont les sympathies et le concours leur étaient acquis. Ils étaient les maîtres de leurs efforts. Ils n'avaient pas derrière eux et au milieu d'eux les clubs, une presse enragée et la révolution en permanence.
On connaît à présent la genèse du fameux plan et l'histoire de ses vicissitudes; mais il y avait beaucoup d'autres plans qui auraient peut-être mérité leur part de railleries.
Il y avait les plans des colonels de la garde nationale qui avaient eu autrefois, comme officiers ou sous -officiers, des contacts avec l'armée. Il y avait les plans du journalisme. Enfin il y avait le plan, — et c'est celui-là qui aurait dû rester fameux dans la mémoire des patriotes , — de la sortie torrentielle effectuée par la population tout entière réunie à l'armée. Un de mes collègues en gouvernement la préconisait !
J'introduis ici quelques douloureuses réflexions qui montrent à quel point devait être implacable jusqu'à la fin le châtiment dont le pays n'avait subi, au moment de la capitulation de Paris, que les commencements.
Non seulement les immenses travaux défensifs de Paris, l'ennemi ne venant pas s'y briser , et l'ardeur qu'y avaient apportée tant de braves gens, devaient demeurer inutiles ; mais c'est à l'insurrection la plus odieuse, la plus criminelle
qui ait jamais souillé l'histoire d'une nation, qu'ils devaient presque exclusivement profiter !
Oui, dans un avenir prochain, sous les yeux de l'ennemi victorieux, une poignée de scélérats allaient devenir les maîtres de la grande cité que, vaniteusement et follement, nous appelons « la capitale de la civilisation », y ériger par décret le meurtre et l'incendie en moyens de gouvernement, et tenir en échec des mois entiers devant Paris tout ce qui restait à la France de son armée !
Par quels moyens?
En retournant contre la population terrifiée et contre l'armée stupéfiée les puissantes défenses, restées intactes, que nous avions accumulées contre l'ennemi commun , c'està-dire les forts rendus inabordables, les portes de l'enceinte converties en forteresses , les amoncellements de canons et de fusils y les munitions toutes faites et à portée de main dont les magasins des forts et de l'enceinte étaient encore remplis.
J'ai dit qu'après nos défaites de Wissembourg, de Reischoffen, de Spickeren, j'avais été longtemps arrêté sur la voie de Ghâlons à Paris par l'interminable série de wagons qui portaient vers l'est Voutïllage et le fascinage destinés au siège de Mayence!
Qu'était-ce que cette raillerie du destin auprès de cette atroce ironie de la défense de Paris contre V armée française par la Commune , héritière des efforts, des sueurs et des armes du patriotisme français, l'ennemi présent et comme repu du spectacle de nos malheurs et de nos hontes?
L'exposé qui précède suffît pour que je puisse résumer ici, en quelques faits principaux, toute l'histoire militaire proprement dite du siège de Paris.
— Lorsque l'armée allemande s'est présentée devant Paris,
il n'y avait pas d'armée de Paris, mais jour et nuit nous l'organisions , et la préparation d'une résistance à des assauts qui ne vinrent pas était très avancée.
— Lorsque, après de longs et laborieux efforts, l'armée de Paris a été constituée , l'armée allemande était retranchée sur toutes les hauteurs du périmètre de Paris dans ses positions d'attente.
— Ainsi l'armée allemande a investi Paris sans l'avoir jamais assiégé.
C'est l'armée de Paris, et Paris pourrais-je dire , tous les deux adossés à la faim prochaine et à la révolution , qui ont fait le siège de l'armée allemande , dans une succession de combats qui tous ont eu d'abord les apparences du succès. Puis y tous ont abouti à la défaite devant des retranchements défendus par des troupes, une artillerie et une mousqueterie dont nous étions bien loin d'avoir l'équivalence.
Hors de ces trois périodes de l'histoire du siège, — que pas un témoin militaire , allemand ou français , ne contestera de bonne foi, — pas de réalité, pas de vérité, pas de justice, et la légende des passions et des intérêts continuera à remplacer l'histoire de la guerre.
Constitution et commandement des forces de la Défense.
J'énumère sommairement les moyens dont je disposais en troupes de combat, pour démontrer jusqu'à l'évidence qu'au double point de vue de leur infériorité numérique et surtout de leur insuffisance professionnelle, la défensive m'était absolument imposée.
A Paris, en troupes offrant l'apparence de l'organisation, le fond des ressources de la Défense était représenté par les 13e et 14e corps d'armée formés à la hâte au commencement de la guerre, après l'épuisement, pour la constitution des douze corps de l'armée du Rhin, de tous les effectifs réguliers et préparés que la France militaire possédait au moment de l'ouverture des hostilités. C'est dire que ces deux corps, résultats d'un effort d'improvisation accompli au milieu des événements eux-mêmes, n'avaient ni cohésion, ni solidité, ni même l'équilibre particulier qu'ont les troupes dont l'éducation a été faite à loisir dans les garnisons.
Le 13e corps, sous le commandement du général Vinoy, possédait seul deux régiments réguliers : les 35e et 42e de ligne, venus de Rome où ils formaient la brigade d'occupation française, arrivés trop tard pour être incorporés dans l'armée du Rhin.
Incessamment en contact avec l'ennemi du commencement à la fin du siège, ces deux régiments bien disciplinés et bien commandés se couvrirent de gloire au prix des plus douloureux sacrifices. Ils furent à eux seuls la démonstration frappante de ce qu'aurait été le rôle de Paris dans la défense du territoire et dans la suite de la guerre, si au lieu des masses confuses , inconsistantes et mal disciplinées qui s'y accumulaient autour de moi, l'armée de Mac-Mahon et l'armée de Bazaine s'étaient repliées sur la capitale devenue, selon ma demande à l'empereur, la base des opérations défensives -offensives des forces françaises.
C'est à la tête de ces deux régiments qu'au combat du 30 septembre, le vaillant et regretté général Guilhem se fit tuer en menant sa brigade à l'assaut du village fortifié de Chevilly.
Le 14e corps, sous le commandement du général Renault, encore plus improvisé et plus incohérent que le 13e, ne comptait pas un seul bataillon de formation antérieure et régulière.
L'ensemble des deux corps, avec leurs annexes, représentait un effectif combattant d'environ soixante mille hommes, dont je donnai le commandement au général Ducrot, beaucoup plus jeune que ses deux sous-ordres, mais beaucoup plus autorisé, sans tenir compte des froissements que cette mesure devait inévitablement motiver et qu'elle motiva.
Autour de ce noyau d'armée dont la garde de Paris (devenue garde républicaine), la gendarmerie de la Seine et le régiment des sapeurs -pompiers étaient indépendants, nous formions des compagnies, des bataillons, des régiments, successivement habillés, équipés, très inégalement armés, comprenant les mobiles, les rappelés, la garde nationale mobilisée, les bataillons et escadrons de volontaires, les francs -tireurs, la garde nationale sédentaire, les vétérans.
A cet ensemble, à titre de force militaire dont les services furent appréciés, il faut ajouter les sergents de ville de l'empire, qui, incessamment menacés et quelquefois assaillis par le populaire, avaient été organisés en compagnies de guerre auxquelles des postes à l'extérieur furent assignés.
Les détails techniques et statistiques dans lesquels, ;,u sujet de cette extraordinaire composition des forces de la Défense, j'entrerais ici, n'auraient aujourd'hui qu'un bien faible intérêt, et je ne répondrais pas de leur exactitude. Quant aux résultats obtenus, ils se définissent rigoureusement ainsi :
Les armées de Paris, pour les quatre cinquièmes de leur effectif , n'étaient que des foules armées.
Et comme, après L'investissement, tous les groupes qui étaient militairement constitués ou pouvaient y prétendre, durent être établis, pour faire face à l'ennemi, sur l'immense périmètre extérieur dont la possession nous restait, l'action de la garde nationale, toujours présente dans Paris, y fut prépondérante , tantôt dans le sens des manifestations anarchiques, tantôt dans le sens de leur répression, comme il arriva au commencement et à la fin de la journée du 31 octobre.
Quelle situation pour un gouvernement, pour des chefs militaires tous les jours en présence de l'ennemi ! Elle est, je pense, unique dans l'histoire, et, entre les hommes de plume ou d'épée qui en ont fait passionnément le récit, lequel a eu la justice d'en mettre en lumière les angoisses et les périls?
Dans ces masses en état de fièvre permanente, le très petit groupe des anarchistes était d'ailleurs absolument noyé. Les bons citoyens, les hommes de sang-froid étaient haut la main les maîtres de la situation ; mais là se réalisait dans sa plus frappante application cette brève et énergique définition de l'état révolutionnaire :
Pauci audent facinus, plures volunt, omnes patiuntur.
vraie au temps de Tacite , vraie de notre temps et dans tous les temps, vraie en France depuis près d'un siècle, à ce point que quelques milliers d'hommes représentant un parti quel qu'il fût, ont pu dicter périodiquement leurs lois à Paris, et par Paris révolutionné, à la France entière!
Les zélateurs de l'enquête sur les actes du gouvernement de la Défense nationale lui ont amèrement reproché d'avoir
armé les foules à Paris sans distinguer entre les bons et les mauvais citoyens, c'est-à-dire entre les patriotes éprouvés et les anarchistes , les repris de justice et les hommes dangereux à divers titres , dont Paris est le quartier général.
Je dirai d'abord que c'était l'empire que les accusateurs de la Défense de Paris, la plupart ardents impérialistes, mettaient là en cause sans le savoir. Oui, le gouvernement impérial, qu'avaient épouvanté nos premiers désastres, avait appelé à faire partie de la garde nationale, en vertu d'une loi insérée au Journal officiel du 13 août 1870, tous les citoyens à partir de l'âge de vingt et un ans, sans autre condition qu'une année de domicile. C'était une véritable levée en masse et l'armement, par la loi, des Français en état de porter les armes, abstraction faite de ce qu'ils valaient ou ne valaient pas.
Je répéterai ici ce qu'autrefois j'ai dit sur ce point à la commission d'enquête devant laquelle j'étais appelé à déposer :
Quoi! devant la détresse nationale et l'invasion du territoire, vous appelez les Français aux armes, expressément la population de Paris que dans un délai de quatorze jours l'ennemi aura investi. Vous la surexcitez, vous l'enfiévrez pour la défense de ses foyers. Et quand elle répond tout entière à votre appel, vous croyez qu'il est possible de choisir entre les conservateurs et les démagogues, entre ceux que vous estimez les bons et ceux que vous jugez les mauvais, entre ceux qui n'ont pas eu de démêlés avec la justice et ceux qui en ont eu ! Mais dans les villes de province où vous aviez l'ordre, la paix, une administration régulière et le temps d'étudier, avez-vous fait, avez- vous pu faire ces distinctions, ces choix, et les francs- tireurs des départements étaient-ils plus exempts d'alliage que les francs tireurs de Paris ?
Un membre de l'Assemblée nationale, M. de Rainneville, l'un des rapporteurs de l'enquête contre le gouvernement de la Défense , avait , entre beaucoup d'autres griefs , élevé à la hauteur d'un acte d'accusation contre moi cette question de l'armement généralisé de la garde nationale de Paris. Dans un livre qui n'a guère été lu (1873 — Pour la vérité et pour la justice) , je répondais aux incriminations passionnées de ce personnage :
« En 1845, après le grand désastre de Sidi-Brahim et <l l'insurrection générale qui en fut la suite, Abd-el-Kader ce tournant par le désert le massif du Tell algérien où opé- « rait au loin , en quatorze colonnes , la totalité des troupes <( françaises disponibles, apparut tout à coup au bas de la « vallée de Tisser. Il n'était là qu'à quelques lieues d'Alger. « Il menaçait directement la Mitidja où étaient accumulées « toutes les richesses de la colonisation et que ne défendait « pas un soldat !
« Le péril était immense, immédiat, et il ne semblait « pas qu'il pût être conjuré. L'alarme fut proportionnelle. « Pour défendre la Mitidja, on arma tout le monde à Alger. « On vida les prisons de tous les condamnés qui avaient « autrefois servi, on forma des bataillons de marche, et « les officiers des dépôts de nos régiments, des officiers en « retraite (comme au siège de Paris), ne se firent aucun « cas de conscience de commander, dans cette redoutable « crise, ces troupes improvisées où les états de service et « les casiers judiciaires étaient mêlés. Elles ne furent heu- « reusement pas utilisées pour le combat, et un événement « militaire providentiel, une surprise de nuit jetant la « panique dans le camp d' Abd-el-Kader, dispersa ses « forces et ruina son audacieuse entreprise.
« Et ce que, dans ce temps -là, nous avons fait avec « tous nos cœurs pour les colons de la Mitidja contre Yin- « vasion menaçante de quelques milliers de cavaliers arabes,
a nous aurions hésité à le faire pour Paris et pour la <r France devant l'invasion réalisée des armées allemandes! « Vous êtes infiniment trop jeune , monsieur de Rainne- « ville, pour savoir ces choses, mais moi je les ai vues. « Et je vous déclare que dans l'état d'esprit où j'étais « quand je vins à Paris pour organiser la résistance et (( préparer le siège, j'aurais pris sans hésitation le com- <r mandement de tous les démagogues et repris de justice d de France réunis sur le rempart ! Je ne vais pas plus <r loin, sentant bien que ces principes et ces aspirations « font rougir votre vertu. »
Mon accusateur, grande autorité, je pense, dans son pays, n'était au siège de Paris qu'un médiocre chef de bataillon de mobiles, qu'un jour, — comme je l'ai dit avec quelques détails de plus dans le livre où je retrouve ces souvenirs, — j'avais eu le devoir de rappeler à l'observation des règles de la discipline et au respect de la hiérarchie1. Il ne m'avait pas pardonné cette exécution que j'avais pourtant faite avec toute la modération que comportait son inexpérience des armes. La suite de ces récits montrera que la légende du siège de Paris, substituée à son histoire par les passions politiques, a été inspirée pour une part, spécialement en ce qui me concerne , par les colères personnelles , originaires des déceptions d'ambition, des froissements d'amour-propre ou d'intérêt, de toutes les circonstances qui m'ont conduit à reprendre, à redresser, à blesser sciemment ou inconsciemment quelques-uns des hommes qui comptent aujourd'hui parmi mes plus ardents adversaires.
En quelques semaines , l'effectif de soixante mille combattants représenté par les 13e et 14e corps avait été porté
1 Envers son chef le colonel baron Reille, qui s'est hautement distingué au siège de Paris.
il*
à trois cent mille hommes armés (chiffre approximatif et qui ne fut jamais bien connu), par tous les efforts réunis dont j'ai fait ressortir ailleurs les mérites patriotiques, sous la direction et l'impulsion du général Schmitz, chef d'étatmajor général, du général Foy, son premier auxiliaire, et des officiers sous leurs ordres, tous accourus volontairement pour former F état -major du siège.
Ce fut, je l'ai dit, une œuvre immense où le général Schmitz fit des preuves d'expérience organisatrice, d'opiniâtreté au travail, de ressources d'esprit, de dévouement, qui justifient, avec de beaux services de guerre antérieurs, la grande fortune militaire qui lui est échue depuis. Elle est la légitime compensation du régime de railleries et d'injures dont, à la fin du siège et après, il a vécu en participation avec moi.
Le général Schmitz était mon collaborateur intime au dedans. Le général Ducrot était mon collaborateur principal au dehors, et je veux fixer ici quelques-uns des traits de cette forte . originale et attachante physionomie de soldat.
Le général Ducrot était un véritable homme de guerre et je dis « véritable » à dessein, parce que dans notre pays le hasard des événements, la passion, l'intérêt, l'engouement, l'inconsistance de l'opinion, servis par le journalisme, en font beaucoup de faux l.
Celui-là avait des facultés naturelles et des qualités acquises, l'énergie dans ce qu'elle a de plus viril, la conception prompte et résolue, le travail ardent, le goût des armes.
1 « ... Trop d'hommes incapables arrivent au sommet en vieillissant. « Leur nombre dans le cadre de l'état-major général est effrayant pour « l'avenir de la patrie. Ils peuvent nous ramener plusieurs journées de « Waterloo! »
Lettre du 3 juin 1867 du maréchal Bugeaud au roi Louis- Philippe (depuis longtemps publiée).
Des mérites de cet officier général dont il faut déplorer la perte, j'avais et je garde une telle opinion, que je le mets au-dessus de beaucoup d'illustrations militaires qu'on faisait de son temps, qu'on fait par continuation aujourd'hui avec un si dangereux abandon de tout examen et de tout contrôle sérieux.
Mais cet homme, soldat émérite, patriote éprouvé et, dans la vie privée, le meilleur et le plus respectable chef de famille , était absolu dans ses vues du moment , violemment passionné dans ses affections et ses aversions, intransigeant sur le terrain de la politique comme sur le terrain de la guerre. Ainsi fait, il pouvait, à certaines heures, rendre d'éclatants services ; à certaines autres , créer de sérieux embarras à la direction des affaires, quelquefois des périls.
En politique, il croyait que le pays devait être mené manu militari, que l'armée était un instrument de gouvernement autant qu'un instrument de guerre. Il avait été l'un des conseillers et des admirateurs convaincus du coup d'Etat napoléonien qui m'avait révolté, moins peut-être parce# qu'il violait la loi et la foi jurée, que parce qu'il avait été précédé d'un travail souterrain de captation militaire que je tenais pour destructeur des principes qui étaient la tradition , l'honneur, et qui faisaient l'autorité morale de l'armée.
En guerre, il était pour l'offensive quand même et toujours, abstraction faite, par conséquent, de l'examen et de la pondération des moyens qui devaient la conseiller ou en démontrer le péril, préparant ainsi à l'Etat, et se préparant à lui-même, comme il arriva au cours du siège de Paris, de redoutables déceptions.
C'est ainsi que commandant en chef à Strasbourg au moment où la guerre allait éclater, averti par sa très solide expérience et avertissant avec une louable franchise le gou-
vernement impérial de l'évidente insuffisance de la préparation , le général Ducrot concluait à la guerre ! Son thème que , dans ses voyages à Paris , il essayait vainement de me faire accepter, que, par malheur, l'empereur et l'impératrice , au dire du général , paraissaient accueillir, était celui-ci :
Nous ne sommes pas prêts; mais en faisant suivre la déclaration de guerre d'une foudroyante invasion de l'Ailemagne du Sud par Strasbourg et le pont de Kehl , nous nous assurons le concours de tous les États dont, en 1866, la Prusse a violenté l'autonomie. Ils se soulèveront contre leurs oppresseurs et nous apporteront un complément de force politique et militaire qui égalisera, entre la Prusse et nous, les chances ultérieures de la guerre.
Dans ce dangereux rêve, le général se montrait tout entier. Les ardeurs de son imagination militaire substituaient à l'unanimité bien connue de l'esprit allemand toujours prêt à la revanche contre la France, « l'ennemi héréditaire, » les dires de quelques politiciens mécontents de Francfort et des provinces naguère annexées par la Prusse.
C'est ainsi encore qu'arrivé à Paris où, après son évasion des mains de l'ennemi, — correcte et loyale, quoi que les Prussiens en aient dit, — je l'avais appelé, sachant bien quel vigoureux auxiliaire je me donnais, le général Ducrot jugea que j'avais tort de restreindre mon programme de guerre à la défense des forts, de la banlieue qu'ils commandaient, de l'enceinte de Paris et enfin des faubourgs barricadés. Il fut incessamment préoccupé, dès les commencements du siège et avant que le système d'immobilité de l'ennemi dans ses lignes se fût révélé à nous , de prononcer l'offensive. Je l'autorisai quelquefois, en la réduisant toujours par mes instructions à des essais peu compromettants qu'il convertit dans l'exécution (combats de Châtillon et deRueil)
en efforts de fond, qui ne réussirent pas et ne pouvaient pas réussir.
D'autre part, établi hors de Paris avec ses troupes et vivant de la vie du soldat en campagne, il ne tenait aucun compte des difficultés insurmontables, des périls incessants de la situation qui m'était faite dans Paris.
Chef d'un gouvernement sans pouvoir, d'une armée sans organisation, la nuit aux conseils agités et impuissants de l'Hôtel de Ville, le jour à mes avant-postes, toujours entre les Allemands et l'émeute, et ne faisant durer le siège au dehors qu'à force de ménagements et de transactions au dedans, je me soumettais sans peine aux sévices actuels et à venir de ce rôle que j'avais librement assumé. Mais, comptant sans l'absolutisme politique qui était alors, qui est encore aujourd'hui si éloigné de mon esprit, je me croyais quelques droits à être compris par ceux de mes compagnons que j'avais associés à mon sacrifice.
Ces dissentiments ne pouvaient manquer d'atteindre les rapports de très affectueuse camaraderie que j'avais avec le général Ducrot depuis notre commune jeunesse militaire. Il n'a pas toujours été juste pour moi. J'ai la conscience de l'avoir toujours été pour lui. Si je me suis étendu dans ces récits sur les souvenirs que me rappelle sa collaboration au siège de Paris, c'est qu'ils me sont restés chers. Sans déguiser les imperfections de son ardente nature, j'ai voulu rendre hommage à son dévouement, aux efforts désespérés qu'il a faits pour relever la fortune de nos armes, et recommander au respect des soldats de l'avenir la mémoire de ce grand chef militaire qui fut aussi un grand patriote.
Dans le même esprit et les mêmes sentiments, j'écris ici
les noms de quelques-uns de mes principaux ce-opérateurs militaires à qui, dans des temps moins tourmentés que les nôtres, l'opinion aurait fait une place considérable parmi les serviteurs du pays dont l'histoire nationale doit fixer le souvenir.
La notoriété militaire du commandant du 14e corps , général Renault, commencée au siège d'Alger en 1830, était devenue légendaire dans l'armée, à la suite de vingt ans de guerre qui nous avaient donné l'Algérie tout entière. Au siège de Paris, en 1870, l'énergique vétéran n'avait plus qu'un corps et une tête affaiblis. Il avait gardé son cœur de lion. A Champigny, comme il menait lui-même, avec l'ardeur des jeunes années, ses troupes à la bataille, il fut mortellement blessé , trouvant à l'ennemi le glorieux couronnement d'une carrière qu'une légitime popularité militaire avait entourée de ses commencements à sa fin.
Le général de Chabaud-la-Tour, presque septuagénaire, mais dont l'étonnante activité était soutenue par le sentiment du péril national et du devoir public, était le commandant en chef du génie , directeur supérieur des travaux de la défense. Ce vénérable représentant des grandes traditions d'une arme dont les sièges ont toujours fait ressortir le ferme dévouement, terminait au milieu de nos épreuves, par d'éminents services et par de considérables travaux, une vie militaire pleine d'honneur.
Au commandement en chef des troupes de la marine, l'amiral de la Roncière avait joint (au mois de novembre) celui des troupes réunies à Saint- Denis et dans les forts de la région (une agglomération d'environ vingt -cinq mille hommes), où des symptômes d'indiscipline et quelques désordres s'étaient produits à la suite des graves événements qui venaient d'avoir lieu autour du Bourget.
Amiral et général tout à la fois , très capable de porter ce double fardeau, il avait fait loyalement abstraction de son passé et de ses sympathies impérialistes bien connus, pour se dévouer sans réserve à l'effort commun. Il fut un de mes auxiliaires les plus fermes, les plus autorisés, et, jusqu'à sa mort qui mit la marine en deuil, j'ai échangé avec lui des souvenirs auxquels je fais une place ici, en rendant hommage aux mérites de ce fidèle serviteur de la France.