‹ Œuvres posthumes (volume 2)Chapitre 41 sur 148 · septembre · texte numérisé non relu

septembre

Des dates que rappelle le titre de ce chapitre, il résulte que le gouvernement improvisé de la Défense eut moins de deux semaines pour s'annoncer au pays, se constituer dans son redoutable rôle et arrêter les mesures que les circonstances semblaient conseiller.

Je dis « semblaient conseiller », parce que, du pays comme de l'ennemi, les nouvelles étaient incertaines, souvent contradictoires, et que le gouvernement opérait dans une obscurité que le blocus ne devait pas tarder à épaissir. Sa tâche était effrayante, je l'aurais jugée impossible si, à cette heure, j'avais su que les Allemands ne se heurteraient jamais à nos lignes de défense et nous attendraient dans les leurs. Le gouvernement allait d'ailleurs, je l'ai déjà dit, aggraver les difficultés de la situation , en faisant une place à l'esprit de parti dans une gestion d'affaires presque désespérée qui ne pouvait avoir d'autre auxiliaire que l'esprit patriotique, toute dissidence politique effacée.

La logique de cette proclamation solennelle que j'ai déjà

rappelée : Nous ne sommes pas au pouvoir, mais au combat. Nous ne sommes pas le gouvernement d'un parti, nous sommes le gouvernement de la Défense nationale, c'était, je le répète , de prendre la France comme elle était , avec son personnel d'agents directeurs compétents, avec ses ressorts administratifs fonctionnant, avec le concours de tous les groupes politiques, et de la mener à l'ennemi. Elle n'aurait pas été sauvée, mais ce libéralisme patriotique du gouvernement lui aurait donné, à défaut d'autorité légale, une autorité morale qu'il n'a pas eue.

Par malheur, les partis en France n'ont pas de logique , pas même celle de leurs plus chers intérêts; et comme l'empire, qui devait tout à la paix, fut à la guerre incessante, le gouvernement du 4 septembre, qui devait être tout à la défense nationale, fut à la politique républicaine autant qu'il le put.

On comprend que mon isolement au milieu de ces républicains m'enlevât tout ascendant sur eux et toute influence sur leurs votes ; mais l'un d'eux, qui semblait avoir de l'ascendant, de l'influence, et qui était un homme de grand mérite, M. Ernest Picard, ministre des finances, ne réussit pas mieux que moi, je l'ai dit, à faire prévaloir ce thème de politique gouvernementale , libérale et conservatrice , qu'il défendait avec conviction et avec talent.

Au milieu de discussions qui étaient d'intérêt supérieur, sur l'approvisionnement de la ville (évalué dans la séance du 4 septembre à quarante-cinq jours); sur la constitution et l'armement de la garde nationale en vue du siège ; sur la nécessité de convoquer une assemblée constituante ; sur la liberté du commerce des armes de guerre ; sur l'apparition du drapeau rouge à Lyon et l'arrestation par la foule du préfet du Rhône ; sur la situation menaçante et menacée de

l'Algérie, où grondait l'insurrection i ; sur la formation d'un comité de défense ; sur l'urgence de transférer en province, avec une délégation du gouvernement, les services publics indispensables à l'existence du pays, notamment ceux du département des finances, etc., on nommait des préfets républicains, des maires (à Paris) qui l'étaient encore plus, on délibérait sur la suppression ou le maintien de l'institution du conseil d'État ; on supprimait le timbre des journaux (malgré l'opposition du ministre des finances) ; on abolissait le serment politique / on examinait le possible et l'impossible de la dissolution de la garde impériale (elle était à Metz en présence de l'ennemi); on décidait (malgré moi) la fameuse revue patriotique dont j'ai fait le récit, on examinait V étrange proposition de M. Crémieux de former un corps de cavaliers polonais, et la proposition non moins étrange de M. de Kératry, préfet de police, de supprimer la préfecture de police ; on discutait , en vue de faire disparaître quelques officiers des gardes mobiles, signalés comme hostiles à la république, la dangereuse proposition de soumettre à l'élection tous les officiers de ces gardes; on la votait malgré l'opposition du président du gouvernement et du ministre de la guerre, etc., etc.!...

Ainsi cette assemblée de gouvernants , certainement patriotes, mais restés politiciens en face des plus effrayants périls, était assez hors de sens pour prétendre à réglementer et à réformer selon ses vues, alors que tout lui montrait qu'elle allait être impuissante à sauver le pays !

1 Le conseil avait la pensée de rappeler en France les troupes qui restaient en Algérie. C'en est fait de la colonie, dis-je à mes collègues, si vous réalisez ce projet. Le rappel de ces bataillons ne sauverait pas la France et perdrait l'Algérie. (Compte rendu de la séance du 11 septembre.)

Entre toutes les questions si diverses qui furent agitées pendant cette courte période d'attente de l'ennemi, la plus considérable fut celle de la convocation d'une Assemblée nationale, à qui serait remise la direction des incertaines destinées de la France. La commission d'enquête, et la légende après elle, ont calomnié le gouvernement de la Défense en cherchant à démontrer que c'est de parti pris et en cédant a V orgueil de sa confiance en lui-même, qu'il s'abstint. Rien n'est plus contraire à la réalité des intentions et des faits.

En premier lieu, on peut juger de sa confiance en luimême et dans les effets de l'action gouvernementale sur les événements, par ce qui suit :

En séance de nuit, le 8 septembre, le gouvernement envisageait , dans un échange de vues qui ne pouvaient aboutir à aucune résolution, mais qui étaient caractéristiques de la situation générale et de l'état des esprits , le possible et l'impossible des bases éventuelles d'un traité avec la Prusse :

Céder la flotte française a l'ennemi victorieux? Abandonner les bords du Rhin ? Céder la flotte française en échange de V intégrité du territoire, etc.?

Tout homme de bonne foi conviendra qu'un gouvernement qui pouvait s'arrêter à de si douloureuses discussions était dans l'angoisse ; qu'il n'avait pas de sa puissance sur les solutions à intervenir une bien haute opinion; qu'il ne se faisait pas d'illusion sur la grandeur du péril national, et que mesurant toute l'étendue des écrasantes responsabilités qui lui incombaient , il était directement intéressé à y associer le pays par ses représentants, aussi bien qu'il en avait le devoir.

En second lieu, les dates, avec les faits, montrent la sincérité des intentions du gouvernement de la Défense au sujet de la convocation de l'Assemblée.

C'est le jour même (8 septembre) de la discussion que je viens de rappeler (quatre jours après l'installation du gouvernement) qu'est signé le décret fixant les élections au 18 octobre. A huit jours de là (le 16 septembre), le gouvernement , ému des avis qui signalent la rapidité extensive de l'invasion et considérant (compte rendu de cette séance) que V ennemi ne voudrait traiter avec lui qu'autant que ses pouvoirs seraient régularisés par une Assemblée nationale, rend un nouveau décret qui avance les élections de quatorze jours en les fixant au 2 octobre.

Ces faits ne caractérisent -ils pas nettement la sincérité des résolutions du gouvernement de la Défense à l'égard de la convocation de l'Assemblée, et la réalité de ses intentions à l'égard des négociations avec l'ennemi pour la paix? La vérité, c'est :

1° Que la succession en quelque sorte foudroyante des événements, le blocus de Paris, la hâte et la confusion au milieu desquelles la délégation de Tours dut improviser l'organisation des armées de la défense extérieure, rendirent les élections générales moralement et matériellement impossibles ;

2° Que la tentative spontanée de M. Jules Favre d'entrer avec l'ennemi en échange de vues pour la paix, dans l'entrevue de Ferrières dont j'ai précédemment rappelé les principales circonstances, aboutissant à la déclaration du comte de Bismarck, que l'Allemagne voulait les clefs de la maison, c'est-à-dire l'Alsace, une part de la Lorraine avec Metz, Château-Salins et Soissons, tout espoir de paix fut perdu ;

3° Que c'est par cette déclaration froidement violente que le gouvernement, n'en pouvant accepter les effets sans déshonorer le pays et se déshonorer lui-même , se vit acculé à la résolution de continuer la guerre et de chercher à réaliser, par les efforts et les sacrifices de tous,

la pensée que M. Jules Favre, ministre des affaires étrangères, exprimait dans sa circulaire du 6 septembre 1870 aux agents diplomatiques de la France, et que je résume ici :

ce La France demande la paix et croit y avoir droit, « parce qu'elle n'a pas voulu cette guerre qui est, — le <r roi de Prusse l'a solennellement reconnu, — l'œuvre du « gouvernement disparu. Si la Prusse, abusant de la vic- « toire, veut la lutte à outrance, nous la soutiendrons. ce Nous ne lui céderons ni un pouce de notre territoire, (( ni une pierre de nos forteresses. »

Sur ce thème, après les événements qui ont donné à sa conclusion de si douloureux démentis , les partis ont amèrement raillé M. Favre, et ils en invoquent encore à présent le souvenir pour insulter à sa mémoire. C'était là pourtant un langage digne d'être compris par la France, et même par la Prusse. Il était conforme à la réalité des faits, à la vérité morale comme à la vérité politique, conforme à la justice. A l'heure où ce manifeste parut, — avant l'explosion des haines à la fois politiques et personnelles dont, après la guerre, l'Assemblée nationale devait donner l'exemple au pays , — il eût été signé sans hésitation , à tout risque , par la France entière. C'est qu'il restait alors à la France une part des élans de solidarité nationale qu'elle n'a plus.

Il est vrai, j'ai le devoir de le dire, qu'unanimes sur le principe de la convocation d'une Assemblée , les membres du gouvernement furent divisés sur la question du moment à choisir pour l'effectuer. Il y eut à ce sujet dès cette époque, dans le conseil, des radicaux et des opportunistes. Les premiers voulaient que, malgré les incertitudes et le trouble de l'heure présente , on tentât de réaliser la réunion de l'Assemblée. Les seconds montraient la nécessité de

l'ajournement. Les discussions qui eurent lieu, comme les deux décrets de convocation qui furent rendus, comme le fait lui-même de la convocation, furent mis à néant par l'arrivée de l'ennemi et, je le répète, par les intolérables exigences qu'à titre de préliminaires d'arrangement le comte de Bismarck exprimait à l'entrevue de Ferrières.

C'est dans cette période d'agitation, je pourrais dire de tumulte patriotique, que furent prises deux résolutions et que se produisit un accident, auxquels je dois faire ici une place parce que, bien que sans aucun rapport entre eux, ils sont caractéristiques de la situation :

1° L'envoi à Tours, pour y représenter le gouvernement assiégé, de deux délégués, MM. Crémieux et Glais-Bizoin ;

2° La nomination, à l'élection, des officiers des gardes mobiles (résolution précédemment votée) ;

3° L'affaire Ambert.

La délégation de Tours.

Le gouvernement de la Défense n'avait, dans la ville de Paris livrée à tous les égarements { que les événements avaient fait naître , et en province , à Lyon par exemple et

1 Des perquisitions violentes se faisaient dans les maisons particulières et jusque dans les hôtels des ambassadeurs étrangers, à la recherche des Allemands , des espions, des traîtres dont rêvait l'imagination de la foule. On arrêtait partout et à tout propos.

Moi-même, revenant de mes avant-postes, en uniforme, accompagné d'un aide de camp et suivi de mon escorte ordinaire de deux gendarmes, je fus un instant arrêté, à titre de général dont les allures semblaient suspectes, par un poste de garde nationale de service à l'une des portes de la ville.

à Marseille, où se produisaient de graves désordres, qu'une autorité très précaire et à chaque instant méconnue. Il était naturel, inévitable, qu'il fît choix de deux de ses coreligionnaires politiques pour leur déléguer ses pouvoirs.

Je n'avais aucune objection à faire, ne les connaissant pas, à la désignation de MM. Crémieux et Glais-Bizoin; mais je ne jugeais pas qu'elle pût ajouter beaucoup à l'autorité du gouvernement, et c'est sur mon instante demande que leur fut adjoint le vice -amiral Fourichon, ministre de la marine, considérable par les services rendus, par l'expérience acquise pendant une longue et belle carrière, par la dignité de sa vie. C'est à lui qu'au moment même où, après Sedan et la révolution du 4 septembre, je m'engageais dans la tourmente, j'écrivais la lettre suivante qui peut à elle seule, je pense, suffire à montrer les sentiments dont j'étais pénétré, dont je cherchais à le pénétrer lui-même, quand j'assumais librement et gratuitement les responsabilités d'un effort sans espoir, en lui demandant de s'y associer1.

« Paris, le 5 septembre 1870.

« Mon cher ami,

« Les événements qui se succèdent autour de nous, « terribles, inévitables, créent à chacun de nous des « devoirs et des périls. Voilà comment, à la veille d'un siège « qui sera sans précédent dans l'histoire des sièges et que a de grands efforts n'ont qu'incomplètement préparé, je me « trouve à la tête d'un gouvernement républicain...

« A la tête d'un gouvernement républicain ! Je me trouve , « moi votre vieux camarade, à la tête d'un gouvernement

1 Cette lettre a été publiée dès 1872 par l'amiral Fourichon.

<( républicain ! Il faut que la patrie soit bien menacée , il

« faut que le péril public soit bien grand, pour expliquer

« la situation de ce vieux camarade devenu le chef d'un

« gouvernement républicain !

« Le sentiment unanime de ce gouvernement, bien avant

« que mon propre sentiment se fût exprimé à ce sujet, a

c< été de vous appeler au ministère de la marine. Je ne com-

« prends que trop la vive contrariété que vous en éprouve-

« rez, et Anna (Mmc Fourichon), apprenant l'événement,

« est venue m'en dire des choses que je savais à l'avance.

« Mais , cher ami , il n'est plus permis à aucun de nous de

« choisir la voie et le genre de fin qui lui conviendraient.

« Votre dévouement aux intérêts qui périssent, et, je le

ce crois aussi, votre dévouement à un vieil ami dont vous

« aurez quelque satisfaction à partager la fortune, vous

« conduiront à courber la tête devant la destinée qu'il vous

« offre.

« Général Trochu. d

La nomination des oîficiers des gardes mobiles à l'élection.

La nomination des officiers des gardes mobiles par le vote fut l'erreur républicaine la plus grave que commit pendant le siège le gouvernement de la Défense.

D'une part, ces officiers, légalement pourvus au temps de l'empire de leurs grades et de leurs emplois, n'avaient assurément pas démérité en venant avec leurs troupes, de tous les points du territoire, concourir à la défense de Paris. D'autre part, ils connaissaient déjà leurs subordonnés, et ils en étaient connus, condition d'équilibre relatif très importante pour le commandement de ces bataillons qui n'étaient que des rassemblements formés à la hâte, dépourvus d'esprit militaire et de cohésion. Enfin le péril

de l'élection qui est, dans les armées, le moins raisonné et le plus risqué des modes de constitution des cadres, s'aggravait de cette circonstance très inquiétante, que la préparation du vote et le vote allaient avoir lieu en présence de l'ennemi !

Ces raisons, exposées par le général Le Flô, ministre de la guerre, et par moi, firent d'abord ajourner la mesure; mais cet ajournement ne pouvait pas tenir longtemps contre les idées républicaines , surtout contre les passions antiimpérialistes des membres du conseil. Leurs idées républicaines, évoquant le souvenir des élections dans les armées de la première république, devant « la patrie en danger », leur conseillaient d'en faire l'essai dans les mêmes circonstances de péril national. Leurs passions anti-impérialistes les poussaient à faire disparaître, par l'élection des chefs de corps, des officiers supérieurs notoirement affiliés à l'empire, nommés par lui, et en possession d'une incontestable autorité sur leurs troupes.

M. Gambetta menait ardemment cette campagne, et avec lui, à mon étonnement, M. Picard, qui défendait ordinairement les intérêts conservateurs. L'unanimité du conseil, le président du gouvernement et le ministre de la guerre exceptés, fut acquise à l'élection.

L'élection se fit sans désordres très graves, assez inquiétants toutefois dans les premiers moments, pour qu'à leur occasion je dusse exprimer devant le conseil le regret d'avoir été lié par des devoirs supérieurs à l'obligation de garder la présidence. Et, comme il arrive souvent en matière de votation par les foules, les résultats de cette bruyante et dangereuse opération furent très différents de ceux qu'attendaient ses conseillers. Tous les anciens officiers nommés par l'empire furent, à quelques très rares exceptions près,

remis en possession, et toutes les notabilités impérialistes qu'on entendait écarter par le vote furent élues.

La leçon n'en fut pas perdue pour M. Gambetta, qui commençait là, avec une vive intelligence et une sagesse intermittente, son apprentissage de gouvernant. Quand, ayant assumé la direction des affaires en province , il créa et mit sur pied les armées de la Défense, la pensée ne lui revint pas un instant de recourir à l'élection pour la constitution du commandement et des cadres.

L'affaire Ambert.

Il y avait dans l'armée, au temps de ma jeunesse militaire, un officier de cavalerie déjà mûr et de quelque talent d'écrivain , qui avait parmi nous une notoriété spéciale. Rédacteur en chef d'un journal militaire très accrédité, il avait fait de cette publication, pendant toute la durée du gouvernement constitutionnel, l'instrument d'une carrière qui Favait conduit par étapes successives, sans faire la guerre, au commandement d'un régiment, et enfin, sous l'empire, au généralat.

Son journal, la Sentinelle de l'armée, avait été, tant qu'il avait vécu, une puissance militaire qu'on ménageait. Les souvenirs qu'elle avait laissés servirent encore au général baron Ambert, atteint par la limite d'âge dans le grade de brigadier, à obtenir du gouvernement impérial une haute situation très lucrative et enviée, celle de conseiller d'Etat. Lui-même allait racontant partout qu'indigné de l'injustice qu'on lui faisait en lui refusant le grade de divisionnaire, il avait déclaré au ministre que, si la compensation du conseil d'Etat ne lui était pas accordée, il allait faire revivre la Sentinelle de l'armée , et qu'on entendrait parler d'elle.

Je n'avais pour le caractère de cet officier général qu'une

médiocre sympathie , et les mérites de sa carrière me paraissaient plus que contestables ; mais quand il lit la demande , comme tous les généraux en retraite présents à Paris, d'un commandement en vue du siège , je m'empressai de déférer à son vœu. Il eut celui du secteur des Ternes.

L'ennemi se montrait devant Paris sud-est, et j'avais passé l'après-midi du 18 septembre à observer, du fort de Charenton et du donjon de Vincennes, ses premiers mouvements, quand, rentrant au Louvre à la chute du jour, je trouvai les officiers du quartier général livrés à une inexprimable agitation.

Ils me dirent que le général Ambert était entré en discussion, au sujet de la république, avec les foules armées et non armées au milieu desquelles, comme tous les commandants des secteurs de la Défense, il fonctionnait; que ces foules exaspérées l'avaient saisi, battu, traîné par les rues en l'accablant de sévices ; que passant en cet état devant l'hôtel de l'Intérieur où se trouvait heureusement le ministre (M. Gambetta), il avait été recueilli par lui; que la multitude s'était dispersée, qu'enfin le général était en sûreté.

« Il est en sûreté! J'en remercie Dieu, car il y avait là « tous les éléments d'une tragédie qui aurait pu être fatale « au général Ambert et à la défense de Paris. A présent, « qu'il aille au diable ! »

Telle est l'exclamation par laquelle je répondis au récit que venaient de me faire mes officiers.

Que pouvais -je fonder, devant l'explosion des passions patriotiques, politiques et bientôt anarchiques au milieu desquelles j'opérais, sur un collaborateur ainsi fait? J'ai eu l'honneur d'avoir, au siège de Paris, beaucoup de généraux sous mes ordres. Ils n'avaient pas contre la république,

comme le général Ambert, le griel particulier d'avoir perdu par elle une grande situation; mais je ne crois pas me tromper beaucoup en disant que pas un n'avait le goût de cette forme de gouvernement, que pas un n'avait de sympathie pour les hommes politiques qui le représentaient. Quelquesuns , comme le général Ducrot , en avaient la haine ; mais tous avaient aussi le sentiment profond des devoirs de réserve, de prudence, d'abnégation même , que leur créaient l'invasion et la grandeur des périls du pays.

Le général Ambert ne reparut plus. Rendu par cette crise au rôle de simple spectateur des événements de 1870-71, il s'en est fait l'historien. Il a écrit sur cette guerre, et sur les opérations de toutes les armées qui y ont concouru, de gros livres où il juge souverainement les hommes et les choses, distribuant l'admiration, l'éloge, le blâme, l'injure ou le dédain, avec l'autorité d'un général d'armée qui a porté toute sa vie le harnais des batailles et les responsabilités du commandement à la guerre. Le journalisme, le reconnaissant sans doute pour un des siens, a exalté le mérite de ses travaux , « digne couronnement d'une glorieuse carrière, » disent les feuilles dont la mission est d'en pénétrer le public.

Gela ne se voit et n'est possible qu'en France.

Ce déplorable incident dont les conséquences, au début du siège, pouvaient être si graves, me suggère quelques réflexions qui se feront jour plus d'une fois dans ces souvenirs, parce que j'en ai l'esprit rempli :

Entre toutes les fictions d'origine démocratique ou autoritaire qui, de révolution en révolution et de guerre en guerre, ont fait le tond de l'état social tourmenté que nous avons aujourd'hui, les plus dangereuses sont les fictions militaires, celles qui concernent les personnes et celles qui

concernent les choses. Des articles de journaux intelligemment échelonnés autour de la carrière d'un officier assurent sa fortune et suffisent quelquefois à le conduire au généralat. Vienne une guerre d'accident en Algérie, à Madagascar, au Tonkin, ils illustrent les services de leur officier favori, son nom devient populaire, il est proclamé général d'armée, et, dans la prochaine guerre en Europe, il commandera cent mille hommes !

Laquelle des personnalités militaires que les malheurs de la dernière guerre ont vouées à la colère publique ou au décri, n'avait pas bénéficié de ces apothéoses de convention? Aucune, je pense, n'ont eu une part plus large et plus continue que le maréchal Bazaine , au cours d'une carrière qui, commencée dans le rang, devait, de panégyrique en panégyrique, aboutir au maréchalat et au commandement des grandes armées. Mais à quoi nous servent ces dures leçons infligées par la réalité à la fiction militaire? La politique et l'intérêt personnel, avec le journalisme pour instrument et la légèreté publique pour auxiliaire, continueront à grandir démesurément certains officiers, en transfigurant les faits à leur profit. La France comptera toujours beaucoup d'éminents généraux, et elle aura encore plus d'une fois, à l'heure des luttes sans merci, de douloureux mécomptes. uaxî ~ lAtf

L'effort de M. Thiers auprès des neutres.

Je ne consacre ici que quelques lignes au patriotique et laborieux effort que M. Thiers, avec la grande autorité de son nom et de ses services, allait faire auprès des principales cours d'Europe pour les déterminer à une intervention , — qui ne pouvait plus être que diplomatique , — dont

la France, prête à négocier tout en se préparant à la dernière lutte, aurait tiré quelque avantage. L'espoir en était plus qu'incertain.

D'une part, les puissances, surprises autant que nousmêmes par la foudroyante évolution des événements , étaient comme interdites, et attendaient ceux qui décideraient de l'existence d'un Etat républicain auquel elles n'avaient aucune raison d'être sympathiques.

D'autre part , les gouvernements aussi bien que les peuples éprouvaient une satisfaction , secrète chez les uns , manifeste chez les autres , à voir une nation , qui se croyait et se proclamait à cor et à cri la première du monde par les armes, aux prises avec l'humiliation d'une défaite écrasante, non pas devant leur coalition comme autrefois, mais dans un duel entre deux armées.

Le scandale des caricatures.

C'est dans le même temps que la ville de Paris, soumise à tous les désordres dont j'ai parlé, fut inondée de caricatures ignobles qui mettaient spécialement en scène l'empereur, l'impératrice et les personnalités de l'ancienne cour. Ce fut écœurant , et plusieurs publicistes , notamment M. Veuillot, en prirent texte pour lancer contre le gouvernement de violentes philippiques. Fondées en principe et facilement éloquentes, car le sujet s'y prêtait, elles étaient en fait absolument injustes.

Comment ce gouvernement, aux prises avec l'effrayant problème de l'existence nationale, qui était sans force devant les passions que les événements avaient déchaînées, qui ne pouvait pas invoquer les lois de l'empire devant la justice elle-même frappée d'impuissance, qui n'avait plus de police urbaine, aurait-il arrêté cette abjecte invasion? Est-ce qu'il

put se protéger lui-même contre ces passions quand, en pleine action de guerre autour de Paris, il se voyait assailli dans Paris le 31 octobre, et tombait au pouvoir de forcenés à qui il n'échappait que par le miracle d'un retour au patriotisme et au bon sens de la majorité des citoyens?

A l'heure présente (1886) , après quinze ans de paix, le gouvernement ne parvient pas à arrêter la diffusion dans Paris des obscénités du livre ou de l'image, qui révoltent l'honnêteté. Peut-être la législation républicaine est-elle insuffisante. Ne serait-ce pas plutôt l'une des marques de l'altération des mœurs publiques?

Quid leges sine moribus?

C'est au cours des événements qui remplissent ce chapitre qu'eut lieu l'entrevue de Ferrières, où Jules Favre tenta d'entrer en négociations pour la paix avec M. de Bismarck.

J'ai fait (Introduction, — Jules Favre, page 44) l'exposé complet des circonstances qui ont précédé, accompagné et suivi cette hardie et patriotique entreprise. Je n'y reviens pas ici.

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