M. GAMBETTA DÉLÉGUÉ A TOURS
« lui infligeant de grandes pertes. S'il s'abstient, s'il nous
« force à l'offensive, le siège deviendra une héroïque folie
« que nous ferons ensemble pour sauver, quand tout sera
« perdu, l'honneur national. »
M. Picard, après ma réponse, ne se trouva pas beaucoup plus avancé dans la connaissance de l'avenir. On dit au dehors que non seulement le général en chef ne croyait pas à la victoire, mais que le siège n'était à ses yeux qu'une héroïque folie. Mon crédit militaire baissa encore dans Paris, et les partis, après le siège, invoquèrent le souvenir de ma déclaration à M. Picard pour montrer à quel point était coupable l'homme qui avait fait durer près de cinq mois l'effort inutile et ruineux que lui-même avait ainsi jugé
M. Gambetta délégué à Tours.
Nous apprenions à la fois, le 1er octobre, l'évacuation d'Orléans, — la reddition de Strasbourg après une énergique résistance1, — celle de Toul, — la marche (disaient les dépêches) d'une armée allemande sur Lyon. Enfin, à notre grande surprise, la délégation de Tours venait de convoquer les électeurs pour nommer (le lo octobre) une Assemblée nationale au milieu de ces calamités complémentaires de la guerre et de l'effrayante extension de l'invasion.
1 Le général Uhrich d'abord porté aux nues, puis décrié après sa belle défense de Strasbourg qui fut entièrement improvisée quant aux moyens dont elle disposait, avait fait là tout son devoir et plus que son devoir. Il a été Tune des plus intéressantes victimes de cette guerre et des passions du temps.
La délégation , avec laquelle le gouvernement pouvait encore communiquer par intermittence, le laissait sans informations. Il n'avait rien su de cette préparation d'élections irréalisables sans armistice. Il ne savait rien non plus des dispositions qui avaient dû être prises pour constituer en province, comme à Paris, les corps de troupe destinés à former les armées de la Défense nationale.
Nous sentions très vivement le désordre et les périls de cette situation qui allait s'aggraver par l'impossibilité probable où nous serions avant longtemps de nous concerter avec la délégation de Tours. M. Gambetta, qui s'était élevé avec beaucoup de vivacité contre la résolution qu'elle avait prise pour les élections, fit ressortir la nécessité de lui assurer plus de force effective et plus d'influence, en lui donnant un président qui fût homme d'énergie personnelle et d'autorité politique. (Séance du 3 octobre.)
Le rapporteur de la commission d'enquête contre le gouvernement de la Défense1 ne doute pas qu'en faisant cette proposition, M. Gambetta ne se désignât lui-même pour la mission qu'il recommandait, et il montre avec son impartialité ordinaire que le gouvernement, voulant avant tout que l'esprit révolutionnaire pénétrât la province , ne pouvait faire choix d'un plus sûr importateur révolutionnaire que M. Gambetta. Voilà la légende.
La vérité historique, c'est que le gouvernement tout entier, sur le fait de ce renforcement nécessaire de la délégation, jugeait comme M. Gambetta; que sans discussion il désigna M. Jules Favre à l'unanimité, pour aller en prendre à Tours la présidence avec la direction des affaires ; qu'enfin M. Favre déclina formellement ce mandat en exprimant dans un langage élevé que le poste du péril était
1 Le comte Daru.