M. GAMBETTA DELEGUE A TOURS
à Paris, qu'il entendait y rester et que, le péril venu, il serait là beaucoup plus utile qu'en province. Les événements de la fin du siège ont prouvé qu'il jugeait bien.
Le conseil n'invoqua pas la raison d'Etat pour contraindre la volonté de M. Jules Favre. C'est que tous mes collègues en gouvernement avaient, je crois, dans l'esprit l'arrièrepensée, qui inquiétait le mien, de l'inaptitude notoire de ce président délégué, déjà fatigué, lourd et très âgé, aux entreprises aéronautiques. Elles commençaient à ce moment, et les imaginations n'y étaient pas faites comme elles le furent depuis. Je pris moi-même l'initiative d'une proposition pour la succession de M. Favre.
« Je ne vois parmi vous, dis-je en souriant, que M. Gam- « betta qui réunisse aux conditions d'autorité politique que « vous souhaitez, la jeunesse, l'activité et l'indépendance « célibataire qui semblent nécessaires pour répondre aux « diverses éventualités du mandat en discussion, à celles (( de son commencement surtout. » Et tous de rire, car tous assurément pensaient à cet avènement par ballon du nouveau président élu de la délégation provinciale. Si sa prise de possession avait été moins incommode, je me persuade que le conseil aurait unanimement substitué à M. Favre M. Jules Simon que sa vieille et très grande notoriété dans le parti républicain, aussi bien que ses considérables talents, désignaient naturellement à son choix.
C'est ainsi que, dans les affaires humaines, des faits de première importance que le monde attribue à des combinaisons préméditées et d'une haute portée, ont souvent pour origine, je ne dis pas unique, mais principale, de petits incidents inaperçus du plus grand nombre de ceux qui en parlent et en écrivent.
Les pouvoirs que reçut M. Gambetta ne pouvaient être
rigoureusement définis, et il était évident pour tous que la mesure de leur étendue serait faite par les événements, — comme il arriva', — bien plus que par les prévisions et les résolutions du gouvernement enfermé dans Paris, qui se borna à lui donner la présidence de la délégation avec voix prépondérante en cas de partage.
Il partit le 7 octobre, emportant une proclamation au peuple français où je relève le paragraphe suivant qui montre l'étonnante et certainement patriotique naïveté de la confiance que le gouvernement , — à vingt-quatre heures de la première tentative d'émeute parisienne devant l'ennemi (8 octobre), — avait dans l'étroite union des esprits et des cœurs :
« Français,
ce Les Allemands croyaient trouver Paris en proie à « l'anarchie. Ils attendaient la sédition qui égare et qui « déprave, la sédition qui, plus sûrement que le canon, « ouvre à l'ennemi les places assiégées.
« Ils l'attendront toujours ! »
Premières manifestations démagogiques.
C'est, je le répète, le lendemain de la signature de cette proclamation vraiment française et du déjDart de notre délégué qu'averti, le 8 octobre au matin, par un télégramme alarmé de l'Hôtel de Ville, de la présence sur la place d'un gros rassemblement, et voulant juger par moi-même des causes et des effets de cette agitation imprévue que je ne croyais pas sérieuse, je montai à cheval et me rendis sur les lieux avec l'escorte qui me suivait tous les jours dans Paris et aux avant-postes : un officier et deux gendarmes.
Il y avait là, non pas vingt mille Parisiens comme on l'a dit, mais sept à huit mille, très houleux et poussant des