M. DE ROCHEFORT
M. de Rochefort.
C'est encore dans cette première quinzaine d'octobre que se produisirent, — .outre un événement militaire dont je parlerai plus loin, le combat de Bagneux-Châtillon (13 octobre), — divers incidents à l'intérieur, dont l'effet fut de mettre en lumière les dissentiments qui séparaient et devaient séparer de plus en plus, dans le conseil, les républicains moins avancés des républicains plus avancés. Mes efforts pour les apaiser furent vains et tournèrent contre mon autorité, qui, déjà nulle au point de vue politique, allait s'affaiblir de plus en plus au point de vue militaire par l'insuccès de nos entreprises contre les lignes prussiennes.
Avant d'exposer ces incidents qui touchaient à l'état politique intérieur, je dirai quelques mots de celui qui se présenta (inopinément pour moi) devant le conseil dans sa séance du 9 octobre et qui touchait aux intérêts particuliers de ses membres.
M. Etienne Arago , alors maire de Paris, entrant dans la salle de nos séances , annonça à haute voix qu'un agent du trésor se tenait dans son cabinet , prêt à délivrer au président et aux membres du gouvernement, contre leur quittance, le traitement auquel ils avaient droit.
Ma surprise fut grande. J'étais absent quand, dans une séance précédente, le conseil avait statué sur ce droit et fixé les quotités d'après les chiffres autrefois appliqués au traitement du président et des membres du gouvernement issu de la révolution de 1848.
Reprenant devant le conseil le thème de Y effort gratuit que je lui avais déjà fait entendre sans succès au sujet des décorations, je dis qu'à aucun degré je ne prétendais à être, dans une question si délicate, le conseiller, encore
moins l'exemple, de mes collègues en gouvernement, mais que j'avais, quant à moi, un traitement considérable attribué à ma mission effective de commandant en chef; qu'en recevoir un autre au titre de mon mandat d'occasion et très provisoire de président du gouvernement de la Défense, serait un acte inavouable ; qu'il me semblait naturel que ceux de mes collègues qui n'avaient pas le même avantage que moi eussent un traitement, mais limité aux besoins de l'existence de chacun d'eux ; qu'enfin j'allais remettre à l'agent du trésor une déclaration motivée de renonciation.
Si on me fait l'injure de croire que mon but , en rappelant ici cet incident fort connu, a été de célébrer mon désintéressement qui n'était d'ailleurs, comme on voit, que très relatif, on aura tort. J'en fais le récit au profit d'une personnalité dont la notoriété dans le monde français contemporain dépassa de beaucoup la mienne, M. de Rochefort. Il se leva, rompant le silence qui avait suivi mon court exposé, et dit qu'associé aux principes comme aux sentiments que je venais d'exprimer , il refusait aussi le traitement qui lui était alloué et remettrait à l'agent du trésor une déclaration motivée de refus.
Depuis le 4 septembre, M. de Rochefort, que je m'attendais, sur la foi de sa réputation, à trouver excentrique et violent, montrait au contraire, avec beaucoup de calme dans son attitude, avec beaucoup de modération et souvent de bon sens dans son langage, des aptitudes gouvernementales inattendues. Je ne l'ai jamais vu qu'en conseil, jusqu'au jour où, après l'insurrection du 31 octobre, il se démit. Je ne l'ai pas revu depuis , et je puis dire que tant que dura son mandat de gouvernant, son patriotisme évidemment sincère et très vif, sa retenue, ses habitudes déférentes, et, dans le cas présent, son dédain de l'argent, triomphèrent des sentiments répulsifs qu'au titre conserva-