‹ Œuvres posthumes (volume 2)Chapitre 52 sur 148 · M. DE KÉRATRY · texte numérisé non relu

M. DE KÉRATRY

teur j'avais contre lui. Les événements ultérieurs me les ont rendus, mais je devais à cet homme singulier, pour la période du siège qui s'arrête aux derniers jours d'octobre 1870, la justice que je lui rends ici. J'en serai plus à l'aise pour le juger sous un autre aspect dans la suite de ce récit.

M. de Kératry.

M. de Kératry, poursuivant son rôle de directeur transcendant d'une police qui avait encore quelques moyens de surveillance et d'information, qui n'avait plus de moyens d'action et d'exécution, dénonçait tous les jours au conseil les trames de la démagogie et proposait l'arrestation des principaux meneurs, qui, tous chefs de bataillon élus de la garde nationale, étaient constamment entourés de leurs adhérents en armes.

Le conseil, selon le tempérament et le passé politique de ses membres, se divisait sur les noms et aucune résolution n'était prise. J'appuyais toujours très vivement, quant à moi, les propositions du préfet de police; mais, connaissant ses habitudes de vaillance devant le gouvernement et l'insuffisance de ses moyens devant les centres anarchiques, je faisais toujours ressortir aussi que quand un gouvernement avait rendu un décret d'arrestation dans de telles circonstances, il fallait qu'il fût exécuté, à peine pour le pouvoir de faire la démonstration publique et très dangereuse de son impuissance.

Un jour vint où M. de Kératry, encore plus animé et plus résolu que d'habitude, apporta au conseil plus que des paroles. Il prouva que des chefs de bataillon, Flourens, Blanqui et Millière à leur tête, avaient signé une déclaration tendant au renversement du gouvernement de la Défense et à la proclamation de la Commune.

Pour le coup , la presque unanimité du conseil décida les arrestations, et comme, toujours très sceptique à l'égard des facultés d'exécution du préfet de police, je l'invitais à nous les faire connaître , il me dit allègrement que c'était là sa responsabilité, qu'il savait ce qu'il entreprenait et se portait garant du résultat à la condition que, par un ordre spécial signé de moi, je le misse en mesure de requérir à tout instant et dans la forme qui lui paraîtrait utile le concours de la garde nationale.

Séance tenante, je rédigeai et signai cet ordre revêtu du cachet présidentiel , et le préfet l'emporta en déclarant qu'il

opérerait cette nuit même les arrestations décrétées.

Le lendemain , un peu avant le jour, je sommeillais lourdement, n'étant revenu de l'Hôtel de Ville au Louvre qu'à une heure du matin, quand ma porte s'ouvrit bruyamment devant l'officier de service de nuit, qui, s'excusant de son mieux, introduisait le commandant en chef de la garde nationale, général Tamisier.

Suant, soufflant, la physionomie au rouge vif, dans un état d'agitation inexprimable et aussi de déférence absolue, le digne général me dit à mots entrecoupés :

« Le préfet de police est chez moi, m'annonçant qu'en <r vertu de vos ordres il me requiert pour arrêter Flourens, « et il m'en indique le moyen, qui consiste à le faire appeler « pour affaire de service dans mon cabinet où il sera saisi. « Stupéfait du rôle qu'on me fait jouer là, décidé pourtant (( à vous obéir toujours, j'accours à vous pour entendre « de votre bouche la ratification de cet extraordinaire « mandat, d

Il n'avait pas fini que je saisissais toute la trame. Le préfet, comme toujours, avait fait blanc de son épée. 11 n'avait pu arrêter personne, et pour sauver son prestige

Page 1