M DE KÉRATRY
à l'aide des ordres qu'il m'avait demandés , comptant sur le zèle bien connu et la parfaite simplicité du commandant en chef de la garde nationale, il avait imaginé le transfert d'emploi et de responsabilité devant lequel le brave général se cabrait.
On pourrait croire qu'au conseil du lendemain, où je reçus un peu chaudement M. de Kératry, sa contenance fut plus modeste qu'avant l'incident. C'est le contraire qui arriva. Se sentant désormais impossible, il nous donna avec éclat sa démission , déplorant la faiblesse d'un gouvernement qui courait volontairement à sa perte , alors que la clairvoyance et la fermeté du préfet de police pouvaient et devaient tout sauver.
Il avait contre ce gouvernement un autre grief. Il lui avait officiellement proposé, sans succès, de partir (via aérostatique) pour l'Espagne, d'où il se faisait fort de ramener, avec le concours des hautes intimités politiques et militaires qu'il avait dans ce pays, une armée de secours de quatre-vingt mille hommes, à la condition que la république française garantît à l'Espagne, devenue son auxiliaire, l'avenir de Vunité ibérique avec la possession de Cuba.
Et dire que dans Paris assiégé par deux cent mille allemands, le gouvernement entendit ces vaniteuses chimères sans en rire, qu'elles eurent les honneurs d'une sorte de discussion, que peut-être même, — mais je ne puis l'affirmer, — le patriotisme du ministre des affaires étrangères, M. Jules Favre, les prit un instant au sérieux!
La justice militaire pendant le siège.
J'omets quelques événements d'origine démagogique qui n'eurent qu'une gravité relative, réservant mes souvenirs pour le récit détaillé de l'insurrection de la fin de ce mois (31 octobre), qui rendit à l'ennemi sa confiance qu'une longue attente commençait à ébranler, en pénétrant nos cœurs d'affliction et de honte patriotique. Je me borne à la relation d'un fait (suivi de beaucoup d'autres de même nature pendant le siège) qui montre à quel point, à Paris, nous étions dépourvus de tous les moyens d'action et de répression sans lesquels, même dans les temps de calme, aucun gouvernement ne pourrait vivre.
Dans les commencements du siège, la majorité de la population ouvrière , encore indemne des grandes souffrances et dont la presse anarchique n'avait pas encore perverti l'esprit, inclinait plus du côté du gouvernement de la Défense que du côté de la démagogie. Le bataillon des Gobelins, entièrement composé d'ouvriers ordinairement fort agités, s'était donné pour chef par l'élection Sapia, déclassé de bonne famille et l'un des hommes les plus dangereux de Paris (celui-là même qui, à la tête de quelques centaines de sectaires, devait attaquer l'Hôtel de Ville à la fin du siège, 22 janvier, et s'y faire tuer).
Le 9 octobre, sans tenir compte de la décision gouvernementale qui interdisait aux chefs de la garde nationale de réunir sans ordres leurs troupes en armes, Sapia assemble son bataillon. Il l'excite à marcher sur l'Hôtel de Ville, déclarant hautement qu'il s'agit de renverser le gouvernement. Il ne peut achever le discours enflammé qu'il a commencé dans ce sens. Ses hommes se jettent sur lui, le renversent,