‹ Œuvres posthumes (volume 2)Chapitre 54 sur 148 · LA JUSTICE MILITAIRE PENDANT LE SIEGE · texte numérisé non relu

LA JUSTICE MILITAIRE PENDANT LE SIEGE

le lient et me l'amènent, couché au fond d'une charrette, dans la cour du Louvre !

J'avais déjà beaucoup vu depuis le 4 septembre, je n'avais pas encore vu cela. C'était une scène complètement révolutionnaire dans sa forme, absolument conservatrice dans l'intention de ses acteurs !

Je fais transférer Sapia à Mazas, et, avertissant le gouvernement qu'un grand exemple est là absolument nécessaire, j'ordonne la convocation d'un des conseils de guerre institués, sur le modèle et d'après la législation de nos tribunaux militaires, pour la garde nationale mobilisée. Les officiers, juges en fonctions, ont été nommés sur la présentation et sous la garantie du commandant en chef de la garde nationale, et la présidence du conseil de guerre appartient à l'amiral en activité de service du Quilio , commandant l'un des secteurs de la Défense, réputé très ferme. Sapia est acquitté!

Pourquoi acquitté? Pourquoi, pendant le siège, au milieu des crimes et des attentats perpétrés par la démagogie, les conseils de guerre jugeant sans hâte, les cours martiales jugeant sommairement, n'ont-ils pas prononcé une seule condamnation? Pourquoi, au contraire (c'est l'unique exécution du siège), un soldat de l'infanterie de marine, surpris hors de nos lignes, marchant vers les avant-postes prussiens, est-il immédiatement jugé, condamné comme déserteur à l'ennemi et fusillé? Je vais le dire ou plutôt le répéter, car je l'ai déjà dit ailleurs :

« C'est que les hommes , au milieu de si terribles épreuves « et d'un drame dont l'avenir est si incertain, n'ont pas le « cœur attaché à sa place ordinaire. On ne sait pas ce qui « arrivera demain. On attend, on ménage. On n'a pas

« l'énergie de conviction, encore moins l'énergie de résoluce tion des temps tranquilles. »

Les juges se demandaient, inconsciemment sans doute, si la démagogie n'aurait pas son jour dans Paris. Elle l'a eu en effet au temps de la Commune, et qui oserait affirmer aujourd'hui (1886) qu'elle n'en aura pas d'autres dans l'avenir? Les mêmes juges étaient absolument assurés qu'aucun pouvoir, révolutionnaire ou non, ne s'attarderait à rechercher les origines de l'exécution du soldat déserteur.

Voilà la vérité, vérité attristante, j'en conviens, mais indéniable, parce qu'elle sort de la force des choses et des infirmités de la nature humaine, non pas des jugements conventionnels, passionnés et violents de la politique. Quand le rapporteur de la commission d'enquête, ancien ministre de l'empire , reproche en termes insultants au gouvernement de la Défense de n'avoir pu maintenir l'ordre et la paix dans Paris pendant les épreuves du siège , il manque de parti pris à la vérité et à l'équité.

Il sait que l'origine principale de ce grand désordre des esprits, du relâchement de la discipline sociale, de la résurrection des espérances et des violences démagogiques , est à Sedan , un nom qu'on chercherait vainement dans son livre. C'est que ce nom, qui résume toutes les causes et tous les effets de nos calamités nationales , accable le gouvernement impérial que lui, comte Daru, avait dénoncé le jour du coup d'État à l'indignation des honnêtes gens, dont il fut depuis l'agent comme ministre, dont il s'est fait ensuite le défenseur, sans oser l'avouer jamais.

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