LA DÉCLARATION DE GUERRE A LA PRUSSE
courir; en Prusse silencieusement, dans un ordre parfait, avec une rapidité dès longtemps expérimentée, sous des effectifs presque partout doubles des nôtres, préludes des irrésistibles marches en avant qui ne devaient s'arrêter que sous Paris!
La vieille et vaillante armée française, comme en 1866 la vieille et vaillante armée autrichienne, déconcertée dans ses traditions de guerre, dominée par l'invincible effet moral des premiers échecs, débordée par des masses pleines de confiance en elles-mêmes, allait subir à son tour la cruelle leçon qui avertit les nations, les gouvernements et les armées que les souvenirs et les entraînements d'un passé militaire glorieux ne suffisent pas à soutenir l'effort de la guerre. Il y faut le travail assidu pendant la paix , l'étude attentive et comparative des expériences que font et des progrès que réalisent les autres armées, l'adoption des principes nouveaux, des méthodes nouvelles et des engins incessamment perfectionnés, tout un ensemble de transformations graduelles et continues dont notre vanité nationale, jusqu'en 1870, s'était refusée à reconnaître les mérites et le besoin.
Je suivais à Contrexéville un traitement thermal, quand les journaux, depuis longtemps entrés dans la discussion de la crise, commencèrent à révéler les dispositions qu'arrêtait le ministère de la guerre pour la constitution des armées, des corps d'armée, des divisions, faisant connaître les noms des officiers généraux à qui ces commandements seraient confiés. Dans ces nomenclatures où figuraient tous les généraux valides de l'armée, je n'avais pas ma place, omission singulière et qui semblait inexplicable à mon entourage, mais dont je croyais apercevoir la raison. A cinquantecinq ans, avec onze ans d'exercice dans mon grade, j'étais l'un des plus anciens divisionnaires de l'armée. Le maréchal Le Bœuf, ministre de la guerre, mon ancien camarade, et
de tout temps très affectueux pour moi, devait éprouver quelque embarras , tous les maréchaux employés ayant déjà leurs divisionnaires, à me mettre sous les ordres de ceux de mes cadets qui, notoirement désignés par l'empereur pour le maréchalat , recevaient des commandements de corps d'armée. J'en écrivis d'abord au général- directeur du personnel, et puis je me décidai à adresser au ministre lui-même la lettre suivante :
« Contrexéville, le 11 juillet 1870.
« Monsieur le maréchal,
<r La guerre est à présent certaine, et j'ai lieu de craindre <r que, pour la distribution des commandements divisionce naires dans les corps d'armée que vous formez, ma grande « ancienneté de grade ne vous soit un embarras. Permetc( tez-moi de m'en expliquer devant vous avec la sincérité « qu'autorise l'affectueuse estime que vous m'avez toujours « témoignée.
<r Je dirai d'abord qu'à aucun titre, comme à aucun « degré, je ne puis prétendre à un commandement de « corps d'armée dans cette guerre. J'en ai trop souvent <r parlé et trop librement écrit, pour que je n'aie pas le ce sentiment des raisons qui s'opposent à ce que je reçoive <r du gouvernement de Sa Majesté, dans un emploi de cette a. importance, la direction d'une part des opérations, et <r pour que j'aie moi-même le désir d'en porter les respon- « sabilités. J'ajoute que vous me connaissez trop pour a admettre que des préoccupations d'amour- propre et de « préséance puissent un seul instant, au milieu de circong stances si graves, entrer dans mon esprit.
« C'est sans aucune arrière -pensée que je viens vous « assurer du dévouement avec lequel je servirai comme « divisionnaire , dans tel corps d'armée qu'il vous plaira de