‹ Œuvres posthumes (volume 2)Chapitre 60 sur 148 · METZ ET LE BOURGET · texte numérisé non relu

METZ ET LE BOURGET

La capitulation de Metz, complément tragique de la journée de Sedan, achevait la ruine de ce qui restait à la France de forces organisées. C'était un désastre national irréparable.

L'occupation (sans ordre) d'un village de la plaine de Saint- Denis, suivie de sa reprise par l'ennemi, était un accident de guerre sans conséquence d'aucune sorte. Il était rendu douloureux pour nous par la mort inutile de quelques vaillants officiers et de braves soldats qui furent sacrifiés là au charlatanisme ambitieux d'un chef militaire sans scrupules. L'opinion, habilement excitée par lui, considéra cette prise de possession comme une grande victoire, et , par suite, la perte du Bourget comme une grande défaite.

Les négociations de M. Thiers à Versailles , en vue d'un armistice dont l'initiative appartenait aux puissances neutres, soulevèrent à Paris la colère publique et devinrent le thème des plus violentes accusations contre le gouvernement.

Metz et le Bourget.

C'est le 28 octobre, — le jour même de l'occupation du Bourget par nos troupes, — que commença à se répandre dans Paris, venant sans doute des avant-postes de l'ennemi, le bruit que le maréchal Bazaine avait capitulé dans Metz. Un journal de la démagogie écrivait :

% Fait vrai, sûr et certain, que le gouvernement de la <r Défense retient par devers lui comme un secret d'État, « ce que nous dénonçons à l'indignation de la France « comme une haute trahison : le maréchal Bazaine a envoyé <r un colonel au camp du roi de Prusse pour traiter de la « reddition de Metz et de la paix. »

Pour nous tous, ce bruit ne pouvait être qu'une machi-

nation nouvelle que la démagogie dirigeait contre le gouvernement. Mes collègues, sur la foi de la légende qui avait consacré depuis plus de trente ans l'illustration militaire de Bazaine, étaient pleins de confiance en lui et dans la solidité de l'armée qu'il commandait. Personnellement, je savais, j'avais annoncé (lettre du 10 août, page 99) que cette armée, laissée à Metz contre toutes les indications militaires fournies par les événements, était perdue. Mais j'avais la conviction absolue qu'elle tiendrait autour de Metz et dans Metz aussi longtemps que durerait la guerre de la défense nationale.

C'est donc unanimement et avec une entière bonne foi patriotique que le gouvernement, dans une proclamation véhémente, déclara infâme et fausse l'accusation qui lui imputait l'indignité de tromper le public en lui cachant, avec d'importantes nouvelles, que le glorieux soldat de Metz avait déshonoré son épée par une trahison.

Qu'on juge de la situation du gouvernement et de l'état des esprits dans une population faite comme la population de Paris, quand à deux jours de là, avec la nouvelle du combat et de l'abandon du Bourget, arriva l'avis confirmatif de la capitulation de Metz ! Ce fut un tollé de récriminations sans examen, de colères et de clameurs sans fin. Le groupe anarchique crut son heure venue. Il tenta et réussit l'invasion de l'Hôtel de Ville et la mainmise sur le personnel gouvernemental, mais ne put pas, faute d'assistance et de moyens, pousser son entreprise au delà de ce commencement de succès.

Après en avoir expliqué les causes , je ferai , quand il en sera temps, le récit de la journée du 31 octebre et de ses suites; mais elle fut précédée par les journées du Bourget, dont je veux d'abord écrire l'histoire qui me paraît intéres-

santé à plus d'un titre. D'abord elle ne laissera rien subsister de la légende, et puis elle montrera la gravité des complications que peuvent faire naître, à la guerre, les actes d'initiative d'un général qui veut à tout prix avoir un rôle et en qui ses supérieurs ont mis une confiance qu'ils n'ont pas assez étudiée1.

De cette histoire, j'ai déjà écrit le commencement (tout ce que j'en savais alors) il y a quatorze ans (1872), dans des circonstances singulières dont le secret a été loyalement gardé jusqu'à présent (1886) par les parties qui le détiennent. Elle consiste dans des documents écrits dont les originaux, sous ma signature, sont entre les mains d'une personnalité parisienne bien connue des contemporains, le grand libraire -éditeur M. Dentu, et dont les duplicata sont entre les miennes. Ces documents ont donc caractère authentique et je reproduis ici ceux qui sont le plus probants pour la manifestation de la vérité.

La crise du Bourget et le général de Bellernare.

A Versailles, où me retenaient les travaux de l'Assemblée nationale, je recevais au commencement de mai 1872 la lettre suivante de M. Dentu, que je ne connaissais pas et ne connais pas encore :

« Paris, le 8 mai 1872.

« Monsieur le général, € Un livre ayant pour titre : Histoire critique du siège a de Paris par un officier de marine, a été imprimé sans

1 C'est moi-même qu'atteint ce reproche mérité.

« nom d'auteur à Bruxelles, chez M. Vanderauwera , et « j'ai accepté d'en recevoir en dépôt un certain nombre « d'exemplaires.

« M. le général de Bellemare , se jugeant offensé par un <r passage de ce livre relatif à l'affaire du Bourget, a cru « devoir me faire un procès et me demander réparation du & dommage qu'il prétend lui avoir été causé.

« Jusque-là, rien qui vous concerne personnellement; « mais , à la date du 2 mai , le général , pour justifier la <r conduite qui lui est imputée , m'a signifié des conclusions « dans lesquelles se trouvent textuellement les passages « suivants :

« Attendu que l'affaire du Bourget a échoué par la i volonté délibérée du général Trochu ;

<r Attendu qu'il na consenti ni à donner les renforts et a l'artillerie qui lui ont été demandés itérativement et dès « la première heure, ni à envoyer l'ordre au général ce de Bellemare d'évacuer le Bourget;

<j Attendu que ces faits sont confirmés par le général <r Trochu lui-même dans une lettre qui a été reproduite, et « qu'il reconnaît notamment que, dans la journée du ce samedi, il a reçu deux fois la visite du général de Belle- « mare;

cv Donner acte au général de Bellemare de ce qu'il articule i et offre de prouver les faits suivants, savoir :

« 1° Que dès le vendredi 28 octobre 1870 il a demandé « au gouverneur de Paris des renforts et des canons, et qu'il « est allé deux fois dans la journée du samedi 29 octobre « les réclamer au général Trochu.

<r M. le général de Bellemare me met en demeure de a: reconnaître ou de dénier ces faits, faute de quoi il « demande une enquête. Gomme ces imputations s'attaquent « à votre personne, je crois obéir à de hautes convenances « en les portant à votre connaissance, afin qu'un débat

(( d'une telle nature ne s'engage pas à votre insu, et même « que vous soyez mis dès le début en mesure d'apprécier « s'il vous convient d'y intervenir.

« Le texte complet des conclusions signifiées est déposé « entre les mains de mon avocat, M. Josseau, ancien « député, rue de Surène, 7.

« Veuillez agréer, monsieur le général, l'assurance de « ma haute et respectueuse considération.

« Dentu, « libraire -éditeur, galerie d'Orléans, 17 et 10. »

J'ai déjà dit que, pénétré du principe, — tel qu'on l'entendait dans mon temps, — des responsabilités du commandement, je n'avais jamais mis en cause, pour répondre aux diatribes répandues contre moi, un seul de mes collaborateurs et sous-ordres. L'audacieuse entreprise, les incroyables assertions du général de Bellemare n'auraient pas suffi à me faire dévier du principe ; mais le cas que M. Dentu me soumettait, en des termes pleins de réserve et de déférence en même temps, était particulier. Il me créait le devoir de témoigner de la vérité devant la justice, et, en réclamant mon témoignage, M. Dentu poursuivi était dans son droit. Je lui répondis :

« Versailles , le 11 mai 1872.

« Monsieur,

« Je suis toujours prêt à défendre la vérité. Je ne con- « nais pas le livre intitulé : Histoire critique du siège de « Paris par un officier de marine, mais j'ai sous les yeux « les passages que vous m'avez fait connaître des conduis; sions qui vous ont été signifiées par le général de Belle-

« mare à l'occasion de le publication de ce livre. Ces pas- « sages sont d'un bout à Vautre une indigne altération de « la vérité.

« Je n'ai pas besoin d'ajouter que je suis en mesure d'en « fournir la preuve dès qu'elle me sera demandée.

« Veuillez agréer l'assurance de ma considération très <r distinguée.

« Général Tr©chu. »

Informé le 2 juillet par M. Josseau, avocat de M. Dentu, que la cause — Bellemare contre Dentu — ne tarderait pas à être appelée devant le tribunal de la Seine, j'adressais à M. Dentu l'exposé qui suit :

« Tours, le 15 juillet 1872.

« Monsieur,

d Par lettre en date du 8 mai, vous m'avez donné com- € munication des passages qui me concernent des conclues sions que vous a fait signifier le général de Bellemare « à l'occasion de la publication d'un livre intitulé : Histoire « critique du siège de Paris par un officier de marine.

« Je vous ai répondu le 11 mai que j'étais prêt à déd fendre la vérité.

ce Aujourd'hui, par l'intermédiaire de M. Josseau, votre « avocat, vous me priez de vous mettre en mesure de la « montrer au tribunal. J'ai le devoir de déférer à cette « demande, et ce que je me suis refusé à dire jusqu'à ce « jour dans mon intérêt personnel, je le dirai dans l'intérêt c( de la morale, de la vérité et pour éclairer la justice.

« Avant d'entrer dans l'exposé des faits, je vous com-

(( mimique la lettre que j'ai écrite le 15 février dernier1 au « directeur de Y Indépendance belge (publiée par ce journal « et reproduite par plusieurs journaux français), que le « général de Bellemare ose invoquer dans son assignation ce comme une confession faite par moi-même au sujet du « thème qu'il a imaginé pour expliquer l'affaire du Bourget.

« Cette lettre, où je me suis renfermé dans des termes « généraux que j'ai l'obligation de préciser aujourd'hui, est « pourtant, à elle seule, toute l'histoire morale de ce dou- « loureux épisode du siège de Paris.

« Je déclare encore ici que je n'ai pas lu le livre ano- « nyme : Histoire critique du siège de Paris, que je ne le « lirai pas plus que les autres productions du même genre « qui ont à peu près toutes pour origine des intérêts, des « passions et des colères. Mais si, comme on me l'assure, « ce livre est une sorte de pamphlet spécialement dirigé <( contre moi, mon intervention devant la justice au profit « de l'éditeur qui le propage en France donnera la mesure « de l'impartialité et de la bonne foi absolues avec lesquelles «je fais ce récit.

a Veuillez agréer, etc.

<t Général Trochu. »

La crise du Bourget.

ce Dans le système du siège de Paris, que j'exposerai « sommairement, la position de Saint -Denis était essen- (c tiellement et forcément défensive. Elle est dominée au

1 En réponse à un récit de l'affaire du Bourget. Je me bornais , sans nommer personne, à montrer que la responsabilité de l'entreprise ne pouvait incomber au chef militaire qui , non seulement ne l'avait pas ordonnée, mais n'en avait pas été informé.

oc nord par de dangereuses hauteurs1 et largement ouverte c à Test de tout l'espace en plaine qui s'étend du fort de a l'Est au fort d'Àubervilliers. En outre , les travaux antéa rieurement publiés par les ingénieurs prussiens désia gnant Saint-Denis comme un point d'attaque , il s'agissait (L d'y organiser la défense seulement, mais avec une garnice son nombreuse dont l'objet serait de combattre derrière « les défenses créées et à créer.

ce C'est dans ces vues que fut tendue préparatoirement, oc avec beaucoup de soins et d'efforts, l'inondation de la a plaine de Saint- Denis dès le commencement du siège; ôc que le gros des troupes irrégulières (gardes mobiles de <l la Seine, francs - tireurs , etc.,) soutenus par quelques « bataillons d'infanterie de récente formation, occupa la oc position ; qu'au contraire , toutes les troupes régulière- « ment organisées en brigades et en divisions furent « réunies dans l'espace qui s'étend entre le mont Valérien <l et Vincennes, en passant par les hauteurs de Châtillon oc et de Villejuif, vaste demi -cercle auquel il semblait « probable que s'appuieraient les mouvements offensifs que « nous pourrions tenter ultérieurement contre l'ennemi2.

1 Les hauteurs de Pinson, hors de portée de canon quand furent élevés en 1840 les trois forts qui sont la ceinture défensive de Saint- Denis, étaient à petite portée du canon moderne en 1870. C'est de là que les trois forts et la ville elle-même furent en quelques heures foudroyés, quand les Allemands, en possession de leur grosse artillerie, eurent recours au bombardement.

2 Cet exposé de quelques lignes ne se borne pas à montrer que la place de Saint-Denis était une position extérieure exclusivement défensive. Il fait voir en même temps toute l'économie du fameux plan.

Il est clair en effet que si l'ennemi, comme je le croyais, avait attaqué Paris en se heurtant avec de grandes pertes à la succession de défenses inabordables que nous avions accumulées, j'aurais pu, au lendemain d'un de ses assauts manques, prononcer sur quelques points l'offensive, avec des chances de succès que je ne pouvais ren-

<r Pour compléter cette défensive de Saint -Denis, il « s'agissait de donner une organisation provisoire aux irré- <t guliers qui y étaient réunis, et de fermer par des travaux « très étendus la large trouée qui existait à l'est.

<r Je choisis pour cette importante mission un officier «. intelligent, jeune et actif. Ce fut le général de Bellece mare, qui, général de brigade depuis quelques mois <£ seulement, se trouva par là en possession d'un comman- <r dément comprenant un territoire immensément étendu, a quatre forts de haute importance et près de vingt -cinq « mille hommes de troupes, l'équivalent numérique d'un « corps d'armée.

a Gomme lieutenant d'infanterie, portant le nom de « Billard sous lequel je l'ai connu et affectionné pendant « plus de vingt ans, il avait été officier d'ordonnance du « général de La Moricière, dont, antérieurement, j'avais été « moi-même l'aide de camp et à qui se rattachent les plus « chers souvenirs de ma carrière. J'en faisais bénéficier le « général de Bellemare par une éclatante faveur qu'il justifia « d'abord, je dois le dire.

« Par des travaux considérables et bien conduits , il « ferma la position de Saint- Denis dans toute l'étendue où « elle était ouverte. Il organisa et disciplina, autant qu'il <r était possible, ses irréguliers. Par des instances répétées, « il obtint de moi pour l'armement des forts de la Briche, « de la Double -Couronne, de l'Est et d'Aubervilliers , un « supplément considérable de bouches à feu du plus gros « calibre, qui avaient primitivement une autre destination « et qui donnèrent à l'action extérieure de ces forts, par le « canon, une étendue considérable. Sous la protection de

contrer en attaquant directement les Allemands dans leurs positions , comme j'ai été obligé de le faire. (Cette note explicative n'existait pas dans ma lettre à M. Dentu.)

« ce canon, le général de Bellemare, à qui je laissais à cet « égard une entière latitude, fit occuper et barricader de (( petits postes avancés (dont le principal était la Cource neuve) entourant Saint- Denis d'une sorte de banlieue « militaire où les isolés pouvaient aller et venir avec sé- « curité, où les habitants recueillaient des récoltes passa- <r gères, etc., etc.

ce A ce moment , les travaux de défense de la position de « Saint- Denis étaient complets. Elle ne pouvait désormais « être l'objet, soit d'une attaque de vive force, soit d'une « attaque par surprise. Ma sécurité de ce côté devint « entière, et je pus me livrer, de concert avec le général « Ducrot , à la préparation exclusive des grands efforts qui « devaient porter une partie de l'armée de Paris, d'abord « dans la direction de Rouen, plus tard dans la direction ce d'Orléans par les hauteurs de la rive gauche de la Marne, ce pour donner la main à l'armée de la Loire.

ce Je témoignai ma satisfaction au général de Bellemare, a et je lui fis entendre que ses efforts, à un jour donné, <r recevraient leur récompense.

« Mais, à ce moment aussi, son attitude se modifia en ce m'inspirant des inquiétudes que j'exprimais souvent aux (( officiers de mon état- major. Il rêvait d'opérations offencc sives contre les positions prussiennes, car il commença, « pour obtenir de l'artillerie de campagne, des instances a analogues à celles qu'il avait faites précédemment pour « obtenir des compléments de grosse artillerie de marine « et de siège. C'est à ces instances qu'il fait allusion dans « les conclusions qu'il vous a signifiées. Je lui répétai que « son commandement était exclusivement défensif ; que je « limitais expressément à six pièces l'artillerie de cames: pagne dont il pouvait disposer pour agir dans la ban- « lieue qu'il s'était faite sous la protection de la grosse

« artillerie des forts ; que toute autre entreprise extérieure, « coûtant inévitablement du monde et ne pouvant avoir « aucun avenir, serait très hasardée. Déjà le général de ce Bellemare avait fait exécuter sur Stains une reconnaisse sance offensive qui - avait occasionné des pertes regretce tables l.

« Le vendredi 28 octobre au matin, l'officier de service « me remit un télégramme qui m'annonçait l'occupation du « Bourget effectuée cette nuit même par les francs -tireurs (( de la Presse. Le général de Bellemare demandait de « l'artillerie pour appuyer cette occupation.

ce Ma surprise et celle du chef d'état- major, général « Schmitz, que je fis immédiatement appeler, furent grandes. « La veille, V avant-veille et les jours précédents, aucune « demande d'autorisation, aucun avis faisant pressentir « l'exécution d'une telle entreprise n'étaient parvenus à « l'état- major général! Je comprends, dis-je au général « Schmitz, que les francs -tireur s, dans une poussée de « nuit qui fait beaucoup d'honneur à leur hardiesse, aient « pu occuper le Bourget, mais comment s'y maintenir?

« En effet, le Bourget, village étroit de près d'un kiloce mètre de longueur, borde en ligne droite dans la plaine « la route nationale de Paris à Maubeuge, qui était en- « filée dans toute son étendue par les redoutables batteries « de position que l'ennemi avait établies à Pont-Iblon et

1 Cette reconnaissance sur Stains, ordonnée par le général de Bellemare qui n'y parut pas , fut accompagnée , comme l'affaire du Bourget, de circonstances qui auraient dû me le révéler tout entier et dissiper mon aveuglement à son sujet. Mais elles ne furent portées à ma connaissance par ses officiers supérieurs, — acteurs-témoins irrécusables, — que bien longtemps après ces événements, dans ma retraite de Tours. Je n'en savais qu'une partie, quand j'ai adressé à M. Dentu la lettre ci- dessus. Bile aurait été infiniment moins modérée, si j'avais été informé comme je le suis aujourd'hui.

ce sur les collines de la rive droite de la Morée. En outre, ce le village était pris d'écharpe par les batteries prus- (( siennes de Dugny et des hauteurs voisines. La position « du Bourget, enveloppée par un cercle de feu d'artillerie ce et par les positions de l'ennemi (infanterie) à si petite « distance, serait-elle tenable? Gomment lutter contre cette « artillerie supérieure à la nôtre, dominante, battant in- « cessamment et pouvant avec le temps détruire le village? a Nos pièces d'artillerie arriver aient -elles, et quand elles a seraient arrivées, où et comment les mettre en batterie, « en plaine, sous un tel feu?

a Je dus prendre un parti. Je rencontrais là (comme (£ l'exprime ma lettre à Y Indépendance belge) l'une de ces <l terribles situations exclusives au siège de Paris, où sur « un champ de bataille de plus de seize lieues d'étendue, <l l'initiative locale se donnait carrière, notamment celle a des irréguliers. Et il fallait que le gouverneur acceptât et « couvrît les suites de ces entreprises quand elles étaient a accomplies y à peine de décourager profondément les « troupes qui en avaient fait vaillamment l'effort et de « révéler à la population le décousu d'une défense faite « dans de telles conditions et avec des éléments si inco- « hérents1.

« Je prescrivis par télégramme au général Ducrot qui « avait seul de l'artillerie de 12 2 assez rapprochée de Saintce Denis, de lui donner immédiatement cette direction, et

1 J'ai omis là une circonstance qui me liait encore plus étroitement. C'est qu'au moment où je recevais de Saint- Denis l'avis de l'occupation du Bourget, les journaux recevaient de Saint- Denis l'avis de la grande victoire du Bourget, et tout Paris se congratulait à l'heure où mes doutes et ma perplexité étaient au comble.

2 L'artillerie de 12, dont nous n'avions qu'un petit nombre de pièces, était l'artillerie mobilisable la plus puissante dont la défense disposât.

« j'adressai les mêmes ordres au général Guiod, comman- « dant l'artillerie à Paris. Enfin je fis partir pour le Bour- « get un officier supérieur de mon état- major, le comman- <r dant de Lemud1.

« Dans la matinée du lendemain, le général de Bellece mare, que nécessairement je croyais au Bourget et diri- « géant les suites de l'entreprise, apparut dans mon ca- « binet à Paris. Il était plein d'équilibre et de satisfaction :

« — Le succès est complet, et si vous m'envoyez Tarer tillerie nécessaire , nous tenons définitivement le Bourget.

ce — Dans la crise où l'événement nous met, ce n'est <l pas le moment de rechercher pourquoi et comment vous (L êtes au Bourget; mais par quels moyens, en y compre- <l nant l'artillerie qui vous arrive, entendez-vous vous a maintenir au milieu des positions prussiennes?

ce — Nous nous y maintiendrons parfaitement. J'ai été <r sur les lieux ; les barricades se font , tous les travaux de « défense sont en voie d'exécution.

ce Le général Schmitz , je crois , le chef d'escadron Bibesco « et le capitaine A. Brunet, j'en suis absolument sûr, « étaient présents à cet entretien, que le général de Belle- « mare interrompit en me demandant de me dire quelques <l mots en particulier. Mes officiers se retirèrent.

<r — Mon général, j'invoque votre vieille amitié pour « moi en vous priant d'examiner si l'heure n'est pas venue « de me faire général de division.

« Je restai surpris, glacé, apercevant le caractère et les « vues du général sous un aspect qui ne m'avait pas frappé « jusqu'alors. Je lui exprimais cette surprise, lui montrant

i C'est par erreur de souvenir que, dans la lettre originale qui est entre les mains de M. Dentu, j'ai indiqué le commandant Faivre comme ayant rempli cette mission.

(( que ce n'était pas l'heure de se préoccuper d'avancement , « quand un officier de service m'apporta un télégramme du <r chef d'état-major de Saint- Denis annonçant que F ence nemi attaquait le Bourget.

ce — Voilà où vous devriez être, » dis -je au général, et ce il partit.

« Cette apparition à Paris, inattendue, insolite, d'un ce général dont les troupes étaient engagées à deux lieues « de là dans une entreprise pleine d'incertitude, les con- « clusions personnelles auxquelles sa conversation avait c( abouti, m'avaient troublé dans mon affection pour lui et « affligé. Sans aucune défiance par nature, j'eus le sentice ment qu'il se passait là quelque chose dont il impor- « tait de garder le souvenir. Je rappelai le général Schmitz, ce le commandant Bibesco, le capitaine Brunet. Ils avaient « assisté à la première partie de la conférence, je leur en ce fis connaître la seconde, prescrivant à mon aide de camp, « le capitaine Brunet, d'en prendre note.

« A mon plus grand étonnement encore, le général ce de Bellemare me revint dans l'après-midi :

(( — Ce n'était qu'une alerte. Des démonstrations d'in- « fanterie et une violente canonnade avaient été dirigées ce contre le Bourget par l'ennemi. Les troupes avaient parce faitement supporté cette épreuve. Tous les hommes qui ce n'étaient pas nécessaires pour les travaux de la défense ce étaient à l'abri dans les caves. Ces travaux marchaient « bien et marcheraient encore mieux dans la nuit. L'arec tillerie allait enfin arriver. Elle avait été vue cheminant ce vers Saint -Denis. Je ne devais avoir aucune inquiétude ce sur les suites de l'entreprise.

ce Ce second discours du général de Bellemare fut enfonce due par les trois mêmes officiers (général Schmitz, com-

« mandant Bibesco, capitaine Brunet), et il se termina « comme le premier par une demande de huis-clos encore ce exclusivement relatif aux titres du général au grade de « général de division. Je le renvoyai à son poste , et ce comme le matin,- mes trois officiers informés, je fis « garder note de l'ensemble de ces faits par le capitaine « Brunet.

« J'ignore si, comme l'affirme le livre publié par M. Dentu1, g le général de Bellemare ne revint pas ce soir-là à Saint- (( Denis, mais j'ai le souvenir qu'on m'a, dans la suite du « siège, rapporté cette circonstance à laquelle je n'ai jamais « cru.

(( 1° De ce récit, il résulte jusqu'à l'évidence que Foccu- « pation du Bourget n'a pas été ordonnée par le gouver- « neur de Paris ;

ce 2° Qu'il n'a pas été prévenu de cette entreprise, cir- « constance qui l'eût mis en demeure de l'approuver ou de « l'interdire;

« 3° Que le général de Bellemare , en énonçant dans son « assignation que le gouverneur n'a consenti ni à donner « l'artillerie et les renforts demandés itérativement à la prea mière heure, ni à envoyer l'ordre d'évacuer le Bourget, né- « glige d'ajouter que ce qu'il appelle la première heure, c'est « le vendredi 28 octobre, après le coup de main accompli. « Il néglige aussi de dire la vérité, qui est que le gouver- « neur a consenti , au contraire , en raison des circonstances « de force majeure qu'il subissait, à donner ce qu'il avait <c systématiquement refusé jusque-là, de l'artillerie de

1 M. Dentu m'avait informé de cette grave accusation portée contre le général de Bellemare par les livres (Histoire critique du siège de Paris), en joignant à la lettre du 8 mai 1872, par laquelle il appelait mon intervention devant le tribunal, un extrait que j'ai sous les yeux des pages 75 et 76 de ce livre.

c( bataille (la plus puissante qu'il eût), à une troupe qui ne <r pouvait pas et ne devait pas livrer bataille; mais que ses ce ordres ont été tardivement exécutés1, comme il arrive « quand, à la guerre, la préparation ne vient qu'après a V exécution ,

ce 4° Que, quant à l'envoi par le gouverneur de l'ordre ce d'évacuer le Bourget, le général sait bien que cet ordre « était moralement impossible, du moment que les francsce tireurs, dont la vaillance venait de mériter ses éloges, « avaient été maintenus par lui dans le village, avaient ce reçu par lui le renfort de plusieurs bataillons et que « l'occupation, tout à l'heure aux prises avec l'ennemi, ce était un fait consommé2.

c( Mais l'entreprise du Bourget a-t-elle été, par le géné- « rai de Bellemare lui-même, l'objet d'une combinaison « militaire méditée? A-t-il donné pour son exécution, « comme toujours en pareil cas, des ordres écrits, des « instructions prévoyant les différentes éventualités d'une ce opération aussi incertaine ? Je ne le crois pas. Il l'a laissé <r faire. Peut-être Fa-t-il encouragée en considérant que ce l'effort d'une troupe de francs-tireurs n'est jamais bien « compromettant, et en se réservant de prendre ultérieurece ment l'attitude que les résultats lui conseilleraient3.

1 Les généraux Ducrot et Guiod n'avaient pas perdu un instant pour exécuter mes ordres, mais ces lourdes pièces de 12, ne marchant avec les troupes que dans des cas extraordinaires, étaient en réserve. Il fallait former leur personnel, leurs attelages, leur faire franchir de grandes distances pour les mener au Bourget, dont l'ennemi, avec son artillerie de. position (tirant à embrasure, par conséquent couverte) et avec son infanterie, n'était qu'à quelques centaines de mètres.

2 J'aurais dû ajouter là que cette occupation était présentée par le général de Bellemare au gouverneur , à l'armée de Paris , à la population, comme une victoire éclatante.

3 Dans ce paragraphe de ma lettre à M. Dentu, je n'exprimais que les soupçons dont cette affaire du Bourget, inexplicable dans ses

« On sait à présent quelle attitude il a eue devant moi a dans ses deux visites de la journée du 29 octobre, l'atti- « tude d'un victorieux qui, brigadier depuis six mois, « réclame le grade de général de division !

« Le 30 octobre, je fus informé de l'évacuation du Bour- « get par le général de Bellemare , non pas de l'importance <r du combat qui l'avait précédée et des pertes que nous (( y avions faites, ce qui me conduisit à rassurer la popu- (( lation dans un langage qui eût été différent si j'avais su « la vérité. Le général me demanda lui-même à être relevé « de son commandement de Saint- Denis, où sa situation <l était devenue difficile1.

<r Ces événements se passaient au moment même où ce commençait à se répandre dans Paris (dès le 28 octobre), « par les avant -postes allemands, l'accablante nouvelle de « la capitulation de l'armée de Metz, que les journaux de « la démagogie accusaient le gouvernement de connaître et « de cacher. Il n'en savait absolument rien, mais, dans «. ma pensée, cette nouvelle était probable2. On peut juger

origines , avait rempli mon esprit. On verra plus loin qu'après l'avoir écrite et adressée à M. Dentu, j'ai découvert ces origines qui montrent que mes soupçons n'étaient que trop fondés et mettent en lumière le rôle inavouable qu'une ambition sans limites , comme sans scrupules , a conseillé au général de Bellemare dans cette douloureuse crise du siège de Paris.

1 Cette demande du général de Bellemare m'arriva par un télégramme chiffré qu'ouvrit le chef d'état- major général Schmitz et qu'il me lut. Il est certain qu'en ce moment, parmi les troupes comme dans la population de Saint-Denis, se formait un mouvement d'opinion très hostile au général de Bellemare et qui rendait son commandement impossible. Sa personne fut directement menacée et insultée.

2 On sait que je n'avais pas cessé de considérer cette armée comme perdue, depuis le jour où avait été commise l'erreur irréparable de la concentrer autour de Metz, au lieu de la conduire sous Paris. Le

« par là de l'état d'esprit où j'étais pendant la crise du « Bourget, comme on peut juger par cet unique épisode « du Bourget de ce qu'ont été pour moi, militairement et « politiquement, les épreuves du siège de Paris. L'insur- « rection du 31 octobre fut la conséquence de cette accu- « mulation de malheurs.

« J'ai assumé jusqu'à ce jour la complète responsabilité « de ces événements en vertu d'une loi de commandement « à laquelle j'ai toujours été fidèle. Je reconnais d'ailleurs « que je supporte légitimement une grande part de cette « responsabilité, parce que, occupé ailleurs1, j'ai laissé au « général de Bellemare, à Saint- Denis, avec la plus entière « confiance (l'ayant surabondamment informé de mes vues), « une latitude qui n'était pas rigoureusement limitée par « des ordres écrits , qui pouvait par conséquent tout autoce riser. Mes sentiments pour lui étaient restés tels, qu'à a quelques semaines de là, malgré les impressions que ses « deux entretiens du 29 octobre, si caractéristiques de son « ambition, avaient laissées dans mon esprit, je le nommais, « sur la proposition du général Ducrot, après les batailles « de Villiers-Champigny, général de division, et que, pour

désastre qui l'attendait était donc toujours probable à mes yeux , mais je croyais qu'elle se défendrait très longtemps. Aussi, quoique fort anxieux à son sujet, je jugeai que les Allemands, en faisant courir le bruit prématuré de la reddition de Metz à la fin d'octobre , voulaient décourager la résistance de Paris, et je me joignis à tous les membres du gouvernement pour protester, dans les termes qu'on sait, contre les imputations de la démagogie et l'assertion des Allemands.

1 C'est à ce moment-là même que, par l'intermédiaire de M. Thiers allant et venant entre Versailles et Paris, nous traitions d'un armistice qui, avec le ravitaillement de Paris, aurait permis la convocation et la réunion d'une Assemblée nationale appelée à statuer sur les destinées du pays. L'insurrection du 31 octobre, en montrant la véritable faiblesse des assiégés, rendit tout leur équilibre aux assiégeants et mit fin aux négociations qui étaient en bonne voie.

<r la bataille de Buzenval, je lui donnais à titre provisoire (( le commandement de deux divisions. Telle est la part <r d'influence que j'ai eue personnellement sur ses desti- <r nées !

« A Tours, où j'écris cet exposé, je ne dispose pas des « documents et je n'ai pas auprès de moi les officiers qui « pourraient fixer mes souvenirs. Mais je les ai très préce sents, bien qu'ils se rapportent à une période du siège « de Paris tourmentée par les crises les plus graves et les « plus diverses. Elles ont eu pour témoins tous les officiers « de mon état-major général et particulier, spécialement le « général Schmitz (à Versailles, rue Saint -Médéric, 9), « le capitaine Arthur Brunet (à Versailles, rue Neuve, 4), a que le tribunal pourra faire intervenir s'il y a lieu , et le « commandant Nicolas Bibesco, actuellement en Valachie.

« A aucun degré je ne me propose de rectifier les nom- « breuses publications faites sur le siège de Paris au milieu « et sous l'inspiration des passions que tant de douloureux a événements ont excitées. Mais j'ai dû répondre, Monsieur, « à l'appel que vous m'avez fait. La vérité de l'histoire, — « quand elle est possible , — se fonde sur des éléments qui « ne se produisent qu'avec le temps. Le temps révèle peu (( à peu des faits inconnus ou mal connus qui viennent « contredire, avec une autorité indéniable, ceux que les <l passions et les intérêts avaient mis en crédit. Je crois « que tel sera l'effet de ce récit.

a Veuillez agréer, etc.

« Général Trochu. d

L'effet de ce récit, absolument imprévu pour M. Dentu et pour son avocat, M. Josseau, — moins imprévu pour

moi, — me fut immédiatement annoncé par la lettre suivante :

« Paris, le 12 novembre 1872.

<r Général,

(c J'ai l'honneur de vous informer que le général de Belle- <r mare vient de signifier un désistement pur et simple de ce son procès contre M. Dentu, avec offre de payer les « frais.

« Je juge que la communication faite par moi à son c( avocat, M0 Leblond, de votre lettre du 1b' juillet à ce M. Dentu, a singulièrement contribué à déterminer cet a abandon du procès.

ce Je saisis cette occasion, général, pour vous remercier « des renseignements précieux que vous avez bien voulu « nous donner dans l'intérêt de la vérité, et je vous prie a d'agréer, etc.

« Josseau, « ancien député, 7, rue de Suresnes. »

Ainsi le général de Bellemare, qui, dans ce procès, l'avait pris si haut avec M. Dentu, n'hésitait pas à se désister et à payer : c'est qu'il ne s'attendait pas à voir apparaître sur le terrain de la publicité judiciaire le gouverneur de Paris, son ancien chef, à qui il devait de la reconnaissance et contre qui il avait imaginé la fable de ses exploits, accompagné d'officiers de notoriété dont les témoignages l'auraient accablé ! Il me connaissait assez pour savoir que je garderais le silence sur sa déconvenue, que je ne révélerais rien des échanges que je venais d'avoir avec M. Dentu et son avocat.

LE BOURGET ET LE GÉNÉRAL DE BELLEMARE 35b

Le 18 novembre, je répondis à M. Josseau, et dans ma lettre je jugeai le général de Bellemare bien pins sévèrement que dans ma lettre du 15 juillet à M. Dentu. Lorsque j'écrivais la première, je ne savais sur le drame du Bourget que la moitié de la vérité, me bornant à soupçonner l'autre moitié. Quand j'écrivais la seconde, j'étais en possession de la vérité tout entière affirmée par les témoins les plus dignes de foi, acteurs au Bourget, confirmée par une publication, dont j'avais jusqu'alors ignoré l'existence, du général de Bellemare lui-même : les Trois Journées du Bourget, publication que je jugerai plus loin.

Je n'avais jamais pu comprendre comment un officier général , notoirement intelligent , sachant avec tous et mieux que tous :

1° Que le village du Bourget, absolument hors de notre action , enveloppé d'un côté et tourné par l'artillerie de position et par les masses prussiennes, ne devait pas être attaqué, par la raison qu'il ne pouvait être pris si elles le défendaient , et qu'il ne pouvait être gardé si elles le cédaient, car elles seraient toujours en mesure de l'écraser à leur volonté ;

2° Que la possession du Bourget, au centre d'une plaine bordée de hauteurs fortement occupées par l'ennemi, ne pouvait être utilisée par nous contre lui qu'au jour d'une bataille où nous engagerions cent mille hommes de ce côté ;

3° Que la possession du Bourget, au centre de cette même plaine que borde la ligne de quatre de nos forts du côté de Saint-Denis, ne pouvait à aucun degré être utilisée par l'ennemi ' contre nous ; avait pu follement engager, sans l'ordre du gouverneur,

1 Le village du Bourget constitué, en tant que position militaire, comme je viens de l'expliquer, ne pouvait servir aux Allemands et ne leur avait servi que comme souricière. L'exploit du général de Belle-

même sans lui en donner avis, ses troupes et sa responsabilité dans un tel guêpier !

On le comprendra sans peine quand on saura que le général de Bellemare n'eut jamais la pensée et ne donna jamais l'ordre d'attaquer le Bourget. Les Allemands en avaient masqué l'entrée de notre côté par une barricade établie à quelques centaines de mètres en avant du village, à la jonction de la route et du chemin de fer. C'est de cette barricade isolée que le général, dans la soirée du 27 octobre, prescrivit verbalement aux francs - tireurs de la Presse de tenter l'enlèvement dans la nuit.

Telle est l'origine unique du fait d'armes qui allait nous rendre maîtres de Yimportante position du Bourget, la clef de la plaine de Saint- Denis, comme l'appelle dans son livre le général de Bellemare!

Les francs-tireurs se mettent en mouvement, ils enveloppent la barricade et voient s'enfuir le poste qui le gardait. Etonnés et charmés, je pense, enhardis aussi, ils cheminent vers l'entrée du village, y pénètrent, ne rencontrent de résistance effective nulle part, — j'entends la résistance qui arrête en faisant des blessés et des tués, — et ils avertissent le général de leur surprenante réussite. Le général s'en empare, apercevant d'un coup d'ceil tout le parti qu'il en peut personnellement tirer. Il dirige sur le Bourget de premiers bataillons de soutien, annonce le lendemain sa victoire à tous les échos en s' efforçant d'organiser, de loin, la défense de sa conquête, et vient de Saint-Denis, le surlendemain 29, par deux fois, me demander le grade de général de division!

marc leur fournit l'occasion d'y prendre ou d'y tuer les braves gens qui, dédaignant de suivre le gros des fuyards, se défendirent à outrance, et de s'y établir définitivement en s'y fortifiant.

Voilà toute l'histoire de la crise du Bourget et de la trame qui l'avait préparée.

Dans cette même journée du 29 octobre, pendant que le général était à Paris, l'ennemi avait longtemps violemment canonné le village et ses défenseurs. Le général a osé dire et écrire que ses apparitions à Paris n'avaient pas d'autre but que de presser l'arrivée des renforts. Quoi ! un général qui dispose de la correspondance télégraphique avec son chef va personnellement et deux fois dans la même journée lui demander des renforts, à trois lieues du champ de bataille où ses troupes sont engagées!

La vérité , que je ne faisais que pressentir dans ma déclaration à M. Dentu, une vérité déplorable dont je regrette d'avoir eu trop tardivement la preuve, c'est que le général de Bellemare, sachant bien que sa conquête allait lui échapper dans les vingt-quatre heures, voulait, avant qu'elle lui échappât et pendant que tout Paris la célébrait, m'arracher le décret qui l'eût nommé divisionnaire !

Je résume en quelques lignes la situation que faisait au pays l'ensemble des événements.

La capitulation de l'armée de Metz qu'avait précédée le drame de Châteaudun, la crise du Bourget, l'insurrection du 31 octobre à Paris, la rupture des négociations conduites par M. Thiers pour un armistice et pour la convocation d'une Assemblée nationale , — une accumulation d'épreuves militaires et politiques, — préparaient la ruine de la Défense nationale. En jetant l'affolement dans les esprits, en remplissant les cœurs de défiance et d'amertume, elles créaient une légende générale très éloignée de la vérité historique, et pour le Bourget une légende spéciale non moins fausse. Moi-même, je le répète, je ne savais à son sujet que les faits énumérés dans ma lettre à M. Dentu.

C'est après l'avoir écrite que, recevant dans ma retraite la visite de quelques officiers présents à l'affaire du Bourget et lisant la brochure du général de Bellemare : les Trois Journées du Bourget, j'ai été définitivement fixé, comme je l'ai dit, sur les réalités de l'événement aussi bien que sur la valeur morale et le caractère de mon ancien sousordre.

C'est là que j'ai trouvé la preuve, établie par le général lui-même, quelque soin qu'il ait pris de laisser les réalités dans l'ombre, des faits indépendants de ses vues et de sa volonté qui ont amené sans combat méritant ce nom l'occupation du Bourget, dont il entendait retirer le profit qu'on sait. On peut juger de ce qu'il a osé dans ce récit par l'unique citation que j'en ferai :

La prise du Bourget était incontestablement le fait militaire le plus saillant depuis le commencement du siège (page 21).

J'ai dit ce que pouvait être le sort de cette occupation improvisée, au milieu des forces prussiennes, d'un village en plaine, sans aucune défense, écrasé par l'artillerie allemande des hauteurs où les occupants ne trouvaient d'abris que dans les caves. C'était une troupe vouée à la destruction.

Assaillis par des masses d'infanterie dont une division tout entière de la garde royale prussienne formait la tête, ceux des nôtres qui occupaient la portion du village rapprochée de nos positions purent se dérober par une retraite précipitée. Ceux qui tenaient le haut du village furent enveloppés et accablés. Là, un bataillon des mobiles de la Seine aux ordres du commandant Baroche, et quelques compagnies du 128e régiment de marche commandées par le chef de bataillon Brasseur, se défendaient jusqu'à la fin, combattant de maison en maison avec une rare énergie.

Le commandant Baroche, refusant de se rendre, mourait héroïquement les armes à la main.

Le commandant Brasseur, qui s'était hautement honoré au cours de cette lutte si extraordinairement inégale, était grièvement blessé.

Le sous -lieutenant d'état-major Hanrion (sorti de l'école d'application pour prendre part à la guerre de la Défense nationale) était tué sous les yeux de son père, le digne général Hanrion, qui accourait avec de nouveaux renforts devenus inutiles. Le nombre de nos tués et de nos blessés fut d'ailleurs , en raison de la rapidité des événements , très restreint ; celui des prisonniers faits par l'ennemi fut relativement considérable.

Ainsi avertis, les Allemands, qui jusque-là n'avaient gardé le Bourget que par un poste, s'y établissaient définitivement et consacraient six semaines à des travaux de défense qui en faisaient, à leur profit, non plus une souricière, mais une forteresse point d'appui, contrée laquelle, le 20 décembre suivant, devait se briser l'effort de nos marins et de nos soldats,

De tout temps j'ai été classé parmi les pessimistes avec un très médiocre crédit, parce que, dès les illusions de la jeunesse passées, j'ai eu et j'ai exprimé la conviction que notre pays, de révolution en révolution, glissait irrésistiblement sur la pente que les nations, même avec des retours momentanés de fortune, ne remontent plus.

L'un des caractères les plus frappants de cette marche descendante, c'est, dans la direction des affaires publiques, la substitution des intérêts personnels aux intérêts généraux, effet inévitable de l'insuffisance morale des hommes, qui, pour arriver au pouvoir, se servent de tous les moyens et savent bénéficier de tous les événements.

A l'heure où j'écris (février 1887), ce fléau, qui sévit depuis longtemps sur le terrain de la politique et des affaires, atteint l'armée en lui préparant pour l'avenir des périls dont l'avenir montrera la grandeur. Quelques-uns de ses chefs d'aujourd'hui sont absolument inquiétants. Je ne me suis pas donné la mission de faire ici leur procès ; mais , à l'occasion de la crise du Bourget, j'ai eu le devoir de mettre nominalement l'un d'eux en scène. Je veux achever de dire mon sentiment sur celui-là et sur la situation que préparent au pays les appétits à la fois militaires et politiques qui s'annoncent dans le généralat français.

La commission nommée en 1871 pour la revision des grades conférés pendant la guerre de la Défense nationale lui avait enlevé les étoiles de divisionnaire que lui avait values, à la fin du siège, l'intervention toute -puissante du général Ducrot. De Nancy, le 12 octobre 1871, il m'écrivait une lettre que j'ai sous les yeux, où il énumérait ses titres

à la conservation de son grade et me demandait d'intervenir auprès de la commission pour qu'elle réformât sa décision.

A cette date, fondé à le considérer comme un jeune ambitieux sans mesure', par suite des démarches qu'il avait faites naguère auprès de moi pendant que se déroulait le drame du Bourget, je n'étais pas fixé sur les déplorables réalités du rôle qu'il avait eu là. Je lui gardais un reste des sentiments bienveillants que j'avais eus vingt ans pour lui, et j'aurais souhaité que son grade ne lui échappât pas. Je lui répondis cependant (16 octobre) que je ne pouvais faire droit à son vœu en raison du principe qui avait conduit les officiers généraux, membres de l'Assemblée nationale , à se refuser à toute démarche qui tendrait à influencer les résolutions de la commission des grades.

J'ajoutais que, dans son intérêt même, mon abstention serait opportune, car il pouvait arriver que, pressé par la commission de questions relatives à la crise du Bourget, j'eusse le devoir d'entrer dans des explications qui ne seraient pas favorables à sa cause.

Redevenu et resté longtemps brigadier dans une irritation profonde, le général comte de Garrey de Bellemare prit une éclatante revanche en se posant par un acte public retentissant en dévoué défenseur de la constitution républicaine contre le gouvernement du maréchal de Mac- Mahon, qu'il jugeait avec raison devoir durer moins que la république. Mis sur l'heure en retrait d'emploi par un décret qui révélait à la démocratie ses aptitudes républicaines jusque-là absolument inconnues et le posait en victime du devoir républicain, il reprit sous le gouvernement nouveau son vol vers les hautes sphères. Il est depuis longtemps à la tête d'un corps d'armée, et sa candidature au ministère de la guerre est permanente. On croit géné-

ralement qu'au cas où s'ouvrirait la succession du général Boulanger, autre soldat cher à la démocratie, le général de Bellemare la recueillerait.

Ces élévations et d'autres du même ordre qui ne peuvent , selon l'esprit du temps, manquer de les suivre, sont les symptômes d'un avenir militaire très alarmant. Malheur au pays et malheur à l'armée , si la règle s'établit que les généraux politiciens doivent remplacer dans le commandement les généraux soldats !

A la guerre, où tout arrive, on peut voir des généraux politiciens servis par les événements, par la fortune, atteindre à la renommée. Bien d'autres la rencontrent sur le terrain si incertain de la bataille qui n'ont pas leur intelligence et leur savoir-faire. Mais dans la direction suprême des choses militaires pendant les longues paix qui préparent la guerre, les généraux politiciens n'ont pas d'autre objectif que la popularité, pas d'autre règle de conduite que Yomnia pro dominatione , et, au point de vue des principes, ce sont des destructeurs.

C'est d'ancienne date que j'ai aperçu et signalé les symptômes de cette décadence spéciale qui semble aujourd'hui très avancée.

J'écrivais en 1867 * :

(( Chez les officiers généraux, les mêmes causes pro- « duisent les mêmes effets avec des périls plus grands ce encore, car ceux-là ne reçoivent pas l'exemple, ils le « donnent, et quand dans leurs âmes le calcul a pris la ce place du patriotisme, c'en est fait des armées.

1 L'Année française en 1867, chap. vin, l'Esprit du siècle dans Farinée.

(( Qui ne voit que l'invasion parmi nous de ces passions destructives du désintéressement professionnel fait naître les rivalités et l'égoïsme, favorise les audacieux, écarte les dévouements sincères et désorganise peu à peu, par toute sorte de moyens aperçus et inaperçus, cette grande famille militaire française dont les membres étaient si étroitement unis dans la simplicité et dans l'honneur? »

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