LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES ET MILITAIRES D'OCTOBRE ( SUITE
Historique de l'insurrection du 31 octobre.
De 1830 à 1870 j'ai vu quatre révolutions, de mes yeux, puis-je dire, car j'étais présent à Paris, assistant en observateur ou mêlé personnellement à ces redoutables crises de la vie nationale. J'ai fait aussi toutes les guerres contemporaines, et, septuagénaire aujourd'hui, je me crois autorisé à exprimer ici, sans prétendre d'ailleurs à l'exception, que j'ai été le témoin de beaucoup d'événements. Aucun ne m'a autant impressionné, autant attristé, n'a eu autant d'influence sur mes sentiments, sur mes espérances patriotiques, sur le dégoût déjà ancien et profond que j'avais de la vie publique, que l'insurrection du 31 octobre 1870.
J'avais pourtant fait entrer dans mes prévisions l'émeute au cours du siège, V émeute de la misère, des souffrances, de la faim. Jamais, dans ma confiance de patriote, je n'aurais cru possible que pendant le combat et dès le commencement du combat, sous le canon qui déjà tonnait sans trêve autour de Paris, du sein de la population encore indemne de tout malaise, sortît l'anarchie ; que l'anarchie, prenant à revers l'armée engagée avec l'ennemi, chercherait à se saisir du gouvernement par la force, y réussirait pour
un temps et ruinerait moralement, au profit de l'attaque, tous les ressorts de la défense de Paris.
Ce qui s'est condensé ce jour-là dans mon cœur, — pour y rester, — d'amertumes et de sentiments que je ne veux pas définir ici , dépasse tout ce qu'on pourrait croire. Je savais, j'avais constaté moi-même que nos révolutions avaient rempli le pays de possédants , de dépossédés , d'aspirants à la possession, et que les usurpations, les revendications , les appétits toujours en éveil et les haines politiques, avaient détruit l'esprit public. J'avais à présent la preuve qu'à Paris, dans ce grand centre qui décide si fatalement des destinées de la France entière , le mal était assez profond pour que le concert ne pût pas se rétablir devant l'ennemi victorieux et devant la menace de l'effondrement national !
Le 31 octobre, en effet, au groupe très restreint des sectaires en armes qui agissaient en criant: Vive la Commune! s'étaient joints des milliers de citoyens de toutes les catégories sociales, armés ou non, qui, sans agir, allaient criant partout : A bas l'armistice! Ceux-ci entendaient empêcher le gouvernement de réaliser une entreprise qui avait le mérite d'être moins désespérée et plus raisonnée que toutes les autres, V armistice avec le ravitaillement de Paris, en vue de la convocation d'une Assemblée nationale.
Oui, j'ai cruellement souffert le 31 octobre, et ma pensée ne s'arrêtait pas seulement à la ruine de l'esprit public à Paris. Nous étions depuis longtemps en présence d'une très dangereuse et presque permanente agitation des grands centres provinciaux de Lyon, de Marseille, et j'avais comme la vision d'une autre ruine, celle de l'unité française périssant sous l'effort de la guerre étrangère et de la guerre civile.
J'écris ces lignes en mars 1887, et constatant les progrès
effrayants qu'ont faits en France, dans ces quinze ans de paix, tous les genres de haines intestines, haines sociales, religieuses, politiques, personnelles, et aussi l'isolement de la France dans le monde, je me demande si les calamités que le 31 octobre 1870 je regardais comme possibles ne le seront plus dans l'avenir. Tout n'est -il pas possible à présent dans ce pays divisé contre lui-même ? Qui eût pensé , par exemple , que le crime et la honte de cette première insurrection en face de l'ennemi seraient cent fois dépassés par les crimes et les hontes de lra seconde, celle de la Commune soutenant en 1871 contre l'armée française un autre siège de Paris encore entouré pa? les Allemands?
Ce que les sectaires ont dépensé de fiel démocratique, les conservateurs (le comte Daru menait toujours l'entreprise) de fiel monarchique, pour montrer que le gouvernement de la Défense était responsable de L'insurrection du 31 octobre qu'il n'avait su, au dire de ceux-ci, ni prévenir ni réprimer y est un exemple, que je crois rare, d'injustice politicienne de parti pris. C'est ainsi que s'est faite la légende de cette journée, qui n'est pas plus vraie que la légende du 4 septembre après Sedan et que les autres légendes par lesquelles la politique remplace l'histoire dans notre pays.
Je dirai tout ce que j'ai vu, tout ce que j'ai pu comprendre de cet épisode révolutionnaire du siège de Paris, qui eut les effets désastreux qu'on sait. Si après cette déplorable crise du 31 octobre la lutte a pu se prolonger trois mois encore, c'est moins à nos efforts qu'au patriotique esprit de patience et de sacrifice de la majorité des habitants de Paris restés étrangers aux passions sectaires, qu'a été due cette extraordinaire durée du siège, glorieuse pour la population en dépit de l'indifférence que la légende montre pour le résultat.
Autour des pourparlers commencés par M. Thiers pour un armistice au moment de l'insurrection du 31 octobre, on a beaucoup et passionnément discuté. J'ai sur ce point des données et des convictions qui représentent à mes yeux la vérité historique. -
M. Thiers avait vu de près, à l'état de formation, quelques-uns déjà en action ou en marche pour Faction, les rassemblements armés qui se constituaient en province. Il les avait comparés aux troupes allemandes dont, en sauf-conduit, il venait de traverser les lignes, et cette comparaison avait à bon droit alarmé son patriotisme. En conseil, lui présent, j'ai assisté et pris part à un long et quelquefois ardent débat d'où j'ai pu inférer que M. Thiers, — sans l'exprimer nettement, — tenait la continuation de la lutte pour impossible , par conséquent pour déraisonnable, et que, — sans l'exprimer non plus, — il tenait la conclusion d'un armistice avec la convocation d'une Assemblée pour nécessaire presque à toute condition.
Il jugeait que les Allemands , pressés d'en finir avec les sacrifices considérables que leur avait déjà coûtés cette guerre, étaient disposés à négocier. De nos mains armées pour la défense nationale, l'armistice ferait passer la direction des événements aux mains d'une Assemblée qui, moins ardente et moins engagée, aurait devant le pays toutes les grandes responsabilités de la situation.
La plus lourde, la plus effective de toutes les responsabilités du gouvernement, c'était la question du ravitaillement des places assiégées, de Paris expressément. J'avais démontré sans peine au conseil que si cette garantie nous était refusée , nous ne pourrions admettre un armistice pendant lequel l'épuisement de notre approvisionnement en
vivres nous laisserait, les hostilités reprenant leur cours, à la merci de l'ennemi.
Unanimes sur ce point, nous Tétions sur un autre, l'extension des élections générales à toute la France, sans distinction des portions du territoire occupées par les armées allemandes. Dans l'état d'esprit, d'entêtement patriotique si l'on veut, où nous étions, nous considérions que toute restriction de cette nature préjugerait l'entier effondrement de la France bien avant qu'il se fût réalisé, bien avant que le gouvernement de la Défense nationale eût prononcé l'effort auquel il se préparait, et qu'il eût épuisé les ressources que le pays lui offrait sans compter, pour la dernière lutte.
Ces conditions, que nous entendions exiger, tourmentaient évidemment M. Thiers. Il en sentait comme nous l'importance supérieure, la nécessité impérieuse, et je ne puis dire qu'il les combattît. Mais il jugeait en même temps qu'elles seraient l'écueil des négociations. Sa perplexité était telle, qu'elle ne lui permettait pas de se prononcer. La séance avait duré plusieurs heures sans aboutir, et la discussion, qui s'éternisait, fut renvoyée à une prochaine réunion avant laquelle M. Thiers, fixé sur nos vues, devait sonder celles des Allemands.
C'est l'insurrection du 31 octobre qui remplaça cette discussion, coupant court aux dispositions que M. de Bismarck pouvait avoir à l'accommodement, et mettant le feu à Paris, où assurément notre négociateur ne serait pas revenu sans péril.
L'irréparable désastre de Metz si malheureusement et sincèrement nié par le gouvernement, l'événement du Bourget, les pourparlers en vue d'un armistice, connus de tout Paris
dans la soirée du 30 octobre, avaient jeté les esprits dans un désarroi profond et une vive irritation qui se manifestaient dès le 31 au matin par l'effervescence de la rue. De l'Hôtel de Ville, vers lequel convergeait la foule très bruyante et agitée, le préfet de Paris, M. Jules Ferry, — qui allait faire preuve , pendant toute la durée de cet orage et de ses suites , du plus ferme dévouement , — m'informait de la situation par un télégramme qui invitait le gouvernement à se réunir immédiatement à l'Hôtel de Ville en séance extraordinaire1. A la même heure, le préfet de police, M. Adam, arrivait pour en conférer avec moi.
M. Adam n'était pas seulement un républicain de la veille, comme on dit communément, je crois qu'il était républicain de naissance. Je n'ai eu avec lui que de très courtes et rares relations officielles. Je ne sais rien de sa vie, rien de lui, mais je l'ai vu à son office, très patriote, très résolu à concourir, selon ses moyens, au maintien de l'ordre dans Paris. Je me crois le devoir de repousser ici les accusations ouvertes ou sous- entendues qu'ont portées contre lui le passionné rapporteur de l'enquête sur les actes du gouvernement de la Défense, et la légende après lui.
Tous, nous étions accoutumés à l'agitation de la rue qui était presque permanente, même aux mouvements populaires, qui n'étaient pas rares; mais nous jugions que celui-là serait plus généralisé, plus dangereux en raison de ses origines. M. Adam (comme moi-même et comme nous tous) était bien loin de croire qu'il pût aller jusqu'à un soulèvement insurrectionnel; mais, dans la pensée que les anarchistes chercheraient à exploiter l'effervescence patriotique de la masse de la population, il me demandait de prescrire la
1 A cette date du siège, le gouvernement se réunissait toutes les nuits à l'Hôtel de Ville. Les séances commençaient à dix heures et toujours se prolongeaient très avant dans la nuit.
réunion en armes d'un nombre de bataillons de la garde nationale suffisant pour imposer aux hommes qu'il appelait « les entrepreneurs de désordre ».
Le temps pressait (onze heures du matin); je décidai que seize à dix-huit bataillons choisis parmi ceux qui étaient réputés amis de l'ordre seraient réunis, partie aux abords de l'Hôtel de Ville, partie en réserve sur la place Vendôme et autour. C'était toute une petite armée, qui semblait plus que suffisante pour contenir un mouvement dont les manifestations n'étaient inquiétantes qu'aux environs du siège du gouvernement.
Il fut convenu que la voiture qui avait amené le préfet de police à mon quartier général le conduirait à celui de la garde nationale, place Vendôme ; qu'il remettrait au commandant en chef, général Tamisier, l'ordre que je venais d'écrire et de signer d'urgence ; qu'enfin il se concerterait avec lui pour les dispositions spéciales qu'il y aurait lieu de prendre au titre des services de la préfecture de police.
Mettre sur pied des troupes organisées et casernées , c'est une opération simple et qui s'exécute rapidement. Quand ces troupes sont formées de gardes nationaux individuellement dispersés dans tout un quartier et que la fièvre des événements et des nouvelles retient presque constamment hors de chez eux, l'opération est complexe et veut du temps. Pour réunir ces bataillons, nous avions dû renoncer, pendant le siège, au procédé traditionnel du rappel battu dans la rue. Dans l'état d'excitation désordonnée où était la population, le tambour appelant bruyamment aux armes eût mis le feu dans Paris, fait croire à l'entrée des Prussiens, fait apparaître des masses d'hommes armés, ceux qu'on aurait voulus avec ceux qu'on n'aurait pas voulus, un tumulte substitué à un rassemblement !
C'est au moyen d'un service d'avertissements bien entendu, fait par des agents dont les groupes étaient convenablement échelonnés sur le parcours des quartiers dont les bataillons lui inspiraient quelque confiance, que l'étatmajor delà garde nationale, très actif et très dévoué, avait assuré ses prises d'armes en cas de troubles intérieurs.
Ces dispositions prises, je montais à cheval, et, avec mon entourage ordinaire d'un officier et de deux gendarmes, je me rendais à l'Hôtel de Ville, où le gouvernement devait se réunir. Les rues étaient pleines de monde, d'un monde très excité, très bruyant, nullement offensif.
Aux abords et sur la place de l'Hôtel de Ville, la scène changeait d'aspect. Des foules irritées, au milieu desquelles les bataillons déjà arrivés se maintenaient avec quelque difficulté sur leur terrain , m'assaillaient de cris assourdissants, mais qui eurent toujours, pendant le laborieux trajet que j'avais à faire à travers la place, le même caractère et le même objet :
Pas d'armistice, à bas l'armistice, — la levée en masse, — la guerre à outrance, — des armes, des armes!...
J'affirme que je n'entendis là ni une clameur révolutionnaire , ni une interpellation injurieuse ; ce que voyant , les bataillons de la garde nationale, qui sans doute ne voulaient pas être en reste de patriotisme avec la foule, eurent aussi beaucoup de voix qui criaient : Pas d'armistice , — la guerre à outrance, au moment où je passais devant eux.
Nous n'en étions encore qu'au premier acte du mélodrame qui se préparait, premier acte que j'appellerai d'affolement patriotique. Cet affolement était presque universel dans la population, dans la garde nationale, la bonne et la mauvaise , comme en témoignaient les cris de : Guerre à outrance! des batanlons de choix stationnés sur la place,
et comme en témoigna encore mieux la neutralité de ces bataillons quand, à une heure de là, les affolés envahirent l'Hôtel de Ville.
La population et la garde nationale devaient rester dans cet état d'esprit jusqu'à l'heure assez avancée de la nuit où elles apprirent que les sectaires en armes, succédant aux affolés, étaient arrivés à l'Hôtel de Ville et y installaient la révolution avec l'anarchie.
Nous étions en séance, délibérant confusément, on le croira sans peine, sur une crise dont la solution n'apparaissait à aucun des membres du gouvernement, qui était d'ailleurs, on le sait, un ensemble de républicains d'ordre composite, différant par les vues aussi bien que par la doctrine ; et il y a lieu de croire que si l'un des délibérants eût proposé une solution , elle eût été vivement contestée.
Tout à coup , quelques avertisseurs effarés entrèrent dans la salle des séances, annonçant que la foule escaladait les grilles fermées et pénétrait dans l'Hôtel de Ville sans que les bataillons de la garde nationale eussent mis obstacle à l'entreprise. La situation s'aggravait singulièrement.
Je jugeai que nous avions le devoir d'aller au-devant des envahisseurs, et suivi, je crois, de quelques-uns de mes collègues, je descendis précipitamment les degrés conduisant à la cour où aboutit le grand vestibule. Il était déjà rempli de monde. J'étais en uniforme, et ma plaque de la légion d'honneur me révélant à tous, je lus assailli et assourdi des clameurs que j'avais entendues quelques heures plus tôt en traversant la place de l'Hôtel- de -Ville :
Pas d'armistice y — la levée en masse, — la guerre à outrance, — des armes!...
Point d'insultes. Les plus ardents restaient arrêtés à quelques mètres en avant de moi, vociférant, comme je l'ai dit, et rendant absolument vaines mes objurgations
patriotiques. Cependant la foule succédait à la foule, et je pus constater d'abord qu'on n'y apercevait pas une arme , ensuite que l'élément bourgeois y avait, numériquement, une place presque aussi grande que l'élément populaire. Débordé, désespérant de me faire entendre, encore plus de me faire comprendre, sentant bien que toute lutte était impossible , je me décidai à revenir auprès de mes collègues après avoir ordonné aux quatre compagnies (trois de mobiles, une de gendarmerie) qui formaient le piquet de service à l'intérieur de l'Hôtel de Ville , de se retirer dans l'arrière -cour, avec défense de faire usage de leurs armes hors le cas d'agression. Le rapporteur de la commission d'enquête, comte Daru, s'en étonne. S'en étonnerait-il autant si, au lieu d'entendre de loin dans une retraite sûre le bruit de ces terribles événements, il s'y était mêlé et avait été, par exemple, le 31 octobre 1870 à la place où j'étais sous les voûtes de l'Hôtel de Ville de Paris?
Quand les esprits sont profondément et universellement troublés par le sentiment des malheurs publics, on ne fait pas ouvrir le feu contre la multitude sans armes. Le voulût-on, on ne le pourrait pas! Sous un gouvernement depuis longtemps établi, sous l'empire cher à mon accusateur et au profit duquel il a mené toute cette odieuse campagne d'enquête, que s'était-il passé le 4 septembre 1870? Je réponds en répétant ici ce que j'ai déjà dit ailleurs :
La même multitude sans armes, enfiévrée à la nouvelle du désastre de Sedan par les mêmes colères patriotiques, s'était précipitée vers le palais du Corps législatif. Ce n'était pas un piquet de service qui le gardait , c'était une division d'infanterie tout entière, une division de véritables soldats commandée par trois officiers généraux qui venaient de recevoir directement les ordres et les instructions du ministre de la guerre, général de Palikao, pour la défense
du palais. La troupe en occupait tous les abords et elle en tenait toutes les issues. Est-ce qu'il ne fut pas envahi? Non seulement la foule qui ne se montrait offensive que par ses clameurs ne rencontra pas de résistance, mais elle ne rencontra pas d'opposition, et le ministre de la guerre sortant du Palais législatif eut l'ennui d'être hué par elle sous les yeux de ses soldats.
Les foules armées pour rémeute commencent toujours, ne fût-ce que par quelques individualités, l'agression. Les troupes immédiatement réveillées par elle ripostent, et le combat est définitivement engagé.
Telles sont les lois, consacrées par tous les événements révolutionnaires dont Paris a été le théâtre, qui règlent les situations respectives des troupes chargées de la défense de l'ordre et des foules en mouvement. Si dans l'avenir le sénat et la chambre des députés , — qui regretteront amèrement ce jour-là la sécurité qu'ils ont laissée à Versailles, — sont envahis, ils le seront par la multitude sans armes, jetée par les événements du moment dans une sorte de délire que ne manqueront jamais d'exploiter les meneurs de révolutions.
Rentré en séance, j'avais brièvement informé les membres du gouvernement, — qui ne me parurent à aucun degré troublés, — de l'insuccès de mon entreprise, exprimant l'opinion, acceptée par tous, que nous n'avions plus qu'à attendre sur nos chaises curules les effets de l'invasion. Pourtant, quand elle pénétra tumultueusement dans l'immense salle (dont je ne sais plus le nom) qui précédait celle de nos délibérations, je fis encore avec quelques-uns de mes collègues, notamment avec MM. Jules Favre et Jules Ferry, un effort pour l'arrêter. Nouveaux colloques, nouvelles discussions au milieu des mêmes cris : Pas d'armistice } — la guerre, — la levée en masse!...
Un de nos interlocuteurs qui se dit publiciste et se distinguait par son exaltation, commença, s'adressant à moi, une vive critique des opérations militaires du siège ; je le laissai à sa démonstration. Nous touchions à la porte ouverte à deux battants de la salle de nos séances, et, désespérant pour la seconde fois d'être entendus, nous reprîmes tous nos places autour de la table gouvernementale, suivis d'un très petit nombre d'envahisseurs, qui, arrivés là et ne sachant probablement que faire de l'envahissement, mon traient quelque hésitation et nous laissaient un court répit.
C'est dans cette grande salle de l'Hôtel de Ville, où s'arrêtait le gros des manifestants, que se passa et que finit le deuxième acte de la crise que j'ai appelée à' affolement patriotique. Le troisième, aussi imprévu, je pense, pour eux, au moins pour l'immense majorité d'entre eux, que pour nous-mêmes, allait immédiatement commencer, l'acte des violences anarchiques à main armée! Déjà, dans cette salle même, les cris de : Vive la Commune ! se faisaient entendre.
Par l'autre porte de la salle des séances qui s'ouvrait sur le grand escalier, une centaine d'hommes portant l'uniforme de la garde nationale (la vareuse et le képi) , brandissant leurs fusils, hurlant : Vive la Commune! accompagnés de deux tambours qui battaient à outrance, firent autour de nous l'irruption la plus bruyamment assourdissante qui se puisse imaginer. C'était l'avant -garde des sectaires. D'autres les suivaient, se hâtant dans le grand escalier. En un clin d'oeil ils remplissaient la salle en s'y entassant, les membres du gouvernement enveloppés, — chacun à sa place autour de la table des délibérations, — par un cordon de gardes, l'arme au pied.
A mes collègues républicains je dois encore rendre ici
cette justice, que, malgré la soudaineté et le fracas brutalement révolutionnaire de cette autre invasion, et aussi malgré la diversité, très accusée pour quelques-uns d'entre eux, de leurs visées démocratiques, leur attitude me parut exempte de faiblesse et tout à fait correcte.
J'étais à ma place accoutumée dans le fauteuil de la présidence, ayant à ma droite MM. Jules Ferry et Arago, à ma gauche MM. Jules Favre, Garnier- Pages, Jules Simon, général le Flô, général Tamisier1. L'un de mes aides de camp, le commandant Nicolas Bibesco, se tenait derrière moi, appuyé au dossier de mon fauteuil, poste qu'il ne quitta pas un seul instant de toute cette orageuse soirée. Il me survivra sans doute longues années, et son témoignage sur les faits que j'expose ici, en toute vérité comme en toute simplicité, sera irrécusable.
M. Jules Ferry très audacieusement , M. Jules Favre très énergiquement , voulurent tenir tête à ces insurgés dont plusieurs, — le dessus du panier de l'anarchie, — avaient escaladé la table du conseil et s'y tenaient debout, parlant tous ensemble et objurguant violemment2.
Les voix de MM. Ferry et Favre, immédiatement couvertes par les roulements de tambour, se perdirent dans le vacarme, et ils durent se résigner au silence. Quant à moi, je m'y étais, de parti pris, condamné dès les premiers moments. Me tournant vers le commandant Bibesco, je lui avais dit : « Je puis être par ces drôles l'objet d'outrages que je ne subirai pas sous les insignes du commandement, d Et reti-
1 II y a loin de ce tableau à celui qu'on rencontre dans la légende accréditée par l'odieux rapport du comte Daru, qui représente les membres du gouvernement comme acculés devant l'invasion à l'embrasure d'une fenêtre!
2 On me dit leurs noms : Flourens, Dereure, Juglar, Lefrançais et d'autres que je ne me rappelle pas.
rant mes épaulettes avec la plaque de la Légion d'honneur, je les lui avais remises.
L'un des insurgés devenus orateurs par voie d'escalade, Flourens, plus autorisé que les autres à ce qu'il me parut, obtint leur silence et commença à lire longuement toute une série de décrets préparés par le gouvernement anar chique. Le premier proclamait la déchéance du gouvernement de la Défense nationale et en instituait un autre dont les titulaires tantôt acclamés, tantôt repoussés par les anarchistes euxmêmes, étaient nombreux. Je me souviens de quelques noms : Dorian (qui était, je crois, président), Victor Hugo, Félix Pyat, Blanqui, Delescluze, Flourens, Greppo , Bonvallet (un restaurateur dont la popularité parmi les sectaires était infinie), et d'autres encore.
Le rapporteur de la commission d'enquête trouvant dans cette liste le nom de M. Dorian, ministre dans le gouvernement de la Défense nationale, ne pouvait manquer d'insinuer que sa popularité (qu'il accole charitablement à la mienne) était due à ses tendances démagogiques.
Je n'ai jamais eu de rapports avec M. Dorian (qui déclina bien entendu l'honneur que voulaient lui faire les anarchistes) , et je ne sais à quel étage du monde républicain il appartenait. Mais j'ai le devoir de dire ici que sa popularité, qui fut grande, en effet, pendant le siège, était le résultat exclusif des efforts très patriotiques, très ardents, — ardents jusqu'à être quelquefois gênants pour la direction des affaires militaires, — qu'il fit dans sa spécialité ministérielle pour la défense de Paris (fabrication de canons du nouveau modèle, de projectiles de toute sorte, de poudre, construction d'affûts, etc. etc.). Ces efforts, vraiment dévoués et réussis, méritaient mieux que la physionomie plus qu'incertaine qu'avec sa bonne foi ordinaire le comte
Daru a faite à M. Dorian devant le pays, dans son réquisitoire.
L'un des assesseurs de Flourens, cheminant sur la table jusque devant moi, me présentait le décret de déchéance pour que, me dit -il, ma signature y fût apposée. Je répondais à cette insolence en repoussant la feuille qu'il me tendait silencieusement, mais d'un geste assez vif pour qu'elle lui échappât. Il n'y mit aucune insistance, et, rencontrant partout le même accueil , il revint à Flourens , et il me parut acquis que le groupe anarchiste, reconnaissant que le bruyant appareil de sa prise de possession n'avait intimidé aucun de nous, renonçait à nous faire accepter la déchéance.
Après la bacchanale des décrets, revint la bacchanale des discours et elle dura longtemps. Le commandant Ibos du 106e bataillon, l'un des plus sûrs de la garde nationale, monta lui aussi sur la table et tenta de se faire entendre contradictoirement. Le roulement des tambours anarchistes rendit vaine sa vaillante entreprise.
La nuit s'avançait. Observant attentivement l'attitude des insurgés, je fus frappé de leur indécision. Leurs discours continuaient, leurs tambours roulaient, personne n'agissait. Pas d'arrestations, aucun acte de violence. Des clameurs confuses montant tout à coup de la place de l'Hôtel- de -Ville jusqu'à nous, les orateurs qui se démenaient sur la table se laissèrent aller à un mouvement d'attention inquiète qui ne put pas m'échapper. Evidemment, les sectaires avaient improvisé leur invasion armée en bénéficiant de l'agitation patriotique de la population; ils n'avaient pas pu se concerter, ils n'avaient rien prévu, ils avaient peu de monde, ils avaient remplacé le programme
d'exécution et l'équilibre qui leur manquaient par l'audace et par le bruit.
En ce moment, l'un de mes aides de camp, le commandant Faivre, parvint à travers la foule jusqu'à mon fauteuil sans rencontrer d'opposition, rallia derrière moi le commandant Bibesco et m'annonça que le général Ducrot, dont le quartier général était à Neuilly, avait, sur la nouvelle de l'insurrection, mis sur pied son corps d'armée et allait entrer dans Paris :
ce Je défends formellement au général Ducrot et à tous <r autres commandants des troupes d'abandonner leurs c( postes de combat devant l'ennemi. Que cette interdic- « tion soit immédiatement télégraphiée partout. Rappelez « au général Schmitz, chef d'état-major général, que j'en- « tends que, dans aucun cas, au cours du siège, les troupes « soient mises en situation d'entrer en conflit armé avec la « population de Paris. »
L'ordre d'urgence qu'emportait le commandant Faivre résumait les vues de principe dont j'ai fait l'application jusqu'à la fin de mon gouvernement de Paris. Je jugeais que c'était à la garde nationale qu'il appartenait d'y assurer le maintien de l'ordre; qu'elle en avait le devoir; qu'elle y avait le plus haut intérêt; que dans ses rangs, la majorité des citoyens qui entendaient remplir ce devoir, et qui avaient la conscience de cet intérêt, était immense; qu'enfin, si je me trompais sur tous ces points, l'effort désespéré que nous faisions à Paris était un contresens , et que la population de Paris n'en méritait pas le sacrifice.
Dans la nuit du 31 octobre, la population montra qu'elle le méritait , par la marche de concentration en quelque sorte triomphale que cent bataillons, enfin informés de ce qui se passait , firent sur l'Hôtel de Ville pour arracher le gouver-
nement de la Défense aux mains des sectaires qui n'attendirent pas la répression.
C'est par cette règle de conduite, qualifiée de faiblesse ou d'irrésolution, qui dérivait au contraire, je crois, d'un ferme et tranquille jugement de la situation, que côtoyant pendant tant de mois sous les yeux de l'ennemi la guerre civile, j'ai pu en empêcher l'explosion, enlever aux Allemands la joie d'entendre le canon tonner dans Paris , épargner aux Parisiens l'horreur de l'entendre tonner contre eux , et faire durer une résistance qui devait honorer le pays et dont je croyais alors que le pays s'honorerait luimême.
Un incident singulier vint me confirmer dans le sentiment que j'avais de l'irrésolution et des incertitudes des sectaires.
Un homme aux galons de sergent, qui paraissait avoir un rôle dans l'insurrection, avait été ou s'était chargé spécialement de ma garde. Il me dit qu'il avait longtemps servi dans les zouaves. L'arme au pied, plein de déférence, il me laissait librement communiquer avec mon aide de camp, commandant Bibesco, toujours adossé à mon fauteuil, et avec quiconque se présentait. D'une nature alerte et gaie, il interpellait incessamment, en les accablant de lazzis, ses compagnons qui péroraient sur la table.
Flourens y était depuis longtemps , à bout de lecture et de commentaires de ses décrets , assailli par les continuelles et violentes sommations de ses gens restés dans la foule, ahuri, balbutiant, le gosier desséché, incapable de continuer son rôle.
Voyez-vous, mon général, — me dit le sergent d'insurgés, — voilà des b... qui nous ont fait prendre les armes au galop et qui nous ont menés ici sans savoir quy faire.
Et mettant ses deux mains en porte-voix : Florence, ma vieille, tu faiblis! lui cria-t-il, avec une intonation si bruyante et si pleine de raillerie, que j'en ris de bon cœur malgré moi et malgré les circonstances, pendant que Flourens, les yeux hagards, le regardait sans comprendre. Mais j'avais dès lors l'opinion bien arrêtée, que ne partageaient pas, je pense, la plupart de mes collègues, que la crise ne pouvait pas tourner à la tragédie.
Peu après cet épisode caractéristique , le commandant Ibos, du 106e bataillon, — que je n'ai jamais revu depuis cette nuit révolutionnaire, ce qui fait honneur à son caractère et à son désintéressement, — parut à côté de mes deux aides de camp (le commandant Faivre , sa mission accomplie, était revenu) :
« Mon général, j'ai en bas une partie de mon bataillon et quelques hommes ici , voulez-vous tenter la sortie ?
— Combien d'hommes ici ?
— Une vingtaine.
— Ce n'est pas suffisant. Il faut qu'il y en ait assez pour nous envelopper en demi- cercle pendant notre retraite. Faites -les venir, je vais prévenir les membres du gouvernement. »
Me penchant à droite et à gauche, et aussi par MM. Jules Ferry et Bibesco, je fis passer à mes collègues l'avis suivant : Tout à l'heure, je me lèverai brusquement. Dirigezvous tous a ma suite vers le grand escalier.
L'avis parvint-il à tous exactement ou, parvenu, fut-il mal compris? Ceux qui étaient en très grand nombre à ma gauche s'étendaient-ils trop loin pour être en mesure d'en profiter? Quelques-uns jugèrent-ils que cette échappade était risquée ? Je ne sais. Ce qui est sûr, c'est que prévenu par le commandant Ibos que tout était prêt, je me levai
vivement, marchant vers la porte du grand escalier, suivi par MM. Jules Ferry, Arago et mes deux officiers.
Mon sergent d'insurgés ne parut pas y prendre garde. Quelques mains, s'avançant pour me saisir, rejetèrent sur moi mon fauteuil que le commandant Bibesco releva par un mouvement brusque , en me faisant de ce meuble une protection momentanée. L'effort des sectaires pour me reprendre fut très mou et s'arrêta là. Mes deux officiers faisant arrière -garde, et, je pense, les apostés du commandant Ibos couvrant les flancs de notre courte ligne de retraite, nous pûmes gagner le haut du grand escalier et le descendre, au milieu d'un désordre indescriptible d'allées et de venues , de clameurs conservatrices et anarchiques , mais sans apparence de lutte, sans qu'aucun de nous eût à subir une violence ou même une insulte.
C'est que les sectaires d'en haut , avertis par les sectaires d'en bas, savaient que l'Hôtel de Ville était enveloppé par un afflux toujours grossissant de bataillons en armes, dont les cris contre -révolutionnaires montraient clairement l'esprit et les résolutions.
De cette scène dramatique dont le commandant du 106e ba^ taillon, calme, perspicace et capable d'initiative, fut le véritable héros en servant avec dévouement la cause de l'ordre, j'ai gardé des souvenirs d'une précision spéciale, peut-être parce que j'étais calme moi-même et parce que, ayant expérimenté, au cours de ma vie, les hommes et les choses dans des jours de crise et de péril, je n'avais pas encore vu d'hommes comme ceux-là et de choses comme celles-là.
Dans ces souvenirs, je ne dois pas omettre l'assistance cordiale que me prêta personnellement sans me connaître, pendant toute la durée de l'aventure, le capitaine de la garde
nationale Alexandre Brette. Ce fut lui qui, pendant que nous descendions pêle-mêle le grand escalier en ligne droite et d'une longueur infinie, me décoiffa inopinément, remplaçant mon képi brodé d'or d'officier général par le sien. Il croyait que les sectaires, postés sur le palier supérieur d'où ils voyaient de haut notre défdé , m'ajustaient sur ce point de mire.
Je juge que sa crainte était vaine et qu'aucun d'eux n'était en disposition de se signaler par une action d'éclat de cette nature; mais peut-être en firent-ils, pour la forme, la démonstration.
Cent témoins attesteraient aujourd'hui , les survivants attesteront après ma mort la sincérité, l'absolue vérité de ce simple récit. Voici celui du rapporteur de l'enquête comte Daru :
(( Un garde, glissant sa tête entre le général et M. Emmace nuel Arago, leur dit tout bas : ce Nous pouvons vous sauce ver. » Le général hésitait. Aussitôt, un homme doué d'une « force athlétique l'enlève et l'emporte dans ses bras. La « foule le pousse vers la porte, etc., etc. »
Et le général Ambert, dans son déplorable livre sur le siège de Paris, enchérissant sur le comte Daru, remplace l'homme doué d'une force athlétique, qui prend de telles libertés avec le gouverneur de Paris, par le tambourmajor, d'une force herculéenne, du 106e bataillon!
Comment comprendre que des hommes , — je ne dis pas de ce caractère, — mais de cette condition et de cet âge, l'un ancien ministre, l'autre conseiller d'Etat de l'empire, tous les deux plus qu'octogénaires aujourd'hui, aient pu descendre jusqu'à imaginer de si puériles et incroyables fables pour consoler leurs regrets et satisfaire leurs pas-
sions politiques, leurs aversions personnelles, leur rage de décri ? Quels juges et quels historiens !
J'ai exprimé précédemment qu'en principe, je ne ferais entrer dans ce travail que l'exposé, avec le commentaire, des événements dont j'aurais le droit de témoigner pour les avoir conduits, ou y avoir participé, ou les avoir vus. Je n'ai donc rien à dire de ce qui se passa à l'Hôtel de Ville, depuis ma sortie jusqu'à la libération des membres du gouvernement restés prisonniers des anarchistes, ne pouvant prononcer entre les versions contradictoires qui se sont produites à ce sujet.
Revenu à mon quartier général, j'y trouvais réunis cent conseillers civils et militaires plus qu'agités, chacun envisageant la situation à son point de vue, tous parlant à la fois. Il fut cependant possible d'ouvrir au milieu de ce bruit qui me fatiguait (j'étais sur la brèche depuis douze heures) une conférence d'où sortit, sans tarder, la résolution d'aller reprendre possession de l'Hôtel de Ville avec les gardes nationaux qui affluaient et dont l'esprit, en revirement complet, se montrait excellent.
Le colonel Roger du Nord, de digne, patriotique et regrettée mémoire, répondant de sa troupe, demanda et obtint le commandement de la colonne qui allait marcher. M. Jules Ferry, plein d'une énergie toujours prête, demanda, à titre de membre du gouvernement et de préfet de Paris, la direction générale de l'opération1. On en sait les résultats.
Pendant que M. Jules Ferry faisait aux insurgés somma-
1 Mes souvenirs, en raison des agitations au milieu desquelles ils s'étaient formés, étaient incertains au sujet des conditions dans lesquelles M. Jules Ferry et le colonel Roger du Nord avaient reçu cette mission. C'est le chef d'état-major général de l'armée de Paris, général Schmitz, présent à la conférence, qui les a fixés avec précision.
tion de se rendre, ceux-ci, sauf quelques comparses retardataires qui furent saisis, s'étaient échappés en vertu d'un compromis intervenu entre les prisonniers et leurs gardes. Quel compromis et quels en furent les médiateurs ? Je ne l'ai jamais su, ne l'ayant jamais demandé, par la raison que la question me paraissait d'intérêt très secondaire au milieu des orages où elle se produisait, et parce que je m'expliquais sans peine l'événement lui-même.
Je crois d'abord que tous éprouvaient quelque soulagement à rencontrer la possibilité de se libérer à bon compte , les uns des violences et des périls en face desquels ils étaient depuis douze heures, les autres des effets de la vindicte publique dont ils se savaient de plus en plus menacés.
Je crois ensuite que ce dénouement était en quelque sorte dans la force des choses, les gouvernants prisonniers convaincus de leur impuissance vis-à-vis des centaines d'hommes armés qui les entouraient, leurs gardes convaincus de leur impuissance à poursuivre l'entreprise anarchique vis-à-vis des masses qui enveloppaient l'Hôtel de Ville.
Enfin , il me paraît probable que la version attribuant au commandant de la garde nationale, général Tamisier, qui partageait le sort des membres du gouvernement, la conclusion du compromis, soit la vraie. Il avait sur les sectaires, tous gardes nationaux, une influence républicaine relative. Il est à croire qu'il s'en servit pour déterminer cette entente verbale dont les membres du gouvernement, plusieurs se refusant à intervenir, bénéficièrent.
Les politiciens ont poussé des cris de paon contre cette entente et aussi contre l'élargissement qui eut lieu, paraît-il, peu après (en exécution des mêmes engagements) des anarchistes qui avaient été arrêtés. Je juge que si les contractants ne pouvaient pas prétendre à l'héroïsme , il n'y avait là non plus rien qui ne s'expliquât par les circonstances
que je viens d'exposer avec une entière impartialité, puisque je n'y étais pas participant, et que je m'étais libéré moimême par d'autres voies.
Est-ce que d'ailleurs, — je l'ai déjà dit au commencement de ce livre, — le siège de Paris ne fut pas, d'un bout à l'autre, un compromis entre le gouvernement sans autorité possible par manquement de tous les moyens qui créent l'autorité , et les masses populaires en armes et en fièvre , au fond maîtresses de la situation , à qui ne pouvant montrer la force qu'il n'avait pas, il était réduit à déguiser de son mieux sa faiblesse?
N'est-ce pas ce compromis qui , au milieu d'intolérables souffrances , a fait durer plus de quatre mois , sans explosion de guerre civile, un siège auquel le monde politique ne cro}^ait pas plus que le monde militaire et dont j'avais moimême limité l'effort à soixante jours?
Est-ce que, à l'heure qu'il est (avril 1887), après de longues années de paix, la république gouvernée par les républicains échappe à une sorte de compromis permanent , — que je lui reproche amèrement à mon tour, — entre le mandat gouvernemental et la pression des foules?
Et pourquoi , si indulgent pour la république du siège , suis-je si rigoureux pour la république d'aujourd'hui? C'est qu'elle n'a pas devant elle Y invasion et Sedan, derrière elle l'affolement public , la multitude en armes , les menaces de la guerre civile ; c'est qu'enfin gouvernement établi , elle a la loi, les tribunaux, une police et une armée, toutes les forces sociales, politiques, judiciaires et militaires qui nous ont manqué pendant le siège.
Je crois avoir vu cette nuit-là, parce qu'on me les a montrés et nommés, tous les chefs principaux du groupe anarchiste et presque tous ses associés de marque. La plupart, et Flourens lui-même, semblaient pourtant recon-
naître l'autorité d'un supérieur dont le nom, dans leurs bruyants colloques , revenait incessamment. C'était le citoyen Blanqui, qui menait toujours, paraît-il, et ne se montrait pas. Je ne l'ai jamais vu. J'appris par un des employés du secrétariat de l'Hôtel de Ville que pendant toute la nuit du 31 octobre il avait siégé dans un bureau, qu'il avait rédigé les décrets de l'insurrection et formé, sous la dénomination de « comité de salut public » , la liste révolutionnaire des nouveaux gouvernants dont j'ai précédemment fait connaître les noms.
Tous les membres du gouvernement s'étaient réunis chez moi après leur libération. Il fut entendu que nos conseils se tiendraient désormais au quartier général, infiniment moins accessible à l'invasion que l'Hôtel de Ville, qui est l'objectif traditionnel de l'émeute.
Cependant , sur les boulevards , rue de la Paix , place Vendôme, rue de Rivoli, place de l'Hôtel-de-Ville , sur les quais, la garde nationale avait formé ses masses. Sur les instances du général Ducrot, qui m'avait rejoint au Louvre, je me décidais, — n'y inclinant guère, car on sait le peu de goût que j'ai pour ces représentations d'opéra, — à passer une revue de nuit aux lueurs du gaz.
Partout, excepté sur la place de l'Hôtel- de- Ville où des cris isolés et intimidés de Vive la Commune ! se firent entendre, ce furent de longues et bruyantes acclamations. Je n'en pris, selon mon habitude, que ce que je devais, et enfin, après plusieurs heures de ce laborieux parcours, je rentrais avec le jour au quartier général assourdi, exténué, et, malgré ces apparences d'ovation, écœuré pour toujours. Je le suis encore, et de plus en plus, après seize ans de la plus étroite retraite.
Dans ma proclamation du lendemain 1er novembre à la
garde nationale de Paris, j'exposais avec une sincérité absolue la succession des événements qui avaient provoqué l'agitation populaire dont l'insurrection avait momentanément bénéficié; le désastre de Metz que le gouvernement avait ignoré jusque-là ; l'origine des négociations pour l'armistice due à l'intervention des puissances neutres et leur objet patriotique; le peu d'importance militaire, quant à l'avenir du siège, de la prise et de la reprise du Bourget.
Sur ce dernier point, abusé par les rapports du général de Bellemare * , je commettais une grave erreur. J'attribuais pour une part, dans cette proclamation, la perte du Bourget à l'insuffisance de surveillance et d'énergie de ceux de ses défenseurs qui s'étaient laissé surprendre et avaient abandonné la position !
C'est que le général de Bellemare, rendant compte des événements (dans les termes que rapporte la note qu'on vient de lire) au chef militaire dont il dépendait, le gouverneur de Paris, en rejetait la déplorable issue sur la faiblesse et l'incapacité d'un colonel, sur la débandade, qu'il déclarait injustifiable, d'une partie des troupes engagées.
Et à dix-neuf mois de là, quand il n'avait plus rien h
1 Conclusion du rapport officiel (30 octobre) du général de Bellemare :
« Les troupes en petit nombre qui se sont trouvées devant l'ennemi « (il s'agit de la défense héroïque du commandant Baroche et de ses « soldats) ont fait courageusement et vaillamment leur devoir. Je n'en « dirai pas autant de celles qui, s'étant laissé surprendre, n'ont pas « montré le sang-froid et l'énergie qu'exigeait leur situation critique. » (Critique! c'est perdue qu'il fallait dire.)
Extrait d'une lettre officielle (30 octobre) du général de Bellemare, jointe à ce rapport :
« La position du Bourget n'a été perdue que par les dispositions, « la négligence et l'incurie de celui (le colonel commandant sur les « lieux) qui avait reçu mes instructions particulières. » Quelle audace! C'est le général lui-même qui aurait dû être là au lieu et place de ce colonel incriminé.
espérer et rien à craindre de ce chef militaire depuis longtemps disparu, le même général appelait, comme on Ta vu, M. Dentu devant la justice pour s'entendre dire que la perte du Bourget était exclusivement due au mauvais vouloir du gouverneur de Paris, à son refus d'assistance , et s'entendre condamner pour avoir publié un livre où le général de Bellemare était incriminé !
On sait comment, bien que ne connaissant alors qu'une part de la vérité, j'ai coupé court à cette ardeur judiciaire; mais le trait que je viens de citer est caractéristique.
Je termine cette relation des événements qui attristèrent les derniers jours d'octobre, par une réflexion que ne m'inspire pas le besoin, — je ne l'ai à aucun degré, — de louer le gouvernement assiégé, mais par le besoin d'exprimer ce que je crois conforme à la vérité.
Si le 31 octobre 1870 le gouvernement, au lieu de tenir ferme au centre de la tempête, en se refusant obstinément à se démettre, s'était éclipsé, comme avaient fait en pareil cas d'autres gouvernements plus régulièrement et plus solidement établis, les citoyens Delescluze, F. Pyat, Blanqui et les autres meneurs de l'insurrection tenaient leur revanche. Ils ressaisissaient ce jour -là le pouvoir qui leur avait échappé le 4 septembre.
En ne se laissant pas accabler par la soudaineté et la violence de l'agression, le gouvernement de la Défense, au prix de douze heures de périls et d'angoisses tranquillement subis par la plupart de ses membres, donna le temps à la garde nationale de se reconnaître, d'apprendre le véritable état des choses, d'en mesurer l'effet qui allait à la fois livrer Paris à l'ennemi du dehors et à l'ennemi du dedans.
Cette marche convergente, dont j'ai déjà fait mention, de plus de cent bataillons parisiens acclamant la Défense
nationale, déterminait au sein de la capitale, — bien moins révolutionnaire qu'incessamment révolutionnée, — un vif mouvement conservateur. Il fut assez profond pour assurer au gouvernement, à trois jours de là, cinq cent cinquante huit mille votes de confiance, contre soixante- trois mille votes hostiles, et pour soutenir pendant quatre -vingt jours encore , jusqu'aux dernières extrémités de la famine , la constance d'une population exténuée.
Encore la justice militaire pendant le siège.
J'ai entendu soutenir, même par de bons esprits, que l'énorme majorité obtenue par le gouvernement dans la votation du 3 novembre, le rendait maître de la situation, et qu'à dater de cette sorte de consécration plébiscitaire , il pouvait tout. C'est là une erreur absolue.
L'événement du vote devait avoir et eut effectivement pour résultat principal et de haute importance , de faire durer le siège, comme je l'ai dit, en intimidant l'anarchie, au moins en arrêtant ses progrès et en contrariant ses entreprises. Il ne libérait le gouvernement d'aucune des causes de faiblesse qui l'énervaient. Je les ai définies dans les chapitres qui précèdent et je n'y reviens pas ; mais elles allaient s'aggraver de toutes les divergences de vues, profondes comme on le verra plus loin, qui, dès le lendemain de l'orage du 31 octobre et à cause de lui, divisèrent les membres du gouvernement et leurs principaux auxiliaires au point d'amener la retraite de plusieurs d'entre eux. Enfin son triomphe électoral ne lui donnait ni la victoire sur les Allemands, que la foule attendait de lui, ni une justice qui se décidât à sévir, ni une police organisée qui fût en mesure d'agir.