‹ Œuvres posthumes (volume 2)Chapitre 73 sur 148 · M. RANG · texte numérisé non relu

M. RANG

— Vous avez une occasion sûre de l'informer par communication verbale. Son ami Ranc, très intelligent, dévoué, dont Ferry répond, va monter en ballon pour le rejoindre. Ayez une conférence avec lui. Quant à moi, je reste muet. »

Telle fut l'origine de la décision que je prenais, quelques jours après le départ de M. Gambetta, d'appeler M. Ranc au Louvre, la veille, peut-être le jour même de son ascension en ballon. Je ne l'avais jamais vu. Je ne l'ai jamais revu, je pense. Je savais qu'il passait dans le monde conservateur pour un républicain avancé. Il fut introduit dans mon cabinet par les deux officiers de mon état -major particulier initiés à la préparation de notre entreprise , le commandant Nicolas Bibesco et le capitaine Arthur Brunet, tous les deux présents à la conférence qui suivit.

J'avais sous les yeux, dans M. Ranc, un jeune homme vigoureux, barbu, de bonne mine, dont la physionomie très éclairée et les premières paroles me plurent. Il me parut saisir d'emblée l'importance de notre opération et de son but, ses chances possibles de réussite, ses périls probables, et comment une part de ces périls pourrait être atténuée, si la délégation de Tours se trouvait en mesure, — ce dont elle serait juge, — d'appuyer notre marche en avant par un déploiement de forces suffisantes sur notre flanc gauche, le long de la rive gauche de la Seine , vers la partie moyenne de son cours entre Rouen et les Andelys{.

Eh bien , déposant devant la commission d'enquête ,

1 L'un des assistants à cette conférence, le capitaine Arthur Brunet, qui n'était là qu'auditeur et qui avait par conséquent l'esprit absolument libre, en a fait le récit détaillé dans une déposition adressée au président de la commission d'enquête, M. Saint- Marc Girardin, publiée avec toutes les autres pièces de ce grand procès politique. Cette déposition, qui relate des incidents dont je n'avais nul souvenir, est très intéressante, très probante et l'expression même de la vérité.

M. Ranc a nié qu'il eût reçu de moi cette mission pour M. Gambetta ! Peut-être que dans cet entretien avec le gouverneur de Paris, qui eut, a-t-il dit en substance, divers objets (quels objets, je le demande?), il a été incidemment question d'un projet d'opération vers la basse Seine, mais rien de plus ; par conséquent , pas de communication spéciale à faire à M. Gambetta et pas de demande de concours.

M. Ranc est aujourd'hui, m'assure-t-on, un personnage politique en évidence. Je n'ai pas contre lui l'ombre d'un mauvais sentiment; mais j'ai à la fois le devoir et le regret de dire que, dans le cas dont il s'agit, il a formellement nié la vérité.

Si les républicains et lui-même étaient disposés à contester sur ce point, il leur serait difficile, je pense, de ne pas reconnaître qu'il est nettement établi par la dépêche officielle suivante, adressée par M. Jules Favre à M. Gambetta et publiée depuis, avec toutes les dépêches de la Défense nationale, par le service télégraphique :

« Jules Favre à Gambetta, 19 octobre 1870.

« Général Trochu m'a expliqué tout son plan. Ranc « vous en a porté tout ce qui est nécessaire, et vous savez ce comment opérer. »

M. Ranc, il est vrai, peut exciper d'une circonstance atténuante. La commission d'enquête devant laquelle il témoignait se montrait infiniment moins préoccupée de rechercher la vérité que de ruiner dans l'opinion, au profit de la monarchie , la république , la Défense nationale et M. Gambetta qui les représentait toutes les deux. Elle allait dans son aveugle passion jusqu'à lui faire un crime de lèse -défense nationale de n'avoir pas répondu à mon

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