‹ Œuvres posthumes (volume 2)Chapitre 76 sur 148 · MES AVIS A M. GAMBETTA · texte numérisé non relu

MES AVIS A M. GAMBETTA

j'énumérais les conditions dans lesquelles des troupes sans équilibre et sans cohésion peuvent aborder le champ de bataille. Mais, plus peut-être qu'aucun de ses coreligionnaires politiques, le président du gouvernement délégué était hanté par les souvenirs de l'invasion de 1792. Il croyait , — généreusement , — que tout était possible au patriotisme réuni à l'audace, et ses combinaisons militaires, celles de ses collaborateurs, reposaient sur cette donnée toute de sentiment.

Ils ne savaient pas que la guerre moderne, celle qu'avaient révélée les foudroyants événements des campagnes de Sadowa et de Sedan , était une guerre de préparation, de nombre et d'arsenal, qui n'avait pas plus de rapports avec Valmy et Jemmapes, que Valmy et Jemmapes avec Senef et Denain !

Déjà, par suite de cette grave erreur d'optique militaire, ils avaient sacrifié autour d'Orléans un vieux, très digne et très énergique soldat, le général de la Motte-Rouge, qui fut surpris au moment même où il prenait le commandement par des forces d'une supériorité numérique manifeste, d'une supériorité militaire accablante. Les deux tiers de ses troupes lâchèrent pied devant l'ennemi , bien qu'à la tête de l'autre tiers (les zouaves pontificaux et la légion étrangère) il eût personnellement renouvelé les preuves de vaillance qui avaient honoré sa carrière dans les guerres d'Orient (Sébastopol) et d'Italie.

Brutalement destitué , il avait été remplacé dans le commandement par le général d'Aurelles , le futur vainqueur de Coulmiers, qui ne devait pas, lui non plus, échapper, malgré sa victoire, à la destinée dont on a vu qu'à Paris, au milieu de l'ivresse qu'avait provoquée la nouvelle de ce premier triomphe de la Défense nationale, j'avais gardé et exprimé la prévision (déclaration de M. Picard).

Les réalités du combat de Goulmiers.

Le combat de Goulmiers faisait-il du général d'Aurelles un général sauveur, de ses troupes une armée devenue l'émule de l'armée allemande , de l'événement lui-même une garantie, tout au moins un gage d'avenir pour la Défense nationale ?

Non. C'était un coup de fortune démesurément grossi, comme toujours, par l'imagination française surexcitée par le patriotisme français.

Le corps d'armée bavarois du général von der Thann (deux divisions avec des compléments d'artillerie et de cavalerie prussiennes) avait battu sans beaucoup d'efforts le rassemblement du général de la Motte-Rouge. Il se tenait aux environs d'Orléans, en confiance, un peu en l'air, n'imaginant pas, je pense, que la Défense nationale, après cet échec, pût lui opposer des forces beaucoup plus redoutables que celles qu'il venait de disperser.

Tout à coup, à son grand étonnement (que j'aurais partagé), il apprenait qu'il avait devant lui le général d'Aurelles avec cinq divisions d'infanterie, deux divisions de cavalerie et cent trente Louches à feu (de ligne et de réserve). Sa confiance fut assez atteinte pour qu'il s'établît sur la défensive dans des positions fortifiées à la hâte , dont le point d'appui principal était Goulmiers. Il disposait d'environ quarante-cinq mille hommes.

Le général d'Aurelles prenait l'offensive contre lui avec quatre divisions (la cinquième restée sur la rive gauche de la Loire), toute sa cavalerie et quatre-vingt-dix pièces (l'artillerie de réserve n'ayant pas donné). En tout, soixante mille hommes.

LE GÉNÉRAL D'AURELLES 410

Soixante mille hommes contre quarante -cinq mille, voilà toute la bataille de Coulmiers.

Le général von der Thann , qui ne fut que très faiblement entamé, dut être soulagé par la pensée qu'il avait pu être honorablement battu dans de telles conditions, et que sa chance avait été grande de n'avoir eu à lutter que contre une armée improvisée; car, s'il en avait été autrement, le corps bavarois, poursuivi et débordé, n'aurait pas eu de retraite possible.

Le général d'Aurelles.

Je ne crois pas avoir diminué les mérites du général d'Aurelles et de ses jeunes troupes, en disant sur le combat de Coulmiers la vérité, cette vérité militaire qu'en France on altère toujours, qu'on dénature souvent, en vue d'exalter dans le succès, de consoler dans la défaite l'orgueil national. Déplorable enseignement !

Et qu'arrive -t-il après ces premiers transports de l'enthousiasme public et après cet impérieux devoir fait à l'armée de Paris d'abandonner, à la veille de l'exécution prête, son entreprise à l'ouest, pour marcher à l'est audevant de l'armée libératrice ?

Il arrive que le général d'Aurelles, qui a pourtant pris à Orléans la meilleure position que lui offre la région , qui a judicieusement disposé ses troupes sur ce terrain défavorable à leur action décousue, qui s'est enfin montré aussi énergique qu'à Coulmiers, ne peut pas tenir devant les masses organisées qui viennent l'assaillir , prononce sa retraite et abandonne Orléans.

En quels termes l'événement m'est-il annoncé?

A la suite d'une monstrueuse défaillance du général d'Aurelles, Orléans a été évacué devant les efforts de Frédéric- Charles.

Ces lignes sont extraites d'une longue dépêche par pigeon (Gambetta à Trochu) de Tours 5 décembre, postérieure, comme on voit, aux rudes combats que l'armée de Paris venait de livrer les 29, 30 novembre et 2 décembre, en avant de la Marne, pour s'ouvrir un passage à travers les lignes allemandes et marcher au-devant de l'armée de la Loire.

Monstrueuse défaillance! Voilà le vainqueur de Coulmiers , général d' Aurelles , au même niveau de chute que son prédécesseur dans le commandement, le vaincu d'Artenay, général de la Motte - Rouge !

Quelle consommation de généraux dans des temps ainsi faits, et même de héros! Désordre dont on s'étonnera moins si on considère que trop souvent , pour faire des héros , il suffît d'un événement vivement exploité par quelques articles d'un journal en crédit. Qui cependant, parmi les juges compétents, pourrait refuser à ces deux vigoureux soldats la justice d'avoir fait tout ce que leur commandaient l'expérience professionnelle, le devoir et l'honneur?

Ce qui est véritablement surprenant dans cette éphémère victoire de Goulmiers et dans les événements militaires qui suivirent en province , ce qui mérita à M. Gambetta, je le répète , et à ses auxiliaires une place d'honneur dans l'histoire de cette guerre, c'est le fait à peine explicable d'avoir pu mettre en ligne devant l'ennemi, en quelques semaines, des armées presque régulièrement constituées. Quel ressort merveilleux de la Défense nationale dans un pays désorganisé, pénétré par l'ennemi, qui venait de voir disparaître à Sedan sa véritable armée avec ses généraux, ses officiers, ses soldats, son matériel de guerre, ses approvisionnements !

A quel degré ce sursum corda n'aurait -il pas honoré les malheurs de la France, en lui méritant l'estime et la sym-

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