‹ Œuvres posthumes (volume 2)Chapitre 82 sur 148 · LE GÉNÉRAL DUCROT AVANT LA BATAILLE · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL DUCROT AVANT LA BATAILLE

plus favorisés. J'en ai dit la raison, d'ordre exclusivement politique, et j'y reviendrai encore.

Malheureusement, extrême en tout, il se laissait invariablement emporter par la passion du moment qui l'agitait. Parlant à ses troupes prêtes pour l'action, il terminait par ces phrases imprudentes une proclamation enflammée :

« Pour moi, j'y suis bien résolu, j'en fais le serment « devant vous, devant la nation tout entière : je ne ren- « trerai dans Paris que mort ou victorieux. Vous pourrez <( me voir tomber, vous ne me verrez pas reculer. Alors ne <r vous arrêtez pas, mais vengez -moi. s

Par quelle passion le général se laissait- il emporter là? Par la plus noble et la plus généreuse qui puisse élever l'âme d'un soldat, par la passion de la patrie. Et la passion la plus sincère , car entre tous les généraux de mon temps celui-là fut l'un de ceux qui inclinaient le moins au charlatanisme et à la pose militaire. Il était ambitieux, violent, et comme tous les hommes qui ne sont pas toujours maîtres d'eux-mêmes, il était à de certaines heures injuste pour quelques-uns, rempli pour quelques autres d'un engouement qui ne se justifiait pas, mais toujours simple, toujours vrai, toujours convaincu jusque dans ses écarts et , — ce qui est rare aujourd'hui et montre qu'aucun sentiment subalterne n'entrait dans ce ferme esprit, — dédaignant la popularité.

Cette popularité, il l'avait eue autrefois, comme moimême, sans la chercher, et M. Jules Ferry, caractérisant officiellement en conseil de gouvernement la situation du général Ducrot, l'avait justement appelé Vidole militaire de Paris. Mais toutes les idoles de Paris, quelles qu'elles soient, ont des pieds d'argile.

D'abord, en ne rencontrant pas la victoire dans les engagements qu'il avait jusqu'à présent conduits, le général avait subi devant l'opinion des foules un commencement de

déchéance. Et puis , quand les Parisiens , armés de sa proclamation à la veille des combats de la Marne, le virent rentrer le lendemain dans Paris, vaincu et vivant, ce fut un concert de railleries analogue à celui qui vint m'assaillir, quand furent publiés et dénaturés quelques passages du testament que j'avais écrit au commencement de la guerre de 1870, sachant bien quelle en serait l'issue.

Les politiciens de Paris auraient toléré l'insuccès de Ducrot , peut-être même auraient- ils exalté sa mémoire avec érection de statue et le reste, mais il fallait pour cela que, fidèle à son serment, il leur fût rapporté mort. On verra plus loin que s'il ne put pas leur donner cette satisfaction , ce ne fut pas faute de l'avoir expressément et obstinément voulue. J'ai constaté par mes yeux , non par ouïdire, qu'il employa tous les moyens connus sur les champs de bataille pour être tué. Il ne lui restait, le 1er décembre au soir, que le recours au suicide , insigne faiblesse dont la seule pensée devait révolter un homme de ce caractère militaire et religieux.

La crue de la Marne. — Effets de ce grave contretemps.

Tout était prêt pour le 29 à l'aube, et j'avais passé la nuit au fort de Rosny pour être à portée de la bataille et m'y trouver le lendemain matin , quand le général Ducrot, dans un état d'inexprimable agitation, vint m' annoncer qu'une crue subite de la Marne rendait momentanément impossible notre opération ! Nos convois de bateaux étaient arrivés en Marne par le canal de Saint-Maur, mais ne pouvaient plus avancer. Quelques-uns de nos bateaux -pontons venaient

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