‹ Œuvres posthumes (volume 2)Chapitre 83 sur 148 · LA CRUE DE LA MARNE · texte numérisé non relu

LA CRUE DE LA MARNE

de couler bas avec leur personnel, et le capitaine de frégate Rieunier !, officier très énergique et entendu, à bord du remorqueur de tête, avait dû s'arrêter devant la violence du courant.

C'était un contretemps désastreux. Gomment transformer une entreprise que tant d'efforts avaient préparée, qui avait motivé l'accumulation de tant d'hommes, de chevaux, de matériel? Nous étions arrêtés par la Marne, que nous avions jugée jusque-là comme une importante auxiliaire : 1° parce que l'ennemi ne devait pas nous attendre de ce côté-là ; 2° parce que, couvert par la rivière, il devait avoir moins de monde sur les hauteurs de la rive gauche que nous supposions, pour la même raison (espérance qui fut déconcertée par l'événement), moins solidement fortifiées que les autres parties du périmètre d'investissement. Mais l'éveil était désormais donné aux Allemands.

Après une discussion pleine d'anxiété il fut admis, les ingénieurs et les riverains consultés, que cette crue si subite pourrait décroître avec une rapidité proportionnelle (c'est ce qui arriva), et il fut décidé qu'ayant, dans tous les cas, un jour et une nuit de plus pour remettre notre flottille en ordre et construire nos ponts, l'opération du passage et l'attaque des positions allemandes seraient reportées du 29 au 30 novembre , tous les ordres donnés à l'armée expéditionnaire maintenus, sauf cette modification.

Mais fallait -il contremander les démonstrations offensives dont l'exécution autour de Paris devait commencer le 29 au point du jour?

Le général Ducrot se prononça en termes formellement

1 Le même officier, je pense, qui est aujourd'hui contre-amiral avec une grande notoriété dans la flotte.

et solidement motivés pour la négative. Ces démonstrations, dit -il, n'ont pas d'autre but que de retenir les masses ennemies au sud, à l'ouest et au nord de Paris. Il sera aussi complètement et peut-être plus complètement atteint par des attaques prononcées demain matin et qui seront censées renouvelables , que par des attaques ajournées de vingtquatre heures. Les sacrifices qu'elles peuvent exiger seront les mêmes dans les deux cas, et elles pourront, si elles sont vivement menées, fixer l'attention des Allemands assez sérieusement pour qu'ils en donnent moins à l'agglomération de troupes et de matériel réunis sur la rive droite de la Marne.

J'accédai à ce raisonnement du principal intéressé, en le prévenant toutefois que je modifiais ses vues dans ce sens que je laisserais les démonstrations se faire comme il avait été convenu, mais qu'après deux heures d'engagement (8 heures du matin) j'adresserais, pour limiter les efforts et les pertes , aux généraux engagés des ordres télégraphiques qui les informeraient du retard forcé de notre opération.

En conséquence , le 29 , avant huit heures du matin , j'adressais au chef d'état -major général la dépêche suivante, reçue partout à huit heures et demie :

« Prévenez Vinoy, la Roncière, Beaufort, Liniers, que la « grande opération est ajournée par suite de crue de la (( Marne et rupture du barrage. La suite de leurs opérace tions doit se mesurer sur cet incident. Ils seront juges. « Adressez-leur cette dépêche.

ce Général Trochu. s

Je suis entré, au sujet de cette crise si inquiétante et si imprévue, dans des détails que j'omets ordinairement, pour montrer par un exemple l'écart singulier qui sépare l'his-

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