LES FRERES DE LA DOCTRINE CHRETIENNE
dur travail des tranchées -abris sur les crêtes qu'ils occupaient, des terrassements et des barricades dans les villages de Bry et de Champigny restés entre nos mains. Dans le cas probable d'un grand effort des Allemands sur nous le lendemain , ce labeur de surcroît allait nous donner les moyens de nous maintenir défensivement sur notre terrain.
Les Frères des Écoles chrétiennes.
Mes préoccupations du moment étaient tout entières à nos blessés. Relevés dans nos lignes par les ambulances, ils étaient restés en assez grand nombre au pied des retranchements de l'ennemi dont le feu continu rendait les approches impossibles jusqu'à la nuit. Beaucoup furent ressaisis à la chute du jour, mais les impérieux devoirs que nous avions là ne purent être complètement remplis que le lendemain au jour, en vertu d'une suspension d'armes, et cette nuit fut glaciale !
On peut juger par là des maux que souffrirent ces malheureux, et, — j'ai le droit de le dire, — de l'affliction où m'avait jeté le sentiment qui m'accablait de ces maux et de mon impuissance à les adoucir. C'est ce jour-là, 1er décembre, et surtout les jours suivants, après les luttes meurtrières du 2 (l'entier achèvement de l'enterrement de nos morts n'eut lieu que le 8 décembre), qu'éclatèrent aux yeux de toute l'armée l'incomparable dévouement des Frères des Écoles chrétiennes et les mérites de l'assistance qu'ils nous apportaient.
Qu'on ne rne fasse pas l'injure de croire que le témoignage que je leur rends ici soit influencé par les sentiments religieux qu'on me sait. Il m'est inspiré par le besoin que j'ai de faire justice à tous, par les souvenirs ineffaçables que m'a laissés l'abnégation de ces braves gens quand, le
sol congelé et durci à une grande profondeur par un froid de 12° centigrades, nos soldats reculaient devant l'accablant travail de l'enterrement de leurs morts.
Une légion de Frères s'étendit sur nos champs de bataille, et je les vis, la pioche et la pelle aux mains, la prière aux lèvres , rendre à des certaines de Français morts pour le pays, les derniers devoirs avec une admirable constance et une touchante simplicité.
A côté de ces humbles, l'attitude d'un haut personnage de l'Eglise offrait un contraste frappant et scandaleux. Jeune, brillant, élégant, il avait eu sous l'empire la vogue de la cour, des salons , et les grandes dames de Paris se pressaient à l'église pour entendre sa parole ; on l'appelait M<F Bauer.
Quand, passant de la défensive à l'offensive, le siège devint meurtrier et mit en mouvement tous les services d'ambulance, on put voir dans Paris un religieux à cheval, en costume d'évêque, avec le complément imprévu des bottes à l'écuyère , suivi de deux cavaliers ambulanciers (soldats du train), — l'un d'eux portant haut le drapeau de la Croix-Rouge, — cheminer par nos rues. Hors de Paris, dans nos camps, il avait habituellement par surcroît le cigare à la bouche, et ne paraissait pas s'être donné d'autre mission que de poser incessamment parmi nous pour l'évêque militaire et militant.
On comprendra que j'aie appris sans étonnement, dans ma retraite, la décision prise par ses supérieurs religieux de laïciser ce membre compromettant de l'Eglise française, et de le rendre à la vie du boulevard.
Deuxième bataille de la Marne. — Combats du 2 décembre, de Bry à Champigny.
J'ai expliqué les. raisons du devoir qui nous était fait d'attendre des nouvelles de l'armée de la Loire en tenant ferme dans nos positions appuyées à gauche sur Bry, à droite sur Champigny, leur front défendu par quelques tranchées-abris improvisées. Les forces allemandes réunies devant nous s'étaient notablement accrues, mais cette fois elles avaient l'offensive, par conséquent l'obligation de sortir de leurs postes retranchés pour venir à nous, et j'avais la confiance que, malgré nos épreuves de la veille, partiellement retranchés à notre tour, nous pourrions soutenir leur choc.
Les rapports de l'état -major allemand , parus longtemps après ces événements , nous ont montré que mes préoccupations au sujet de notre adossement à la Marne et les mesures qu'elles m'avaient suggérées n'étaient pas vaines. Voici, en effet, les premières lignes de Tordre général du prince Georges de Saxe, en vertu duquel l'ennemi marchant contre nous se mit en mouvement le 2 décembre :
« Champs, 2 décembre, trois heures et demie du matin.
(( D'après les ordres donnés par le commandant supé- « rieur de l'armée de la Meuse, les villages de Bry et de « Champigny seront enlevés à l'ennemi à la pointe du jour. « On essayera également de détruire les ponts sur la Marne. »
Pas plus que dans les récits qui précèdent, je n'ai l'intention de décrire ici, avec leurs péripéties très variées et
très saisissantes, les combats du 2 décembre 1870, qui ne furent pas moins opiniâtres de part et d'autre, pas moins meurtriers, et qui furent peut-être encore plus honorables pour nos troupes que ceux du 30 novembre. Je vis là, de mes yeux, à Champigny, à Bry et sur d'autres points de l'étendue de nos lignes, des actes du plus courageux dévouement, des paniques avec des mouvements en arrière très confus et très inquiétants, suivies des plus vigoureux retours offensifs sur l'ennemi momentanément victorieux, et toujours notre artillerie renouvelant, malgré l'infériorité de ses moyens, ses efforts et ses sacrifices.
Je me bornerai à dire qu'au milieu de ces hauts et de ces bas du conflit, après une succession d'attaques menées avec plus de méthode que les nôtres et avec beaucoup d'énergie par nos redoutables adversaires, après des luttes de barricade à barricade et de maison en maison dans Bry et dans Champigny, nous eûmes la légitime fierté de les voir se replier sur toute la ligne avec des pertes qui étaient au moins égales aux nôtres.
Le répit qu'ils nous laissaient devait être de courte durée, et, dans ce même jour, nos positions allaient être encore attaquées deux fois avec le même acharnement, défendues deux fois avec la même fermeté, et finalement acquises à nos troupes restées en possession des deux villages, de leurs abords et des crêtes qui les reliaient.
Le général Ducrot tenait cette seconde journée pour une victoire, et il est sûr que, eu égard aux incroyables efforts qu'il avait faits pour l'obtenir, il avait le droit de juger ainsi. Pour moi, aux prises avec des devoirs, des responsabilités, des difficultés, des périls infiniment plus grands et plus pressants que les siens, c'était une victoire absolument négative.
Là comme partout, en province et à Paris, depuis les