‹ Œuvres posthumes (volume 2)Chapitre 99 sur 148 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Je résume ici l'ensemble des faits principaux qui, de la fin de décembre 1870 à la fin de janvier de janvier 1871, ont caractérisé cette émouvante période du siège de Paris.

Il entrait dans son quatrième mois. Jusque-là, à l'étonnement de tous et de moi-même, à la grande irritation des Allemands , la résistance n'avait fléchi ni devant les cruelles épreuves qui allaient s'accumulant sur la population et sur l'armée , ni devant les émeutes intermittentes et les violences continues de la démagogie.

Sommé par l'opinion et par la presse allemandes d'en finir, l'ennemi se décidait à précipiter ce qu'il appelait, — avec une ironie peut-être un peu brutale, — le moment psychologique , en infligeant à la grande cité des sévices absolument imprévus , à l'aide d'une artillerie dont nous ne connaissions pas la puissance de destruction, et qu'à présent les voies ferrées lui apportaient tous les jours, l'obusier Krupp.

C'est avec un crescendo calculé que chaque jour, et pendant trente-deux jours, les Allemands lancèrent successivement les monstrueux projectiles de cette artillerie, d'abord sur les forts de Paris, puis sur l'enceinte et enfin

sur les centres habités qui étaient spécialement à leur portée, le Paris de la rive gauche et la ville de Saint- Denis en son entier.

Jamais je n'ai parlé légèrement de la Prusse ni des Prussiens. On sait que je n'ai pas attendu la guerre de 1870 pour me déclarer l'admirateur de leur discipline nationale et gouvernementale, de leurs institutions militaires, de leur armée, et pour être, à leur sujet, l'avertisseur, — fort mal accueilli, — de l'empire. Pour tout dire, je juge qu'ils ont mérité leur fortune et que nous avons mérité la nôtre. Mais jusqu'à la fin de ma vie quelques-uns de leurs actes de guerre , le bombardement de Paris expressément y me pèseront sur le cœur.

Le bombardement des forts, celui de l'enceinte, bien qu'il dût détruire nombre d'habitations rapprochées d'elle, rentraient dans les traditions, dans le droit rigoureux de la guerre. Mais le bombardement de Paris! Et par surcroît, de la zone de Paris où les efforts des générations ont accumulé les plus célèbres monuments de son histoire, les collections artistiques et scientifiques qui font sa gloire devant le monde entier, et vingt grands établissements hospitaliers, asiles en ce moment (avec leurs ambulances annexes) de dix -huit mille des blessés du siège.

Qui croira, dans l'avenir, que sans aucun avertissement préalable, pendant de longs jours et beaucoup de nuits, le palais du Luxembourg, l'Institut de France et l'hôtel des Monnaies, la Sorbonne, Saint -Sulpice, le Panthéon, le Jardin des plantes et son Muséum, l'hôtel des Invalides, l'hôpitel Necker et l'hospice des Enfants malades, l'hôpital de la Charité, l'institut des jeunes aveugles, l'hospice des Incurables, l'hospice de la Maternité, le Val-de-Grâce, etc.

etc., furent, sous le coup des éclats foudroyants de l'obus Krupp, plusieurs (le palais du Luxembourg, Saint-Sulpice, la Sorbonne, le Muséum, dont les célèbres serres furent détruites , le Val-de-Grâce , etc.) directement frappés !

On peut juger de la portée des projectiles du bombardement par ce fait extraordinaire que l'un d'eux , parti des hauteurs de Châtillon, vint tomber dans l'île Saint -Louis, à quelques centaines de mètres de Notre-Dame!

Pour ne pas charger le tableau, je ne dis rien ici des enfants, des femmes, des vieillards, des passants, victimes innocentes de cette guerre sans merci, qui périrent çà et là sous leurs toits ou dans les rues du faubourg.

Je m'étais cru le devoir d'aller visiter périodiquement les forts, les quartiers de la rive gauche, la ville de Saint- Denis, qui souffraient le plus cruellement.

Traversant au pas de mon cheval les groupes des pauvres émigrants qui, du périmètre immédiatement bombardé, allaient cherchant un refuge vers le centre de la ville par un froid glacial, j'acquérais la preuve que l'armée assiégeante échouait complètement dans son entreprise d'anéantissement, par l'obus, du moral des assiégés. Ils étaient irrités contre l'ennemi, nullement abattus, nullement disposés, comme je l'aurais cru, à me faire responsable de ce comble de misères qui les frappait.

Gomme je suivais la chaussée du Maine, allant vers l'enceinte, momentanément arrêté par toute une population ouvrière émigrante qui poussait des charrettes à bras, une femme de haute taille, à cheveux gris, qui semblait avoir là quelque autorité, me criait d'une voix rentissante :

C'est toi y Trochu? Eh bien, va. toujours !

Et je me sentis ému. De cette femme du peuple, sans qu'elle le sût, je recevais tout en une fois : la consolation, l'encouragement, la récompense. Elle avait en elle, sans qu'elle le sût davantage , une force que je crois aujourd'hui perdue, le patriotisme dégagé de l'intérêt personnel, de l'intérêt politique, dégagé de tout.

A dix- sept ans de ces événements, pensant à l'attitude de cette femme, à l'attitude de ce fond respectable de la population de Paris, qui a tant souffert sans se plaindre, au courageux et silencieux dévouement de beaucoup de ces soldats improvisés du siège, je me sens autorisé à dire que, si je n'ai pas fait de grandes choses , j'en ai vu.

Les forts.

C'est par eux que commença la crise. Ceux qui subirent le bombardement, — un bombardement sur d'étroites surfaces et proportionnellement destructeur, — furent d'abord les forts de Nogent, de Rosny, de Noisy, à l'est ; puis ceux de Montrouge, de Vanves, d'Issy, au sud; enfin ceux de La Briche, de la Double-Couronne, de l'Est, entourant tous trois la ville de Saint-Denis, au nord.

Si l'on considère que, pendant un long mois, des centaines de bouches à feu firent pleuvoir sur ces petites forteresses, — - quelquefois à raison de mille coups en quarante -huit heures, — des projectiles dont l'éclatement en terrain meuble creusait un entonnoir de deux mètres, produisant les effets d'une mine, on peut mesurer la grandeur des épreuves auxquelles furent soumis leurs défenseurs.

Je les ai visités au cours de ces orages, et je puis dire que, dans tous les épisodes de guerre où j'ai figuré pendant ma carrière active, ceux du siège de Sébastopol compris, je

n'ai rien vu qui m'ait pénétré d'un plus vif contentement militaire, d'une plus sincère admiration, que la ferme contenance de ces braves gens.

Tant que leur artillerie (une vieille et très insuffisante artillerie de toute origine) tint debout, ils furent à l'œuvre de la riposte, travaillant la nuit à la réparation de leurs ruines et subissant la fortune de cette lutte inégale et des pertes considérables avec une constance qui ne fléchit jamais.

Le 15 janvier, le fort de Montrouge, qui était déjà fort maltraité, battu par quatre batteries allemandes à la fois, leur envoyait, en huit heures de jour, cinq cents obus et vingt bombes de gros calibre. J'étais là, et jamais je ne vis un plus tenace et plus étonnant combat d'artillerie.

Ce fort était commandé par le capitaine de vaisseau Amet (aujourd'hui vice -amiral), un vaillant homme de mer et de terre qui fit, pendant toute la durée de son commandement, de hautes preuves de solidité, de calme et d'autorité. Je lui donne ici un cordial souvenir qui s'étend à ses camarades, le capitaine de vaisseau Mallet (mort contreamiral) et le capitaine de frégate Lefort (aujourd'hui contreamiral), commandants les forts de Rosny et de Nogent. Leur situation, pendant le bombardement, avait peu différé de celle du commandant Amet. Devant les mêmes périls , ils avaient eu les mêmes mérites.

Un moment vint où les forts bombardés offraient un spectacle saisissant. Les casernes, les magasins, tous les bâtiments, n'avaient plus de toitures et tombaient en ruines. Dans les cours et sur les terre-pleins, profondément labourés par les obus, la circulation était difficile. Beaucoup de pièces, canons et obusiers, gisaient à terre, leurs rouages et leurs affûts détruits.

Les casemates (abris voûtés à l'épreuve), où les blessés et le gros des défenseurs de chaque fort devaient trouver un refuge assuré, n'avaient pas été construits en vue de la formidable artillerie qui les battait. Leurs masques (murailles de fond), trop faibles, furent souvent pénétrés, et c'est en triplant leur épaisseur par des entassements de sacs à terre que nous pûmes mettre fin à des pertes d'hommes qui, si elles avaient duré, auraient rendu inévitable l'évacuation de ces forts qui seraient restés aux mains d'un petit nombre de gardiens.

Quelques-uns de mes officiers inclinaient à cette résolution extrême. On verra plus loin que le bombardement avait fait naître dans mon esprit des espérances que j'ai gardées longtemps, qui furent vaines comme toutes mes espérances, mais qui me défendaient de céder à de tels avis.

Le mont Avron.

Un abandon qui devint nécessaire, ce fut celui du mont Avron.

On a vu que je ne m'étais décidé à occuper ce plateau, enveloppé par les positions allemandes, qu'en vue de l'assistance très efficace que nos luttes pour marcher au-devant de l'armée de la Loire (batailles de la Marne) pourraient en tirer. C'est la veille de ces luttes que nous avions établi là quarante-cinq pièces de grosse artillerie qui étaient à peu près à ciel ouvert. Le sol , presque partout rocheux , ne s'était prêté qu'à des travaux très insuffisants de protection et d'abri pour cette artillerie et pour les défenseurs du plateau, qui d'ailleurs ne pouvaient être alors inquiétés que par le feu des pièces de campagne de l'ennemi. Il n'avait pas encore ses obusiers Krupp.

On imaginera sans peine ce que devint la situation quand, à Y improviste , enveloppé par un cercle de feu, l'isolé et très étroit plateau d'Avron se vit, nuit et jour, foudroyé par les obusiers Krupp ! C'est miracle que les troupes qui l'occupaient eurent assez d'empire sur ellesmêmes pour ne pas se débander.

Le général Vinoy, qui avait le commandement de la région, m'écrivit à la première alerte (28 décembre) pour m' exposer la gravité de l'événement et de ses conséquences à venir, se gardant d'engager sa responsabilité jusqu'à conseiller l'évacuation dont il savait que, sur l'opinion dans Paris, les effets seraient désastreux.

A l'heure même, je partais pour Avron, et dès mon arrivée à proximité du plateau , je pouvais juger de l'intensité de la crise par le nombre des projectiles qui convergeaient vers lui.

Après une courte conférence avec le général d'Hugues et les commandants de l'artillerie et du génie, je gravissais la hauteur et, rendu sur le plateau, j'étais le témoin d'une scène de destruction émouvante. Pour y mettre fin, j'aurais immédiatement ordonné l'abandon de la position, s'il avait été réalisable de jour sous un tel feu, et si je n'avais eu l'obligation de ne rien laisser là de ma lourde artillerie et de ses approvisionnements de munitions.

L'évacuation résolue pour la nuit suivante, il me restait à faire prendre patience aux troupes et à leur montrer qu'au fond le mal n'était pas si grand que le bruit. En effet, les coups nous arrivaient de minute en minute, mais tous étaient tirés au hasard et la plupart restaient vains. Les hommes s'étaient creusé dans le sol rocheux et glacé de petits abris qui ne les couvraient pas, qui ne leur donnaient que l'illusion d'une protection ; mais comme ces tranchées n'avaient aucun relief, les canonniers allemands

ne pouvaient ni les voir ni les viser à l'énorme distance où ils opéraient.

Lentement, et deux heures durant, je fis le tour du plateau le long des abris, annonçant la retraite pour la nuit et constatant, avec une bonne joie intime, que ces braves gens ne montraient aucune impatience , aucun mécontentement. Les marins étaient, comme d'ordinaire, inébranlables.

Passant devant un de leurs groupes où un mauvais coup venait de tuer deux hommes et d'en blesser six, je restai frappé du calme profond et singulièrement lucide avec lequel son commandant, un jeune lieutenant de vaisseau, raisonnait la situation et me montrait, répondant à mon propre sentiment, qu'elle était moins périlleuse que cette pluie de projectiles et leurs retentissantes explosions ne le faisaient craindre.

En France la bravoure brillante, même bruyante, n'est pas rare. La bravoure tranquille, réfléchie, qui examine et qui juge, ne se rencontre guère.

Je me passionnai pour le lieutenant de vaisseau Guibaud, et n'eus de paix que lorsqu'il fut promu capitaine de frégate, un peu malgré la marine qui ne s'y prêtait pas beaucoup. Je n'ai pas su, dans ma retraite, ce qu'il était devenu.

En exécution d'ordres qui furent exécutés avec un calme et une décision remarquables, une nuit, — nuit de neige et de froid glacial, — suffît pour l'évacuation du plateau d'Avron. Elle comportait, je l'ai dit, l'enlèvement par des pentes raides, chargées de neige et ravinées, d'une artillerie très peu maniable et d'un gros approvisionnement de projectiles.

L'amiral Saisset, dont l'occupation et l'armement d'Avron, en une nuit, avaient naguère mis en relief l'énergique activité

et le dévouement, ne mérita pas moins devant l'armée de Paris , dans cette autre nuit où il fallut l'abandonner, en déployant d'extraordinaires efforts dans les circonstances les plus difficiles de la guerre.

En rappelant ces souvenirs presque personnels , avec d'autres du même ordre qui ont déjà trouvé ou trouveront encore leur place ici, je sais que je serai accusé par beaucoup de prétendre à la notoriété posthume d'avoir été, dans le commandement , maître de moi-même en face des grands périls.

Vivant, je n'ai jamais visé à cette notoriété. Mort, qu'en ferais-je? Je n'ai pas attendu, je le redis, d'appartenir à l'autre monde pour savoir ce que valent les illustrations, trop souvent dérisoires, qui se font dans celui-ci.

Non, ce que je veux, en revenant sur ces incidents du siège qui n'offrent aujourd'hui qu'un bien faible intérêt, c'est faire justice à qui de droit, et montrer, en ce qui me concerne, qu'à l'heure où j'étais l'objectif des railleries ou des insultes de la presse et des clubs, l'objectif des récriminations des maires républicains de Paris réclamant ma destitution, je m'appliquais à une tâche plus utile, dans tous les cas plus difficile que la leur.

La ville de Saint- Denis.

Pendant que Paris bombardé (rive gauche) offrait le spectacle du mouvement et de l'agitation continus, la ville de Saint- Denis bombardée beaucoup plus tard, mais placée sous le feu direct et rapprochée de l'artillerie allemande , était couverte de ruines et abandonnée par la plupart de ses habitants, quelques-uns réfugiés dans les caves. Dans les rues pas un être vivant, partout un silence de mort

violemment interrompu par la chute intermittente des obus. Le tableau en était douloureux et très émouvant.

Comme je remontais la grande rue, suivi du seul officier qui m'accompagnât dans ces tournées spéciales (le chef d'escadron Nicolas Bibesco), un obus tombait devant nous sur une petite maison à un étage, dont le rez-de-chaussée était occupé par un poste de vingt- cinq hommes d'infanterie.

Un sifflement strident, une explosion retentissante, un nuage aveuglant de poussière , de pierres , de débris de toute sorte, et quand il se dissipe, un amas de morts et de blessés ensevelis sous les ruines de la petite maison disparue... Voilà l'un des drames du bombardement de Saint-Denis, dont nous fûmes ce jour-là (21 janvier) les témoins attristés'.

1 L'amiral de la Roncière, l'un de mes plus éminents collaborateurs pendant le siège, commandait en chef à Saint -Denis. Dans son livre [la Marine au siège de Paris), parlant de ma visite du 21 janvier aux bombardés de Saint-Denis, il écrit :

Que ma témérité ne peut s'expliquer que par les événements qui se passaient en ce moment même à l'Hôtel de Ville de Paris.

Ces événements, c'étaient ma révocation et mon remplacement dans le commandement militaire, qui furent et que je savais devoir être prononcés ce jour- là. J'avais pensé que mon dernier acte de commandement devait être consacré à des encouragements et des marques de sympathie à la population et aux défenseurs de Saint -Denis, les uns et les autres accablés. De là cette tournée du 2i janvier au sujet de laquelle l'amiral donne à entendre que j'allais de parti pris au-devant de la mort.

M. Chaper, membre de l'Assemblée nationale et rapporteur de la commission d'enquête contre le gouvernement de la Défense , l'un des politiciens qui ont écrit avec le plus de désinvolture et de sans -gêne sur le siège de Paris, a exprimé le même sentiment que l'amiral de la Roncière, à propos de mon rôle à la bataille de Buzenval et aussi de ma visite du 21 janvier à Saint -Denis.

Je proteste de toutes mes forces contre de telles appréciations ou

Souvenir aux morts.

Le bombardement de Paris s'est effectué au milieu d'événements si pressants et si violents, surtout vers la fin du siège, que le nécrologe en est resté fort incertain. Le souvenir que je donne ici aux morts de cette période tourmentée ne s'étend qu'à un petit nombre d'officiers, appartenant presque tous aux corps de la marine , tués dans des circonstances particulièrement dramatiques et qui avaient motivé des rapports dont je retrouve la trace dans mes archives personnelles.

Le capitaine de frégate . Kiesel.

Les capitaines de l'infanterie de marine ..... Gillot,

— — Kelland.

Les lieutenants de vaisseau Ardisson,

— Saisset ,

— Carvès.

Les enseignes de vaisseau Arnaud,

— Foillard,

— Pérodeaud.

Les sous -lieutenants de l'infanterie de ligne. . . Moulin,

— de l'artillerie de marine. . . . Mendousse.

Le lieutenant de vaisseau Saisset était le fils unique de mon vaillant auxiliaire le vice -amiral Saisset, à qui j'ai déjà fait ici la place que méritaient ses grands services. Ce jeune officier, qui n'avait que vingt-quatre ans, venait d'être promu et allait à un brillant avenir. M'associant étroitement au deuil de l'infortuné père, je dus lui annoncer moimême le terrible coup qui le frappait. Il le reçut stoïquement, en soldat patriote, préparé à tous les sacrifices.

insinuations qui sont, par rapport à mon caractère, de véritables contresens. Je suis trop chrétien et trop soldat pour m'etre jamais arrêté à la pensée misérable de me faire tuer, en vue d'échapper à la destinée prévue et pleinement acceptée dont l'échéance arrivait.

Mon dernier accès de naïveté militaire pendant le siège.

On a vu que dans les commencements du siège j'avais longtemps cru que les Allemands attaqueraient Paris, soit de vive force , soit en procédant par des travaux d'approche réguliers. J'ai expliqué que là était le salut et comment il m'avait échappé.

Le bombardement des forts me rendit, sous ce rapport, un peu d'espoir. Quand, après quelques jours, il s'étendit à l'enceinte , puis à la ville , ce secret espoir se fortifia dans mon esprit, peut-être exalté par les événements, au point de dominer l'indignation qui l'avait d'abord pénétré. A la guerre, en effet, il est de règle absolue que toute attaque de vive force contre des positions fortifiées soit précédée de feux convergents d'artillerie dont le but est d'abord de ruiner les obstacles qui s'opposent à l'action des troupes, ensuite et surtout de ruiner au profit des assaillants le moral des assaillis que ces feux accablent.

J'en vins à me persuader à moi-même, — naïvement et peut-être follement, je le reconnais, — que les Allemands ne bombardaient pas Paris pour le bombarder ; qu'ils avaient un but militaire déterminé ; que sachant la Défense épuisée d'efforts et de ressources en vivres, décriée, menacée par l'émeute, ils pourraient l'achever d'un seul coup, au milieu de l'effarement jeté dans la population par un bombardement ininterrompu ; que cette entreprise offensive de l'armée allemande serait le brillant complément de toutes celles que la victoire avait jusque-là couronnées, et, répondant aux ardents desiderata de la nation allemande , mettrait fin à la guerre.

C'est dans ces espérances, qui devaient rester chimériques, que pendant de longs jours je tenais mes troupes, si éprouvées qu'elles fussent, en état permanent d'alerte et £>rêtes à repousser toutes les attaques qui pourraient se produire. En même temps, je rédigeais une proclamation qu'on lira plus loin, destinée à préparer la population et l'armée, — sans donner l'éveil à l'ennemi sur mes dispositions, — à une bataille défensive, la première du siège, la seule qui pût nous permettre d'utiliser les grands travaux de protection dont nous avions naguère entouré Paris.

Gomme j'écrivais cette proclamation, l'un des aumôniers de l'armée, entrant et me trouvant dans cet état d'esprit, me dit que nous touchions à l'anniversaire, célèbre dans l'histoire religieuse, de l'intervention, pour le salut de la cité menacée par l'invasion des Huns, de sainte Geneviève enfant de Paris et encore aujourd'hui, après quatorze siècles, patronne de Paris !

Il y avait là une coïncidence dont , religieux comme je suis, et respectueux de toutes les grandes traditions françaises, je fus saisi. Moi aussi, j'étais devant l'invasion, et Paris était aussi à l'extrême péril. Sans hésiter, j'invoquai ce grand souvenir dans ma proclamation.

5 Aux défenseurs et aux familles de Paris!

« Nous touchons au quatrième mois du siège, et ce grand « effort a profondément remué le pays. Il est en armes, et ce partout il dispute vaillamment le territoire à l'ennemi.

« Je suis croyant, et j'ai demandé à sainte Geneviève, « libératrice de Paris au temps de l'invasion des barbares, « de couvrir encore une fois Paris de sa protection. Elle « exauce mon vœu. Elle a providentiellement inspiré à

« l'ennemi la pensée du bombardement qui déshonore les « armes allemandes, la civilisation, et qui fait ressortir « d'une manière si éclatante et si touchante la fermeté du <r peuple de Paris.

<r Des femmes , des enfants , des malades , des blessés , « périssent; mais l'opinion qui gouverne le monde est à « présent et restera tout entière avec nous.

« Quand l'ennemi nous croira accablés par le hombar- « dément , il prononcera ses attaques. Je suis sûr de les « repousser. L'heure des nôtres viendra.

« Préparez-vous aux luttes suprêmes.

s Soyez vigilants. Soyez économes de nos ressources, « rationnez- vous. Que tous ceux qui ont des grains et des « farines les remettent au gouvernement de la Défense * pour les besoins communs. Prolongez la durée du siège « par tous les moyens que le patriotisme peut inspirer. « Continuez enfin la série des sacrifices féconds dont vous « donnez depuis tant de jours l'exemple. Et surtout, garce dez jusqu'à la dernière heure votre foi, qu'on cherche « à ébranler, clans la délivrance de la patrie.

« Général Trochu. »

On peut se figurer l'effet que produisait ce manifeste à l'Imprimerie nationale, — un centre très républicain, — où je l'avais d'abord envoyé, puis dans le gouvernement que l'Imprimerie nationale, très émue, s'était hâtée d'informer. Jugé plus dangereux que les obus prussiens, cet obus clérical eut le double effet d'effrayer le monde des gouvernants par rapport au public parisien, et de l'égayer par rapport à moi. Il fut unanimement décidé que non seulement il ne serait pas publié, mais que, dans l'intérêt de l'Etat aussi bien que dans le mien, il resterait secret.

C'est l'auteur à la fois très humoriste et très fantaisiste du Journal d'un officier d'ordonnance (officier d'ordonnance du général Schmitz) qui a récemment (1885) exhumé ce document obsidional. Quoique infiniment peu républicain, je pense , il s'en amuse presque autant que s'en amusèrent autrefois mes collègues républicains du gouvernement de la Défense. Il juge que ce fut, proprement, « une bêtise », mais il admet les circonstances atténuantes. Un grand journal en vogue, qui se croit conservateur, qui est même religieux à ses heures, m'injurie le plus qu'il peut, par continuation, autour de ce manifeste qu'il appelle, avec l'atticisme qui lui est particulier, « une fumisterie ». Enfin les radicaux m'achèvent.

Aux railleurs du passé comme à ceux d'aujourd'hui, je me borne à répondre :

Qu'ils n'ont ni compris la situation militaire, ni su apercevoir les espérances qui avaient motivé cet ardent appel à la population de Paris ;

Qu'en ce qui touche son côté religieux , il avait pour origine des principes et des sentiments qui dépassent la conception morale des sceptiques, dont il semble que la mission, dans notre pays, soit de consommer la ruine des respects.

Le général comte de Moltke.

Je complète ce que j'avais à dire sur le bombardement de Paris en reproduisant les deux notes qui furent échangées à son sujet entre le général comte de Moltke et le gouverneur de Paris.

« Paris, 11 janvier 1871.

« Depuis que l'armée allemande a ouvert le feu de ses batteries au sud de Paris, un grand nombre d'obus ont atteint des établissements hospitaliers de tout temps con-

<t sacrés à l'assistance publique : la Salpêtrière, le Val-dece Grâce , l'hôpital de la Pitié , l'hospice de Bicêtre , l'hôpital « des Enfants malades.

« La précision du tir, la persistance avec laquelle les « projectiles arrivent dans une direction et sous une indice naison constantes, ne permettent pas d'attribuer au ce hasard les coups qui viennent frapper dans les hôpitaux ce les femmes, les enfants, les incurables, les blessés ou « les malades qui y sont enfermés.

« Le gouverneur de Paris déclare ici solennellement à <r M. le général comte de Moltke, chef d'état-major des ce armées allemandes, qu aucun des hôpitaux de Paris n'a ce été distrait de sa destination ancienne pendant le siège. (( Il est donc convaincu que, conformément au texte des ce conventions internationales, aux lois de la morale et de ce l'humanité, des ordres seront donnés par l'autorité milice taire prussienne pour assurer à ces asiles le respect que ce réclament pour eux les pavillons qui flottent sur leurs

ce dômes.

ce Général Trochu. »

« Versailles, 15 janvier 1871.

« Le chef d'état- major général des armées allemandes ce proteste énergiquement contre la supposition que leurs ce batteries aient pris pour point de mire les établissements i hospitaliers.

i L'humanité avec laquelle les armées allemandes ont a conduit la guerre, autant que le permettait le caractère ce imprimé à cette même guerre par les Français depuis le <ï 4 septembre, les met suffisamment à l'abri d'un pareil ce soupçon.

ce Aussitôt qu'une atmosphère plus pure et des distances

« plus courtes laisseront distinguer les dômes ou édifices ce sur lesquels flotte le drapeau blanc à croix rouge, il d deviendra possible d'éviter les dommages dus au hasard.

« Comte de Moltke. »

Personne ne doutera de l'élévation des sentiments et de l'entière bonne foi qui avaient dicté à l'éminent major général cette réponse; mais quelle meilleure fortune nos hôpitaux pouvaient-ils attendre d'une atmosphère plus pure ou de distances plus courtes, puisque très souvent les batteries allemandes nous bombardaient toute la nuit et à toute volée?

Pendant toute la durée du bombardement, avec quelques rares intermittences, l'ennemi faisait pleuvoir ses obus sur les villages de la banlieue où se tenaient nos avancées, spécialement sur ceux de l'est, Bondy, Bobigny, Drancy , etc. , en même temps que sur les forts et sur la ville.

Nos troupes, à l'abri dans les caves quand se produisait ce feu violent, étaient devenues très habiles à s'en garantir. Dès que la crise cessait, l'ennemi apparaissant pour les déloger, elles le recevaient chaudement, et au moment où il battait en retraite avec des pertes, elles faisaient contre lui d'énergiques sorties.

Le colonel Reille , des mobiles du Tarn , commandant dans cette région et remarqué pendant toute la durée du siège , se distingua particulièrement dans cette petite guerre d'avant-postes, et je donne ici à ce cligne et vaillant officier un cordial souvenir pour les services qu'il a rendus à la défense de Paris.

Les maires de Paris.

Le bombardement, faisant suite à nos insuccès militaires et mettant le comble aux agitations aussi bien qu'aux misères de Paris, devait appeler sur nous d'autres sévices que ceux que j'ai énumérés jusqu'à présent. L'un des plus dommageables à l'autorité et à l'action du commandant militaire fut l'intervention , je pourrais dire l'invasion , des maires de Paris dans le gouvernement de la Défense,

Il y avait parmi ces maires, élus au commencement de novembre, tous républicains, un petit nombre d'hommes réellement considérables dans leur parti, qui montraient un patriotisme éclairé, raisonnable, allié à un sentiment réfléchi de la grandeur des périls du pays et de Paris. MM. Vacherot, Henri Martin, Tenaille-Saligny, Desmarest, Pernolet, Arnaud de l'Ariège, Carnot, auraient pu être pour le gouvernement des auxiliaires très autorisés et très utiles, au moment de l'agonie de la Défense.

Les autres, formant une grande majorité, réapparaissaient comme des révolutionnaires séparés entre eux par des dissentiments d'ordre social et d'ordre politique, mais tous pénétrés de la pensée qu'il ne manquait pour vaincre les armées allemandes, au peuple armé par la Défense nationale, que d'autres chefs que ceux qu'il avait.

MM. Tirard, Clemenceau (aujourd'hui grands personnages politiques) et quelques autres étaient les orateurs très ardents de cette opposition. MM. Delescluze, Ranvier et leurs adhérents ultra -révolutionnaires en étaient les orateurs invectivants, soutenus par les maires -adjoints : MM. Flourens, Millière, Jaclard, Malon et autres célébrités anarchistes, préludant au milieu de ces dernières

crises de la fin du siège à la fondation de la future Commune.

Les maires de Paris, réunis le 29 décembre au ministère de l'intérieur, devant M. Jules Favre chargé de l'intérim de ce département, s'y étaient fait accompagner par leurs adjoints, malgré les protestations très énergiques, comme toujours, du préfet de Paris M. Jules Ferry. La conférence fut très orageuse. M. Delescluze, dans un furieux réquisitoire contre moi, réclamait ma destitution. M. Jules Favre ne disait ni oui, ni non. Mais si, dans ce premier conflit officiel avec les maires, il me jetait à l'eau comme général d'armée , il m'en retirait aussitôt en faisant un vif éloge de mon caractère et de ma vie. C'était d'un habile avocat.

Les généraux de l'armée de Paris devant le gouvernement.

Le surlendemain 31 décembre eut lieu, en présence du gouvernement, la conférence militaire réclamée par lui, où se trouvaient réunis , sous ma présidence , tous les généraux qu'il avait voulu entendre. Les discussions en ont été publiées et je les résumerai en disant :

Que les officiers généraux et amiraux présents (MM. Ducrot, Vinoy, de Chabaud-la-Tour, Tripier, Guiod, Frébault, de Bellemare, Noël, Clément Thomas, de la Roncicre , Pothuau) exposèrent successivement leurs vues, tantôt concordantes, tantôt divergentes, sur le redoutable problème qui leur était posé et dont aucun n'apercevait la solution, par la raison qu'elle n'existait pas théoriquement, et qu'elle dépendait exclusivement des événements ;

Que pourtant, au point de vue des avis exprimés, les membres de la conférence pouvaient se subdiviser en trois groupes principaux :

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