CROYANCES ANTIQUES ET MODERNES
l'ai reconnu, aux conditions spéciales de notre existence sociale et politique, n'est-il pas évident qu'il nous montre, a de certains points de vue généraux, de frappantes analogies qui sont faites pour nous alarmer?
L'idéal religieux, chez les Grecs et chez les Romains, n'allait pas au delà du culte des ancêtres , de la dévotion du foyer , de la pratique de quelques vertus domestiques , au delà de la crainte d'une multitude de dieux auxquels, avec la toute-puissance, ils attribuaient presque toutes les imperfections de la nature humaine.
Si l'affaiblissement de cette religion singulière qui, telle qu'elle était, fut pendant des siècles la force régulatrice de l'existence des grandes sociétés disparues, a été l'origine des révolutions qui ont préparé leur déclin et leur ruine, quelles destinées ne nous présage pas l'affaiblissement parmi nous de l'idéal chrétien qui nous a révélé, par la liberté individuelle, par l'esprit de sacrifice, par la charité,
— que l'antiquité n'a pas connus, — la dignité et la grandeur de la condition humaine !
N'est-il pas extraordinaire que les révolutions qui ont agité pendant des siècles les peuples dont notre civilisation est l'héritière , aient eu les mêmes causes générales , les mêmes caractères et la même succession que nos propres révolutions?
La monarchie et le gouvernement aristocratique de la naissance, — le gouvernement aristocratique de la richesse,
— la démocratie, — la démagogie, — le césarisme, qui fut alors, comme aujourd'hui, la préface quelque temps brillante, et la marque toujours certaine de la décadence des nations? N'y a-t-il pas, dans cette évolution constante de leurs destinées, une logique supérieure, une loi providentielle pleine d'avertissements pour nous?
Si les hommes d'autrefois et les hommes d'aujourd'hui diffèrent par les passions spéciales à leur temps, ils ne diffèrent aucunement par les passions propres à tous les temps : la soif de la possession, de la jouissance, de la domination , tous les besoins , tous les appétits , toutes les imperfections qui sont l'originel et commun héritage de toutes les races humaines, qui sont toujours aussi les causes les plus effectives des révolutions.
Je me propose d'examiner, dans une discussion très abrégée et d'un caractère encore plus pratique que philosophique, les circonstances communes au monde païen et au monde chrétien , qui ont le plus contribué à faire naître le scepticisme religieux, péril de l'un et l'autre temps, avec les conséquences qu'elles ont eues. Cet examen, peut-être un peu hardi , me vaudra de nouveaux adversaires ; car , raillé d'ancienne date par les libres penseurs pour mes principes et mes habitudes de piété, je vais à présent me faire condamner par les dévots intransigeants. Je garde pourtant l'espoir que ma bonne foi et ma sincérité en désarmeront quelques-uns.
Dans toute religion , il faut expressément distinguer entre le fond et la forme.
Le fond, c'est le dogme originel, un code de principes sacrés qui demeurent invariables et qui sont l'essence même de la croyance.
La forme, c'est l'ensemble des notions doctrinales qui
sont de tradition et qui règlent l'exercice du culte. Elles doivent presque infailliblement se modifier avec les transformations que le temps introduit dans les esprits et dans les mœurs. Je ferai voir que, lorsque en matière de religion la forme reste immuable malgré ces transformations, elle perd les respects de la foule, et le fond lui-même ne tarde pas à être discuté.
Dans le paganisme, le dogme originel avait une portée morale et philosophique qui fait comprendre qu'il ait pu si longtemps résumer en lui tous les principes de gouvernement et toute la législation civile. Par le culte des ancêtres, par le culte des morts, autour de l'autel du foyer dont le feu ne devait jamais s'éteindre, par la puissance sans limites de l'autorité paternelle , par le mariage , par le droit de propriété et de succession, etc., etc., l'antiquité avait tous les éléments d'une constitution sociale solide et durable.
Mais, à côté de ces principes qui étaient le vrai spiritualisme des anciens, il y avait toute une mythologie bizarre et compliquée, le culte des dieux dont j'ai déjà parlé, avec des pratiques rituelles où dominait l'idéal superstitieux. Quand les esprits furent émancipés par une civilisation savante, raffinée, curieuse, capable de recherches hardies, où le sensualisme remplaçait peu à peu l'austère simplicité des ancêtres, tout l'appareil de la tradition mythologique et le cérémonial qui s'y rattachait furent abandonnés à la superstition populaire. Elle n'en garda pas longtemps le respect. Le moment vint où, comme je l'ai dit, les augures, interprètes de la volonté des dieux, ne pouvaient plus se rencontrer sans rire.
Avec la foi , directrice de la vie nationale , disparurent les forces de cohésion et d'expansion de la société païenne, par les révolutions dont j'ai précédemment résumé les
effets. Elle se débattait dans ces convulsions quand la foi du Christ, triomphant après des siècles d'épreuves, vint fonder le monde moderne1.
Dans la religion du Christ se rencontrent aussi le fond, c'est-à-dire le dogme, et la forme, c'est-à-dire la législation doctrinale et les rites.
Le dogme, c'est Y Évangile, dont les enseignements ont survécu à toutes les révolutions de la civilisation moderne. Ils ne s'imposent pas seulement aux croyants par la foi. Ils s'imposent à tous les esprits éclairés par la notion des forces morales sans lesquelles les sociétés civilisées ne peuvent garder l'équilibre et durer. Avec ces forces, l'Evangile apportait au monde les principes supérieurs que j'ai déjà sommairement définis :
— de la liberté individuelle qui devait être le point de départ et la préparation de la liberté collective ;
— du droit primant la force ;
— du sacrifice caractérisant et ennoblissant le dévouement ;
— de l'assistance aux faibles, aux souffrants, aux pauvres. Enfin l'Evangile séparait, — dogme absolument nouveau,
— la religion de la politique , faisant à chacune son domaine distinct et ses devoirs particuliers. Cette loi chrétienne fondamentale, que je retiens expressément pour en invoquer l'autorité, se résume dans ces deux hautes déclarations :
<l A César ce qui est à César , à Dieu ce qui est à Dieu ;
« Mon royaume n'est pas de ce monde. »
Le Rédempteur disparu, il appartenait à ses délégués, aux apôtres, aux pontifes successeurs des apôtres, de régler
1 Résumé du livre : la Cité antique.
souverainement toutes les questions de principe et de fait qui intéressaient les consciences catholiques et l'exercice du culte. Ils ont rempli cette grande mission dans la plénitude de l'autorité doctrinale dont ils étaient revêtus. Mais tous étaient des hommes, et, comme l'atteste surabondamment l'histoire, des hommes de leur temps. Je veux dire que tous, pénétrés de l'esprit du temps où ils vivaient, ont nécessairement et successivement introduit dans les décisions qu'ils ont prises et dans la tradition qu'elles ont consacrée, les aspirations et les idées de ce temps, si différentes des aspirations et des idées qui dominent dans le monde moderne.
Entre les pontifes romains d'aujourd'hui absolument désarmés, sans appui, réduits à n'opposer que leur faiblesse et leur foi aux ardents adversaires que les passions et les événements contemporains leur ont faits, et le pape Jules II marchant le casque en tête contre les Vénitiens et leur reprenant la Romagne, quelle distance, quel travail dans les esprits , quelle métamorphose dans les situations et dans les mœurs !
Pendant que s'accomplissait ainsi l'œuvre des siècles, les sociétés chrétiennes, — comme autrefois les sociétés païennes, — subissaient les transformations successives qui devaient faire de l'intelligence publique et de l'esprit public ce que nous voyons qu'ils sont aujourd'hui. Que cette évolution soit progrès aux yeux des uns, affaissement aux yeux des autres , il ne s'agit pas de la déplorer stérilement et impuissamment comme ceux-ci , ou d'y applaudir dans une pensée d'agitation et de renversement comme ceux-là.
Il s'agit de reconnaître que cette évolution est faite et qu'elle a le caractère de la loi providentielle qui préside aux destinées des associations humaines ; que se refuser à L'accepter, c'est lutter contre l'effort civilisateur qui s'égare
souvent, qui marche toujours; que c'est lutter contre le fait et se briser la tête contre un mur d'airain ; qu'enfin , c'est à diriger ces invincibles mouvements de l'esprit des peuples dans les voies de la morale chrétienne et de 1 intérêt national que doit tendre le concert des amis de la religion, de la vérité, de la justice et de la patrie.
L'un de leurs effets les plus regrettables et les plus dangereux a été d'introduire dans beaucoup d'esprits , — comme autrefois chez les peuples de l'antiquité , — l'indifférence ; dans beaucoup d'autres, le doute sur certaines parties de ce passé vénérable qui est le code des croyances catholiques. Le scepticisme disputeur des lettrés, railleur des multitudes, a fait d'attristants progrès, l'un et l'autre confondant systématiquement, dans leur guerre contre la religion, le dogme, qui est le fondement de notre foi chrétienne, et les points de doctrine ou de cérémonial, originaires de tous les âges, qui en sont le complément.
Je vais examiner, avec une sincère et respectueuse impartialité, quelques-unes des erreurs, quelques-uns des anachronismes , à la charge de l'Eglise ou du monde religieux, qui ont contribué à ce grave désordre.
Pendant des siècles, du commencement du vnie à la fin du xvme, l'Eglise, glissant sur la pente des passions qui troublaient la terre, a voulu que son royaume fût de ce monde en même temps que de l'autre.
D'abord directement et quelquefois violemment, plus tard sous le voile des influences, sa main a été partout dans le gouvernement des nations. En outre, les ministres de la religion, ceux-là surtout que l'importance de leur situation signalait à l'attention publique , ont pu accumuler les richesses, les honneurs, et en jouir devant le monde. L'Eglise croyait trouver dans cet ensemble d'efforts et de succès temporels un complément nécessaire d'autorité pour
le gouvernement spirituel des hommes. Elle l'y trouva, en effet, jusqu'au jour où l'opinion, sortant de son rôle de soumission passive, s'émancipa par degrés jusqu'au point de prétendre à l'examen , à la discussion, enfin au contrôle des intérêts généraux.
Bientôt l'esprit public, après les groupes chrétiens dissidents , après les empereurs et les rois souvent en lutte avec l'Eglise, s'élevait contre elle avec l'énergie, quelquefois avec la violence d'injustice, qui sont la suite et le redressement inévitables des abus qui ont longtemps duré. Il ne lui fut pas tenu compte des éclatants services qu'elle avait rendus à la morale, à la science, à la civilisation. Elle paya les erreurs d'une part de son passé, de tous les préjugés invétérés, de toutes les défiances incurables dont sont encore pénétrés contre elle quelques-uns des hommes éclairés de notre temps et beaucoup de ceux qui ne le sont pas.
C'est vainement que l'Eglise a acquitté sa dette de sang sur l'échafaud révolutionnaire ; vainement qu'elle a été dépouillée de tous ses biens ; vainement que ses représentants réguliers et séculiers ont été réduits au rôle absolument effacé, par rapport à leur rôle public d'autrefois et aujourd'hui âprement disputé, d'éducateurs de la jeunesse ou d'humbles fonctionnaires religieux pauvrement rétribués par le budget ; vainement que leur recrutement s'opère dans les classes de la société qui peuvent le moins prétendre à l'autorité; la tradition, la légende, prêtent à toutes les catégories de religieux une influence politique active , puissante, souterraine, imaginaire, et il n'est pas rare que quelque dévouement et quelques vertus qu'elles montrent, quelques services qu'elles rendent au pays, elles se voient traitées en ennemies du bien public î
L'Eglise a certainement, aujourd'hui comme autrefois, le devoir de maintenir intacte sa législation doctrinale; mais, comme je l'ai dit, il s'y rencontre certaines vues, originaires de temps très éloignés , qui ne sont à aucun degré contestées lorsqu'elles sont librement abandonnées à la croyance des fidèles , qui sont ardemment contestées par leurs adversaires quand elles sont rappelées et imposées par des actes de commandement. Elles deviennent alors , pour les passions antireligieuses, un excitant et un argument dangereux. J'estime que l'Eglise ferait acte de sagesse et servirait bien les hauts intérêts qu'elle représente , en s'abstenant de faire revivre autoritairement, sans nécessité spéciale, ces traditions que tant de siècles, tant de révolutions sociales et politiques séparent de nous.
Est-il prudent aussi de faire intervenir trop souvent, de faire apparaître , pour ainsi dire , Dieu parmi les hommes , comme c'est la tendance d'aujourd'hui, pour les avertir, les contenir et les diriger? Dieu, dans sa justice souveraine, a voulu que les hommes eussent, avec la responsabilité, la liberté de choisir entre les deux voies qui sont ouvertes devant eux, celle du bien et celle du mal. Pour qu'ils pussent distinguer entre les deux, il leur a donné les sûres indications de la conscience , complétées par cette formule d'équité qui résume tout l'enseignement chrétien : A chacun selon ses œuvres. Gela ne suffît-il pas ?
Les hommes de tous les partis se sont trouvés d'accord, par impossible, pour reconnaître que dans un intérêt supérieur de conservation , de sécurité et de paix publique , la mission de l'armée était incompatible avec une ingérence quelconque, collective ou individuelle, de ses membres dans les actes et dans les faits , quels qu'ils fussent , de la politique ; incompatible même avec l'exercice des droits
politiques qui dérivent immédiatement du suffrage universel. Un officier, dont la carrière se poursuit jusqu'au généralat , est privé de ces droits, dans cet intérêt supérieur, tant qu'il est présent sous le drapeau, c'est-à-dire, dans le plus grand nombre des cas, presque toute sa vie.
Et cette intervention est permise, et ces droits sont acquis aux serviteurs de l'Évangile , à ces hommes que leur mandat d'origine sacrée devrait élever si haut au-dessus de nos ambitions, de nos divisions, de nos révolutions politiques ! Ils ne sont pas seulement, comme les officiers et les soldats, les instruments de la paix publique. Ils en sont les professeurs parmi nous , et leur place pendant la bataille des partis n'est pas dans l'un d'eux, elle est, comme on Fa vu quelquefois au grand honneur de l'Eglise, entre les combattants pour faire triompher la paix ou pour mourir
Si la plupart des membres du clergé régulier et séculier s'abstiennent de toute ingérence dans le domaine de la politique, d'autres y cherchent et y trouvent quelquefois un rôle , montrant qu'ils ne se souviennent pas que leur royaume n'est pas de ce monde; mais le suffrage universel, c'est-à-dire les foules aveugles, passionnées, entraînées, trop souvent malveillantes , et les ennemis que l'Eglise a dans tous les rangs, s'en souviennent. Ils s'en font une arme de guerre contre elle et , par le bruit qu'ils mènent , compromettent la dignité et l'autorité du saint ministère, en vouant la religion elle-même à la suspicion.
Que dirai-je, restant au même point de vue, des décorations attribuées aux prêtres, et plus d'une fois recherchées par eux, dont l'objet contraste si formellement avec leur haute mission, avec la modestie et la simplicité obligatoires de leur vie, avec leur vœu d'humilité !
J'ai été assez longtemps près du sommet et au sommet des armées pour recueillir des faits nombreux qui montrent quel degré d'affolement l'ambition de cette croix , — si différente de l'autre, — peut introduire dans l'esprit d'un représentant du Christ. Jamais je n'ai vu décorer et je n'ai moi-même, cédant à des nécessités de situation et à la pression des mœurs publiques, décoré un prêtre sans recevoir une pénible impression du contresens que cet acte consacrait.
Au siège de Paris, je me défendis longtemps, seul contre tous, pour que le vénérable supérieur des frères des Ecoles chrétiennes , dont le simple et courageux dévouement avait justement ému l'opinion publique , ne fût pas décoré. Mais il ne pouvait échapper aux effets de l'épidémie régnante, il eut la croix, et le rencontrant un jour :
— Mon cher frère, lui dis-je en souriant, c'est bien malgré moi que je vous ai ôté une part des mérites de vos gratuits et charitables efforts.
— Bien malgré moi aussi que je l'ai perdue, me répondit avec simplicité le digne vieillard.
En effet, pour qu'il acceptât le bénéfice du décret, on l'avait instrumenté aussi obstinément que moi pour que j'y misse ma signature.
Je dirai, pour achever ce rapide examen des faits que je regarde comme des erreurs du monde religieux contemporain, ma pensée sur les manifestations publiques religieuses. Je crois que l'Eglise va contre ses intérêts en les voulant partout, que le pouvoir va contre la raison et le droit en les interdisant systématiquement.
Aux temps, bien éloignés de nous, où un pèlerin portant les insignes de son vœu (le bourdon et les coquilles) voyait
la foule s'incliner devant lui et solliciter sa bénédiction, les manifestations extérieures de la foi répondaient expressément aux aspirations et aux besoins des peuples. Ils les entouraient d'un respect sincère, profond, unanime.
Aujourd'hui, la meilleure fortune que les déploiements de l'appareil religieux, au jour des grandes fêtes de l'Eglise, puissent rencontrer dans les rues de nos villes , en dehors des croyants qui manifestent, c'est l'indifférence tranquille. Les curieux, les passants, le chapeau sur la tête, regardent les défdés processionnels dans une attitude qui ne révèle ni l'émotion de la foi, ni le recueillement qu'elle fait naître.
Sans parler des circonstances où, comme en Belgique, les processions ont donné lieu à de sérieux conflits , on peut dire que généralement les hommes qui ont à cœur le respect et l'honneur des crovances souffrent de la tiédeur quelquefois irrévérente avec laquelle la foule accueille ces démonstrations solennelles.
C'est que la foi d'aujourd'hui, dans beaucoup de nos villes, moins naïve et moins généralisée malheureusement que celle d'autrefois , est peut-être , là où elle existe , plus réfléchie , plus délicate , plus susceptible, et qu'à un haut degré elle a le sentiment de sa dignité, de sa valeur et de ses droits. Elle ne supporte pas le tumulte de la rue et les agitations de la foule affairée, insouciante ou railleuse. Elle a besoin des sanctuaires. Elle les trouve au fond des âmes où parle la conscience , dans la maison de Dieu où règne le recueillement et la prière , dans le cloître où vont s'ensevelir les grandes vocations , les grandes déceptions et les douleurs que le monde ne peut pas consoler , dans le cimetière plein d'avertissements et de silence, où reposent les morts.
Je sais que l'Eglise n'accueillera pas plus ces réflexions sincères d'un fidèle qui l'a toujours servie, que l'armée française n'accueillit, avant ses malheurs, les avis d'un vétéran
qui l'adjurait, dans l'intérêt de la patrie, de renoncer à sa vieille légende et de se réformer. Le temps et d'illustres souvenirs ont inspiré à Tune et à l'autre des vues qui ont profondément pénétré les générations religieuses et militaires. Elles se refusent, avec une ténacité qui n'est peut-être pas sans grandeur, mais que je crois pleine de périls, à entrer dans le courant des idées et des faits nouveaux. Mais il emportera tout.
La Providence, il me semble, montre manifestement à l'Eglise les desseins qu'elle a sur sa transformation en voulant que son chef suprême, anéanti quant au pouvoir séculier, spolié quant aux biens, et vivant de l'aumône que lui apporte au jour le jour la piété des fidèles, soit en cet état, devant ses amis, ses ennemis et le monde entier, la plus grande personnalité morale de ce siècle ! Aucun des successeurs de saint Pierre, peut-être, n'a eu de si hautes destinées et si rapprochées de celles du divin fondateur par répreuve et par l'unanimité des respects qui entourent son abandon (le pape Pie IX).
Dans des temps que l'orgueil universel tient pour l'expression de la civilisation transcendante, la Providence, pour humilier cet orgueil , veut que çà et là la force triomphe du droit, et que les peuples, innocents des fautes des empereurs et des rois, soient emmenés en captivité1, comme aux temps de la barbarie.
Elle veut qu'au milieu de ce. grand désordre , la faiblesse insigne d'un vieillard soit l'embarras, l'empêchement moral et un peu la honte des victorieux. Quel spectacle pour les nations , quel enseignement pour l'Eglise ! Qu'elle se renferme étroitement dans ses vertus, dans sa pauvreté, dans sa mission de direction des âmes, dans sa mission de
1 L'Alsace et la Lorraine.
charité , de consolation et de paix. Elle aura le gouvernement du monde dès que son royaume n'y sera plus.
A présent, pour montrer comment il se fait que, dans le monde païen comme dans le monde chrétien, les révolutions et la décadence aient été le résultat de l'affaiblissement des croyances dans les masses, j'énonce et je crois pouvoir prouver cette double proposition de philosophie et de morale :
1° Que non seulement les respects procèdent directement d'une croyance , mais qu'ils sont eux-mêmes une croyance ;
2° Que les respects sont à l'équilibre et à la durée des sociétés ce que le ciment est à l'équilibre et à la durée des édifices.