CROYANCES ANTIQUES ET MODERNES
sanl en mémo temps dans les mœurs publiques les goûts de bien-être, de recherche et do luxe qui vont amollir les âmes, énerver les bras, ruiner les traditions d'austère simplicité des ancêtres. La portion des armées que recrute la masse populaire, l'infanterie, devient, par le fait de l'évolution démocratique autant que par les progrès de l'art militaire, prépondérante dans ces armées où la cavalerie (la chevalerie patricienne) avait été presque seule comptée jusque-là.
— Mais comme le patriciat religieux s'est heurté aux prétentions des parvenus du travail et des affaires, ceux-ci, arrivés au pouvoir, se heurtent aux exigences du prolétariat, des pauvres, des déclassés devenus nombreux, envahissants, servant d'instruments à toutes les ambitions, à toutes les convoitises, réclamant le suffrage des foules pour l'élection, l'obtenant, provoquant la sédition autour des lois agraires (le socialisme de ce temps), constituant enfin le gouvernement démocratique tourmenté par les factions qui luttent incessamment pour le pouvoir par la conspiration, la proscription et la guerre civile.
C'est de ce grand désordre, résultant de l'effort tantôt patient, tantôt violent des générations, — désordre qui n'est au fond que la lutte à outrance de ceux qui possèdent contre ceux qui ne possèdent pas , — que sortent en Grèce les tyrans populaires, à Rome les Césars.
Le livre de la Cité antique n'a pas spécialement défini les effets, sur l'état moral et politique des nations, du gouvernement césarien acclamé par les foules , recevant d'elles tous les pouvoirs, résumant en lui les institutions et les lois, disposant au nom du peuple de la destinée du pays et des citoyens, gouvernant par le double procédé de la séduction et de la violence, abaissant les caractères par les bénéfices offerts à l'adulation ou par la crainte du châtiment , démo-
ralisant par les pires exemples la multitude qu'éblouit le spectacle incessamment renouvelé de la grandeur des personnes et de l'éclat des choses !
C'est la lente et irrémédiable décadence de la société antique, bientôt suivie de sa ruine consommée par la défaite des armées et par l'invasion.
J'insiste, plus et autrement que n'y a insisté l'auteur de la Cité antique } sur cette question de la décadence envisagée du point de vue militaire.
L'étude attentive des événements montre jusqu'à l'évidence que, pendant que de l'abandon des croyances et des fortes traditions du passé, naissait la succession non interrompue des guerres civiles et des révolutions au dedans, la guerre périclitait au dehors.
Énervées par le scepticisme religieux et bientôt par le scepticisme politique, soumises à une direction changeante et irrésolue, sollicitées par les factions, entraînées par d'ambitieux aventuriers , atteintes dans leur désintéressement par des largesses de toute origine et dans leur virilité par l'habitude devenue le besoin du bien-être..., les armées perdent peu à peu la confiance qu'elles avaient dans leurs chefs et la confiance qu'elles avaient en elles-mêmes, avec le sentiment de la hauteur de leur mission publique.
L'heure vient des grands revers qui remplissent d'étonnement et de colère l'esprit des peuples jusque-là victorieux ; qui découragent et désorganisent les armées ; qui rendent les institutions militaires suspectes à la nation et aux troupes; qui font naître entre les partis la lutte sans vérité, sans bonne foi, sans justice et sans dignité, des accusations réciproques et des récriminations haineuses.
Si, dans ce tableau de la vie et de la mort des sociétés antiques, rien n'est immédiatement comparable, comme je