CHAPITRE II
Il y a deux sortes de respects entre lesquels il faut faire une distinction essentielle :
Les respects volontaires , respects de principe et de sentiments, qui appartiennent à tout le monde ;
Les respects réglementaires, qui sont particuliers aux armées et aux corporations hiérarchisées. Ils ont une sanction pénale et ce sont des respects à cours forcé. J'en ferai plus loin l'objet d'une discussion spéciale.
Les respects volontaires ne sont ni définis, ni réglementés. Ils sont naturels autant que libres, et leur unique sanction est dans les avertissements de la conscience. De ces respects , les uns , — les plus nobles et les plus délicats de la civilisation , — s'adressent à la vertu , à la vieillesse , à la faiblesse , à l'infortune ; les autres , aux dépositaires de l'autorité dans la famille et dans l'État, aux grands caractères, aux grands services, à l'éclat d'une situation, etc. Il en est un qui est universel, qui a survécu en France à la ruine aujourd'hui presque achevée de toutes les autres, c'est le respect de la mort, celui qui veut que , sur le chemin du cimetière, toutes les têtes se découvrent devant le cercueil du riche et du pauvre.
Je viens d'énumérer, je pense, tous les attributs du sen-
liment religieux, conseient ou inconscient, qui porte toutes les créatures humaines à fléchir à de certains moments le genou devant le Créateur. Principe ou instinct, c'est de lui que dérivent nos habitudes de soumission, de déférence, et je crois avoir démontré la première de mes propositions : que les respects, — les respects volontaires, — procèdent directement d'une croyance et qu'ils sont eux-mêmes une croyance.
La démonstration de la seconde : que les respects sont a l'équilibre et à la durée des sociétés ce que le ciment est à l'équilibre et à la durée des édifices, ne sera ni plus savante ni plus longue.
Un peuple a longtemps vécu. Il est laborieusement arrivé à la civilisation par des chemins difficiles, à travers des périls et des épreuves où la confiance des générations était soutenue par une croyance fidèlement transmise d'âge en âge , et leur efîort conduit par des pouvoirs solidement hiérarchisés. Elles avaient les respects. C'est là le tableau, dont personne assurément ne contestera l'exactitude , des commencements, des progrès et de l'achèvement des sociétés anciennes et modernes qui se sont fait une place dans l'histoire. Il nous montre notamment la France, au temps de l'ancienne monarchie (siècle de Louis XIV), s'élevant au plus haut point de puissance et de splendeur, sous un gouvernement corrupteur et corrompu, par des générations qui avaient la foi et les respects.
Viennent des docteurs qui contestent et qui raillent ces vieilles traditions. Leurs enseignements avec le temps persuadent la nation, qui nie et qui raille à son tour. On lui dit qu'il faut un état social nouveau, plus éclairé, plus digne des libres conceptions de l'esprit humain et de la grandeur des destinées humaines; soit.
Mais voilà que, par une contradiction singulière, on attend et on exige de cette nation qui a doctrinairement désappris
le respect de Dieu invisible et tout-puissant, qu'elle ait le respect du chef de l'Etat, de ses ministres, de ses préfets, de tous les représentants de la hiérarchie officielle, que chaque jour elle voit allant et venant au milieu des vulgaires détails de l'existence commune , dont on discute incessamment devant elle la vie publique et môme la vie privée, que les uns louent jusqu'à l'exaltation, que les autres insultent en les vouant au mépris du monde !
On veut que la multitude, qui ne s'incline plus devant la croix du sacrifice et de la rédemption, s'incline devant la croix de la vanité bourgeoise! Cette croix qu'a inventée César pour remplacer le dévouement indépendant, qui a pour origine le devoir, par le dévouement dépendant, qui a pour origine le besoin de paraître et l'intérêt ! On veut qu'une providence galonnée , réduite à demander son prestige à des conventions auxquelles ni elle ni personne ne croit , remplace l'autre dans l'esprit de la foule !
Quelle puérilité , quel mensonge et quelle folie ! . . .
Comment inspirer aux masses populaires par une vague , subtile et abstraite théorie du devoir social et du devoir politique, la foi artificielle qu'on leur demande, quand elles ont perdu la foi traditionnelle qui les liait à tous les respects de la vie?
Quand ces respects ont disparu, les sociétés, rongées par un scepticisme qui se généralise et qu'elles opposent à tout ce qui leur représente l'autorité et le frein, se divisent et se désagrègent. Elles vont au-devant de cette destinée fatale qu'un grand et clairvoyant esprit montrait, il y a plus d'un demi -siècle, à l'horizon de notre pays :
« ... Des générations mutilées, épuisées, dédaigneuses, <l sans foi , vouées au néant qu'elles aiment ! »
(Chateaubriand, Mémoires d' outre-tombe.)
Il ne faut pas se dissimuler la gravité des symptômes qui accusent dans l'armée l'altération déjà signalée dans l'ensemble de la société française, des principes et des habitudes de respect.
(L'Armée française en 1867.)
Peut-être, pour ne pas m'écarter de Tordre logique, — état social , état politique , état militaire , — dans lequel j'ai annoncé que ma discussion se renfermerait, devrais -je réserver pour la troisième partie de ce livre le sujet spécial, à mes yeux très important, que je vais traiter ici. Mais il est si étroitement lié à celui qui précède, et ce que je vais dire est la continuation si nécessaire de ce que j'ai dit jusqu'à présent, que je crois devoir faire une exception aux règles d'exposition que je me suis tracées.
On parle beaucoup des armées, mais ceux qui en parlent le plus et même le mieux se font -ils une idée exacte ou seulement approximative de la fin à laquelle les armées tendent , qui est la bataille , s'ils n'ont pas vu la bataille de près? Un officier général1 , qui l'avait vue de près et l'avait étudiée avec le sentiment profond de la recherche des réalités, en a fait d'après nature la description suivante qui n'a pas trouvé de contradicteurs, même parmi ceux qui font profession de ne pas croire :
<i Encore un instant , et la voix des généraux et toutes
1 L'auteur de l'Armée française en 1867,
« les voix du commandement seront dominées par la tem- « pete du combat. Le canon se rapproche et tonne, la « fusillade éclate. Les boulets passent en trouant les lignes1; « les balles pleuvent en blessant et tuant ; des ondes de c: mitraille, dessinées sur le sol par les soulèvements régud liers d'une poussière épaisse , cheminent en ricochant vers <r les rangs , les atteignent et les renversent. L'atmosphère « est tourmentée par mille bruits à la fois sourds et aigus. « Le terrain se couvre de morts, de mourants qui expirent « dans d'intraduisibles convulsions, de blessés qui se « traînent péniblement cherchant l'abri des haies, des fos- « ses, des murs de clôture, pour échapper aux pieds des « chevaux et aux roues de l'artillerie. Partout des amas « d'armes, de coiffures, de havresacs. Partout des chevaux « étendus ou qui errent épouvantés sans maîtres , annonçant <r aux masses immobiles de l'infanterie que la charge vient « de passer près d'elles...
g Des soldats accumulés (en nombre toujours excessif) <r autour de leurs officiers blessés les transportent en arrière, « cherchant le drapeau rouge des ambulances, et récla- « mant des secours. Des groupes dépareillés, qui ont subi « des perles extraordinaires, désertent le combat la tète « égarée, annonçant que l'ennemi les suit, que tous leurs « camarades ont été tués, que tout est perdu. D'autres « groupes réguliers, venant des réserves, opposent aux pre- « miers le contraste de leur confiance, de leur ardeur, et <r ils courent en avant excités par leurs chefs , et s'excitant « entre eux à une offensive résolue
« 0 vous tous , hommes de gouvernement et de comman- <l dément, qui avez vu ces effroyables crises, dites, pensez- « vous qu'à ce moment l'appât de la gloire pour quelques-
1 II s'agit du boulet plein, qui n'est plus guère eu usage aujourd'hui 11 est remplacé par l'obus à éclatements, projectile dont les eflets sont
beaucoup plus meurtriers.
LES RESPECTS DAiNS LES ARMEES 27
(i uns, des récompenses pour les autres, suffise à soutenir <i les cœurs soumis à de telles épreuves ?
I Non , il leur faut un plus noble stimulant. Il leur faut € le sentiment des grands devoirs et du sacrifice. C'est a alors que dans leur liberté ils vont fermement, dignement <r au-devant de la mort. Et parmi eux, ceux-là seulement <i ont la sérénité qui croient à une autre vie l ! d
Les gouvernements réunissent pour la bataille, souvent avec une criminelle légèreté, — nous n'en avons eu que trop d'exemples , — des masses d'hommes qu'attachent à la vie les liens puissants de la jeunesse, de la force, de la confiance dans un long avenir, des souvenirs de la famille restée au pays. Ces hommes savent que beaucoup vont mourir, sans savoir qui la mort choisira, en sorte que tous sans exception peuvent s'appliquer la probabilité de cette prochaine et violente fin de leur carrière. Peut-on imaginer, quoi qu'écrivent les poètes sur la guerre, et quoi qu'en disent les héros de salon , une contention morale plus naturelle , plus anxieuse et plus profonde ? Elle l'est à ce point , qu'à l'heure de l'extrême péril les moins croyants , — on le sait parce que beaucoup ont la sincérité de l'avouer, — * se recommandent mentalement à l'assistance d'en haut.
Quels moyens de dominer ces irrésistibles émotions du champ de bataille? Je répète qu'il y en a deux et qu'il n'y en a que deux : 1° une foi sincère dans la récompense promise au delà de la vie présente à ceux qui la perdent dans l'esprit de sacrifice ; 2° un haut sentiment de la mission publique que la mort du soldat peut à chaque instant couronner.
Cette foi et ce sentiment sont les fruits d'une éducation
1 Tableau du champ de bataille dans l'Armée française en 4 867,
chrétienne et militaire que ne reçoit pas la jeunesse de notre pays. On l'élève, au collège comme au régiment, dans la passion des distinctions honorifiques; mais que sont aux yeux du soldat, à l'heure où les morts tombent autour de lui, ces stimulants de convention qu'il sait bien n'être pas destinés à la foule dont il fait partie? Ne sait -il pas aussi que leur valeur, absolument nulle pendant la bataille, est si grande après , que les survivants , le péril passé , se les disputent à la curée ? Quelle misère !
J'ai dit qu'il y avait deux sortes de respects : les libres respects de principe et de sentiment, les respects forcés du règlement.
Il y a des armées auxquelles l'éducation a enseigné les uns et les autres, et celles-là ont des habitudes d'obéissance, de bon ordre, de discipline, qui survivent à tous les laisser- aller, à tous les relâchements inséparables de l'état de guerre. Nous avons appris à nos dépens de quel poids ces habitudes d'un ennemi qui est par elles toujours préparé, pèsent sur le destin des armées décousues qui ne les ont pas. Mais quelle distance entre les traditions de celles-ci et les traditions de celles-là quant à la croyance et aux respects ! Je la fais ressortir par quelques exemples en prenant pour point de comparaison une armée qui n'a que les respects forcés du règlement, la nôtre.
Dans la reconnaissance de la Dobrudja, de douloureux souvenir, qui précéda, en juillet 1854, l'invasion de la Grimée par les armées alliées, le choléra asiatique, dont les troupes avaient emporté le germe de Varna, éclatait dans les rangs avec une puissance de destruction qui allait en quelques jours au désastre.
La marche en avant était impossible et l'heure vint où la marche en arrière ne le fut pas beaucoup moins.
Les valides, tous les moyens de transport épuisés, portaient les malades à bras ou sur des brancards improvisés; mais le fléau était foudroyant autant que contagieux , les morts s'accumulaient et il fallait s'arrêter, non pas en halte, mais à demeure, pour les mettre en terre. De larges et profondes tranchées étaient creusées pour les recevoir. Des travailleurs les apportaient, d'autres les disposaient par couches superposées au fond de la fosse commune, scène funèbre pleine des plus pénétrantes émotions que les plus dures épreuves de la guerre puissent apporter à des soldats ! C'étaient des zouaves , les vieux zouaves de l'armée d'Afrique.
Les porteurs, opérant plus vite que les fossoyeurs, chômaient de temps en temps aux bords de la tombe, leur fardeau déposé à côté d'eux , dans quelle attitude ! Assis , les jambes pendantes le long des parois de la tranchée , les bras croisés, causant librement, ces braves fumaient leurs pipes... et beaucoup parmi les témoins du drame admiraient le stoïcisme militaire des zouaves !
Etait-ce seulement le dédain de la mort qu'ils affichaient là? N'était-ce pas aussi le dédain inconscient des morts, l'oubli de la décence que commandaient le malheur commun , la confraternité des armes et le deuil des familles absentes dont ces soldats étaient sur la terre étrangère les représentants ? Soldats vétérans , ils donnaient aux plus jeunes, sous l'apparence de la fermeté, le déplorable spectacle, le mauvais exemple de l'endurcissement et du mépris des plus inviolables respects.
Voilà où la ruine des croyances conduit les armées. Aussi, quand autrefois dans la nôtre la zouaverie prédominait et donnait le ton, ai -je été son constant adversaire, en dépit des admirations de mes contemporains pour ces vieux soldats braves à leurs heures, mais sans principes et prêts à tous les relâchements.
Il est très difficile, souvent même impossible, de comparer dans leur constitution et dans leur organisme les armées entre elles, car chacune d'elles est l'image fidèle du génie particulier et des traditions de la race qu'elle représente. La comparaison entre leurs aptitudes morales est plus facile, parce que, dans tous les pays comme dans toutes les armées, le bon ordre et la discipline, bien que différemment compris et appliqués, ont la même origine, le même but, et répondent aux mêmes besoins.
En Grimée , l'armée anglaise et l'armée française étaient juxtaposées pour le siège de Sébastopol. Le contraste de leurs habitudes au point de vue de l'observation des prescriptions religieuses, surtout de leur attitude le dimanche, était frappant.
Ce jour-là , tous les officiers anglais qui n'étaient pas retenus par le service du siège se réunissaient autour de leur vénérable général en chef, lord Raglan, dans la vaste cour de la ferme russe où son quartier général était établi, pour assister à l'office du dimanche et entendre le prêche du ministre du culte. Dans les camps anglais, les soldats inoccupés et presque silencieux avaient une sorte de gravité recueillie, — spontanée ou commandée, je ne sais , — qui donnait à ces grandes réunions d'hommes sous l'uniforme militaire un caractère tout particulier.
Dans les camps français, là où le service religieux avait été organisé, le nombre toujours très restreint des assistants à la messe dépendait du degré d'intérêt que le commandement attachait à l'accomplissement du devoir dominical. Beaucoup , avec ou sans la messe , se rendaient d'un pas alerte au grand port français de Kamiesch, dans les centres connus sous les noms de Brigandville et Coquinville, où la civilisation, transportée par des spéculateurs nomades qui
n'étoient pas tous scrupuleux, leur offrait ses marchandises et ses distractions.
C'était le rendez -vous des adeptes de la vieille devise : courte et bonne , qui avait, en raison des périls infinis du siège , et pour chacun , de l'incertitude du lendemain , un mérite spécial de réalité et d'actualité.
Au siège de 1870, les défenseurs de Paris, d'origines très diverses, ne constituaient pas une armée puisqu'il n'y avait là, entre plusieurs centaines de mille hommes sous les armes, que quatre mille soldats appartenant à deux régiments d'infanterie d'ancienne formation. Il ne serait ni juste ni vrai de comparer l'état moral et la discipline de ces troupes improvisées, à la fois en contact avec les jouissances accumulées de la civilisation et avec la contagion démagogique, à l'état moral et à la discipline de l'armée assiégeante qui occupait les villes et les villages de la région suburbaine. Je ne dirai pas ce qu'étaient les dimanches de Paris où les subsistances se raréfiaient tous les jours, où les excitants liquides ne manquèrent jamais !
Je puis dire ce qu'étaient les dimanches de l'armée allemande, qui ne différaient pas, pour la gravité et la décence de l'attitude des troupes, de ceux des Anglais en Grimée. Du haut de nos observatoires , nous pouvions voir les soldats allemands (sans doute de la religion catholique), conduits par leurs officiers, cheminer en longues files vers les églises.
Mes conclusions arrivent ici d'elles-mêmes et le lecteur les a prévues.
L'armée anglaise et l'armée allemande, avec une constitution , une composition et des traditions absolument différentes, mais soumises «aux respects religieux qu'elles tiennent de l'éducation ou de la coutume, sont à citer parmi les
armées qui ont la plus ferme aptitude à l'observation de la discipline et des règles. Elles ne sont dépassées en ce point que par l'armée russe, et on sait à quelle étonnante hauteur de foi religieuse atteignent les soldats du czar ! Après la sanglante bataille d'Inkermann, nous n'avons pas relevé un seul des blessés de cette armée, nous n'avons pas enterré un seul de ses morts , — il y en avait là quatre mille, — qui ne portât sur sa poitrine, les officiers une image sainte, les soldats une martyrisante croix en métal de la longueur et de l'épaisseur du doigt.
Les soldats de ces trois armées, que j'ai pu étudier de près, ont par complément un autre genre de respect que n'ont plus les nôtres, le respect de la hiérarchie sociale, mort pour toujours dans notre pays, encore très vivant dans le leur. La pensée n'entre pas dans leur esprit qu'ils soient de même essence humaine que leurs chefs militaires , qui leur représentent une classe supérieure pour laquelle ils avaient, avant d'être soldats, une déférence qu'ils lui continueront après qu'ils auront cessé de l'être. C'est pour le commandement un considérable supplément de prestige et d'autorité.
En France, les respects forcés du règlement ont pour sanction les divers degrés d'une pénalité militaire tarifée qui est, pour les manquements de toute sorte, journellement appliquée aux troupes casernées :
La consigne;
La salle de police ;
La prison ;
Le cachot.
Si Ton considère que , du jour où l'armée marchant à l'ennemi a passé la frontière, la série entière des moyens de répresssion et même de surveillance disparaît ; qu'ils ne peuvent être journellement remplacés par la juridiction des
conseils de guerre qui ne connaissent que des délits graves ou des crimes, on s'expliquera que le commandement soit en quelque sorte désarmé, alors qu'au milieu du désordre de la guerre les tentations et les passions du soldat sont au plus haut point excitées.
Il en résulte que les troupes françaises en campagne perdent, avec le temps, le sentiment du respect et les habitudes déférentes qu'il comporte. La guerre se prolongeant, les liens de la discipline se relâchent peu à peu. Les revers survenant avec les grandes épreuves, on voit des groupes tomber dans le désarroi et arriver jusqu'à la désorganisation, donnant aux populations le spectacle douloureux qu'elles ont eu quelquefois sous les yeux dans la dernière guerre. N'en ai-je pas été écœuré moi-même au milieu d'événements dont je fais ailleurs ! le récit, en voyant arriver à la gare de Ghâlons- sur -Marne des troupes (un régiment de zouaves) revenant de Reischofîen dans un désordre cyniquement scandaleux.
Je pourrais aller plus loin dans cette pénible discussion, multiplier les citations et préciser les faits qui se pressent dans mes souvenirs. Je m'arrête , car le sujet est attristant. Je crois en avoir dit assez pour montrer les périls qui attendent les nations dont les armées n'ont que les respects obligatoires de la règle écrite , sans avoir les libres respects nés d'une éducation nationale et militaire bien conduite. Les premiers, je le répète, n'assurent que la discipline de la garnison, et ils sont impuissants à fonder sans l'aide des seconds la discipline de la guerre.
Gomme dans nos lycées la jeunesse scolaire ne reçoit que l'instruction, dans nos régiments la jeunesse militaire ne reçoit que le dressage. Aux uns et aux autres, au grand
1 Le Sif-ge de Paris.
dommage du pays, le bienfait de l'éducation échappe. Quel ressort moral n'ajouterait-elle pas aux facultés natives de nos soldats, que je crois les plus faciles, les plus prompts à la compréhension , les plus alertes , les plus humains , les plus ouverts aux bons sentiments, qui soient en Europe!
Je dirai ce que les révolutions consommées par la sédition des rues, alternant avec les révolutions consommées par la sédition des coups d'Etat, ont fait du caractère français.
L'auteur.
Comme la Providence, fondant l'inégalité dans la nature , a voulu qu'il y eût des montagnes et des plaines , des contrées privilégiées qui ont le bienfait du soleil, et des contrées déshéritées qui ne l'ont pas, des terres fertiles et des terres infécondes, elle a fondé l'inégalité parmi les hommes.
Ils ont l'inégalité d'origine, dont le trait le plus saisissant est la condition , si différente sur la terre , de la race blanche et de la race noire. Ils ont l'inégalité du destin qui apporte aux uns la joie , aux autres la douleur. Ils ont l'inégalité sociale, des grands et des petits, des riches et des pauvres.
L'inévitable effet des révolutions qui se succèdent dans notre pays en des sens opposés, est de montrer à la foule des petits qui deviennent grands et des pauvres qui de-
viennent riches en un jour. Gomme elle n'a aucun intérêt à envisager le sort contraire des grands qui deviennent petits et des riches qui deviennent pauvres du môme coup , la foule s'en tient à sa première impression, profonde autant que vive, et qui la pénètre de toutes les ambitions de l'envie. C'est ce que les poètes des révolutions, — confrères des poètes des champs de bataille dont j'ai déjà parlé, — appellent encore aujourd'hui la passion française de l'égalité, comme si cette passion n'avait pas été pleinement satisfaite, en ce qu'elle a de vrai et de légitime, par l'égalité civile et politique dont nous tenons le bienfait de la révolution de 89 !
Aussi quand j'entends dire, — et c'est tous les jours, — que le goût que les Anglais ont pour la liberté, les Français Vont pour l'égalité, je ne puis m'empêcher de penser que, dans ce partage entre les deux nations, nous ne sommes pas les favorisés. Quoi qu'il en soit, l'expérience, à défaut de la croyance, de dix révolutions prouve catégoriquement qu'au milieu de nos vicissitudes sociales et politiques le plan de la Providence, quant à l'inégalité des conditions humaines, demeure immuable; car, au lendemain d'une révolution démocratique , démagogique ou césarienne , toujours faite pour servir le peuple et affermir l'égalité, l'inégalité est au comble.
Il y a donc toujours des grands et des petits.
Tant que les grands sont grands, les petits se groupent en rangs serrés autour de leur influence et de leur crédit. Cette clientèle, si les grands sont au pouvoir, s'accroît du nombre infini des effrayés qui croient au prochain cataclysme plein de menaces pour les divers intérêts dont la conservation leur importe. La clientèle, qui s'étend incessamment, devient un parti. Elle est tout à la fois politique et personnelle, et son dévouement est d'autant plus intrai-
table et bruyant qu'il est plus conditionnel et temporaire. Comment le manifestera -t- elle?
Par les respects? Ils ont disparu. Par quoi donc? Par la contrefaçon des respects, qui a fondé dans notre pays ce qu'on pourrait appeler le régime de l'idolâtrie passagère, régime de compliments et d'applaudissements que je veux décrire.
Sans remonter dans le passé au delà de la révolution de 1848, la nomenclature des personnages investis du pouvoir qui ont été les sauveurs du moment et qui ont, du plus au moins, vécu du régime dont il s'agit, est d'une étendue véritablement extraordinaire. A n'en citer que quelques-uns, — sans aucune intention de comparaison, bien entendu, — on trouve sur cette liste :
Lamartine , qui fît prévaloir à l'Hôtel de Ville le drapeau national sur le drapeau rouge, et qui fut pendant quelques jours l'idole de la France entière;
Caussidière, qui mit fin à la terreur des bandes de Sobrier, les dispersa, fit de l'ordre avec le désordre, et fut pendant quelques jours le sauveur de Paris, qui l'envoyait à l'Assemblée nationale par un contingent de votes que nul candidat, je pense, n'a recueilli depuis;
Le général Cavaignac, devenu le libérateur de la patrie après la sanglante victoire de juin sur la démagogie armée;
Le prince Louis -Napoléon, avant le coup d'Etat, quand il apparut aux conservateurs comme l'instrument légendaire du salut commun , et après le coup d'Etat , quand il dit à la France ravie et à l'Europe rassurée : L'empire, c'est la paix!
M. Thiers ;
Le maréchal de Mac-Mahon4.
En sorte que ce grand pays, qui a versé à flots le sang
1 J'ai commencé ce livre sous les présidences de M. Thiers et du maréchal de Mac-Mahon, en écrivant tous les ans quelques pages,
de ses enfants et tourmenté l'Europe pour s'affranchir de la tutelle des rois de droit et fonder les institutions libres, ne se confie jamais à ces institutions et se donne périodiquement des rois de fait, — pas toujours de choix, — qu'il applaudit avec enthousiasme et à qui il remet, sans hésiter ni compter, ses destinées de l'heure présente.
Quel étonnant exemple des contradictions de l'esprit humain , de ses infirmités , de la vanité de ses plus hautes entreprises ! Et pour justifier la qualification de conditionnel et temporaire que j'ai donnée à l'état de l'esprit public dont je fais ici le tableau, il me suffirait de rapprocher, au moyen du journalisme officiel ou officieux, la série des applaudissements que chacun de ces hommes reçut à son heure, de la série des injures que reçurent ceux d'entre eux que le torrent des événements précipita du pouvoir.
Pour l'empereur Napoléon III, héritier sous ce rapport de l'empereur Napoléon Ier, les formules de l'idolâtrie officielle, officieuse, publique et privée, eurent des proportions épiques. Elles peuvent se résumer dans le discours célèbre que le sénat, cédant à l'enthousiasme de la confiance et du dévouement, lui adressa par l'organe de son président, M. Rouher, à la veille de la guerre insensée qui devait décider de nos destinées et des siennes. En quoi l'esprit de ce discours qui, — on s'en rappelle les termes, — invoquait le génie de l'empereur et lui annonçait la victoire de ses légions, différait-il de l'esprit de l'ode fameuse que la servilité de Boileau adressait à Louis XIV:
Grand roi, cesse de vaincre et je cesse d'écrire?
Ce discours sénatorial ne mesure-t-il pas le chemin que ,
jusqu'en 1890. Je n'ai donc pas pu joindre ici à cette liste le nom plus significatif que tous les autres du général Boulanger, apparu douze ans plus tard. [Note de 4890.)
sous l'empire , nous avions fait en arrière de la révolution de 89?
Eh bien, le souverain soumis à ces violences d'adulation n'obtenait pas de la foule de ses sujets les marques du respect le plus ordinaire. Je l'ai vu remonter au pas de ses chevaux , dans l'élégant appareil de la promenade impériale, la longue avenue des Champs-Elysées, recueillant des saluts isolés , jamais ceux des groupes de toute condition accumulés sur son passage. Ils le regardaient passer avec la plus profonde indifférence et la plus tranquille irrévérence.
En Angleterre, le seul avertissement de l'arrivée de la reine, — qui de sa vie entière n'a reçu du plus osé de ses sujets que l'appellation de cr Sa très gracieuse Majesté », — et la seule audition de l'hymne à la reine, font que toutes les têtes se découvrent dans un libre et universel sentiment de respect.
En France , nous avons cessé de respecter. Nous n'avons pas cessé de complimenter et de louer. Le souvenir de nos fautes, de nos malheurs, de nos humiliations, et la république elle-même , n'ont rien pu sur ce déplorable régime de la contrefaçon des respects qui a profondément pénétré les mœurs. Au moment où j'écris', la presse enregistre et le monde entier lit les discours qui viennent d'être prononcés à l'Assemblée, dans les conseils généraux, dans des réunions électorales, des banquets officiels, etc.
Pas un ministre, un député, un président de réunion, un candidat conservateur qui, sans doute pour donner des gages à ses coreligionnaires politiques et au pouvoir, n'ait mis en scène la haute personnalité du chef de l'Etat, en la livrant
1 Août 1875.
sans ménagement à l'admiration publique. On ne va pas, tomme au temps de l'empire, jusqu'à invoquer son génie, mais on rappelle incessamment au pays qu'il est (je transcris textuellement) :
Le descendant des anciens rois d'Irlande,
Le glorieux vaincu,
Le premier soldat de France,
Le Bayard moderne,
Celui qui a dit : « J'y suis, j'y reste ! »
L'épée loyale,
La vigilante sentinelle de l'ordre,
Le gardien fidèle de la paix publique , avec des variantes à l'infini.
Je rends hommage aux intentions, je m'incline respectueusement devant les éloges; mais convient-il qu'on jette ainsi en toute occasion, à tous les échos, le nom et les mérites du président de la république? Lequel de ses prédécesseurs dans le gouvernement du pays s'en est bien trouvé?
Je dis que ces idolâtres compromettent le pouvoir au lieu de le servir, qu'ils sont irrespectueux, qu'ils font de mauvaises mœurs politiques. C'est en effet par de tels procédés et par de tels exemples qu'on arrive à persuader le pays que ce n'est pas à lui-même que tout est dû, mais au gérant de ses affaires qui est le sauveur du jour. Et comme la personne du gérant et le mode de gestion changent à chaque instant, le pays, las d'adorer et de brûler alternativement ces changeantes idoles, devient défiant, railleur, sceptique. Il tombe dans l'indifférence et dans l'impuissance politiques où nous voyons qu'il est. Autrefois, pour être un bon citoyen il fallait être napoléonien et le prouver en mettant l'empereur dans son discours. A présent, pour être un bon citoyen, il faut être mac-mahonien , et le prouver en louant le chef de l'Etat. Si on s'abstient, c'est qu'on est dans l'ai-
liance « des éternels ennemis de l'ordre », c'est qu'on rêve le bouleversement et la ruine... Quelle école de politique, de morale et de dignité!
Ces enseignements portent leurs fruits. Les grands s'habituent à la louange. Bientôt ils en ont le besoin, et enfin ils arrivent à croire fermement qu'elle est le critérium de leur popularité. Ceux qui les louent veulent être loués à leur tour par leurs clients, et alors se produisent des habitudes sociales singulières. Tout devient matière à piédestal, la guerre, les émeutes, les incendies, les inondations, les épidémies, les naufrages. Pas de dévouement effectif ou seulement apparent qui ne prétende à être signalé par l'autorité et par le journal, qui ne veuille être admiré, médaillé, décoré :
Laudum immensa cupido.
Tout le monde visant à l'évidence, personne ne se croit plus à sa place. Les bourgeois, notamment, ne veulent plus du nom de leurs pères. Avec un peu d'influence et d'argent, quelquefois même sans ces deux auxiliaires, on illustre ce nom par la particule ou par un titre qu'on va promener dans le monde, qui en rit d'abord, et puis qui s'y fait. Alors on est considérable.
Il y en a aussi qui vont demander leur illustration à l'étranger, et c'est ainsi que la France voit s'annexer à la noblesse indigène une foule de comtes romains qui passent pour indigènes. N'est-ce pas un signe des temps, caractéristique et singulier, que le pouvoir temporel du saint-père, depuis longtemps détruit dans les sources de son existence même , se manifeste encore à une clientèle presque toute française par la concession des titres et des décorations! De ce haut et antique pouvoir, tout ce qui s'appuyait sur le droit s'est écroulé , tout ce qui s'appuyait sur la vanité
LA CONTREFAÇON DES RESPECTS 4t
a survécu, et le saint-père, quoi qu'il en pense et quoi qu'il veuille, sera toujours sollicité et sera toujours forcé de s'en servir.
La contrefaçon de la noblesse est, je l'ai dit, l'une des industries les plus répandues et les plus prospères de la France de 1789. Ses produits les plus distingués sont légalisés par le conseil du sceau des titres, mais beaucoup d'exploitants se passent de son intervention et introduisent eux-mêmes dans le monde les noms nouveaux ou modifiés ou les titres qu'ils se sont donnés.
Ce désordre est vieux. Il date surtout du contresens que le gouvernement césarien fit pénétrer dans les mœurs, quand il ressuscita, au sein et avec les éléments de la démocratie, même de la démagogie française, la noblesse impériale bien rentée qui devint l'objectif de tous les appétits nouveaux. Il n'est pas défendu de croire qu'il n'a manqué à Robespierre que quelques années d'existence de plus, pour être , comme tant d'autres révolutionnaires fameux , baron de Robespierre et grand-croix.
Le langage officiel, celui du parlement et de nos différentes assemblées, portent l'empreinte de cet état général des esprits. Les qualifications d'illustre collègue, à'éminent publiciste , de glorieux général y s'y distribuent avec une libéralité qui n'a d'égale que leur banalité.
M. X**# est nommé ambassadeur de France à Londres. Voici dans quels termes un journal sérieux, gouvernemental et conservateur, annonce sa prise de possession :
« Nos informations nous apprennent que M. X*** a reçu « de la reine le plus gracieux accueil, et cet accueil nous « ne pouvons oublier que si elle le faisait à la France, elle « le faisait aussi à la personne du représentant français. a M. X***, en effet, a l'honneur d'être pour la reine presque
ce un ami qu'elle a connu dans sa jeunesse, alors qu'il habi- « tait près de Windsor, et que la famille royale l'appelait <r à toutes les fêtes du château. Nous savons que la reine « avait témoigné , il y a quelque temps, une aimable impa- <r tience de revoir M. X***.
ce II a montré les plus hautes qualités dans uno précé- « dente ambassade où ses mérites avaient été vite appré- « ciés. L'élévation de ses idées, la dignité de ses sentiments ce et de sa vie, son discernement, son tact, sa discrétion ce lui avaient valu tous les suffrages.
ce M. X*** connaît à merveille les usages et les traditions « de la vie anglaise. Il est aussi profondément instruit dans « la littérature de nos voisins. Peut-être peu d'Anglais ce commentent -ils Shakespeare avec plus de savoir, et ce peuvent-ils réciter Byron avec une mémoire plus sûre.
<r Nous ne parlerons pas de Mme X***. L'auteur de (suit ce le titre d'un livre fait par Mme X***) a une juste réputaee tion parmi les lettrés les plus difficiles. Tout ce que la <c discrétion nous permet de dire, c'est qu'elle tiendra « dignement à la cour d'Angleterre le rang qui sied, etc.. »
On le voit , c'est une héroïde en prose , et si elle a traversé le détroit, il faut en effet que les mérites de notre ambassadeur soient transcendants, pour qu'ils aient dominé l'impression de gaieté qu'elle a dû produire sur le monde anglais. Il n'est pas là d'homme si considérable, que ses perfections puissent jamais être célébrées sur ce ton , et on y chercherait vainement un Anglais qui fût pour la reine presque un ami. Dans ce pays , le plus haut personnage parmi les pairs ne s'est jamais entendu appeler que <e le noble lord », et le plus éminent parmi les parlementaires, que « l'honorable membre ». La parole n'y surfait personne.
Le plus illustre et le plus populaire des généraux anglais de ce siècle par l'éclat des services qu'il rendit à son pays , lord Wellington, n'était communément appelé par ses compatriotes que le duc, comme si, à leurs yeux, il n'y en eût qu'un seul en Angleterre. Leur prédilection enthousiaste bien connue pour sa personne et pour sa carrière n'avait trouvé rien de plus. Cette appellation, d'une originale simplicité, n'avait -elle pas en effet la signification la plus respectueuse et la plus haute?
C'est autour de l'armée surtout que, depuis le commencement de ce siècle , le régime des applaudissements fonctionne avec la plus violente énergie. Pour louer les gens de guerre , il emploie la parabole et l'hyperbole , sûr de ne dépasser jamais l'enthousiasme du public, de ne blesser jamais la modestie des bénéficiaires, que l'habitude a cuirassés. Le chauvinisme né sous le premier empire, acclimaté sous les gouvernements suivants, maître de l'esprit public sous le second empire, est une maladie nationale, constitutionnelle, endémique, épidémique, héréditaire. Elle est dangereuse au plus haut point , car elle substitue dans l'imagination de la nation la légende de la victoire certaine au sentiment des patients efforts de réflexion, de comparaison, de préparation , de travail assidu , qu'il faut faire pour la mériter.
Elle se manifesta dès le début de la dernière guerre par l'inconcevable confiance du gouvernement du pays, par l'attitude dont les troupes, en traversant Paris et les villes, donnèrent l'affligeant et indécent spectacle, enfin par les récits, tantôt héroïques, tantôt touchants, — d'un ridicule
accablant dans tous les cas, — de la victoire de Saarbrùck, dont retentit la presse entière.
Cette maladie, probablement incurable, a résisté à la plus sûre des médications , celle de l'humiliation et de Finfortune. Elle sévit parmi nous, après comme avant, avec les mêmes symptômes et les mêmes effets. Ecoutez le récit d'une revue du 28 juin 1874, que j'emprunte textuellement, en l'abrégeant beaucoup, à une feuille conservatrice fort répandue.
Une colonne entière du journal exprime d'abord, dans un style brillant et imagé, l'ardeur joyeuse des multitudes de toute condition « de l'émigration parisienne » qui se précipite à flots pressés vers le théâtre de l'événement, « car « personne ne saurait croire combien ces rendez-vous mili- « taires font battre de cœurs. »
Puis les troupes arrivent : « un pêle-mêle ondoyant d'uni- « formes multicolores, une forêt de baïonnettes en marche, « le soleil se jouant sur l'acier des cuirasses et sur le « bronze poli des canons.
« Un mouvement général se fait soudain dans cette masse « imposante et la foule se dresse à son tour. Vingt et un « coups de canon annoncent l'arrivée du président de la <r république. Les troupes présentent les armes, les draa peaux s'inclinent, les tambours battent aux champs, et « le maréchal paraît, suivi d'une escorte brillante et nom- « breuse où les uniformes anglais, autrichiens, russes, « allemands, se détachent par leur richesse et par l'éclat « de leurs couleurs.
« Le maréchal montait un cheval de sang dont le galop ,
a par bonds et par élans d'une puissance singulière, désara çonnerait bien vite un cavalier moins accompli. Le prési- « dent a parcouru les lignes de bataille. Sur son passage, « la foule l'acclame. Les cris de : Vive Mac-Mahon! vive le « maréchal! sortent de toutes les poitrines. »
C'est, hélas! sans aucune différence de fond ni de forme, la prose qu'on offrait naguère au souverain, cavalier sans rival, maîtrisant un cheval sans pareil, que les mêmes voix, avec le même ensemble , poursuivent aujourd'hui du cri brutal de : A bas l'homme de Sedan!
Mais voici le défilé :
« Les masses de l'infanterie s'avancent avec une crânerie... <l L'artillerie a plus particulièrement excité les applaudisse- « ments de la foule. Mais l'enthousiasme n'a plus connu de « bornes quand les cuirassiers, se présentant à leur tour « dans une attitude vraiment guerrière, ont reporté tous <l les cœurs vers les souvenirs de Reischoffen, où cette « cavalerie, aux ordres de Mac-Mahon, se fît décimer par <l la mitraille prussienne pour le salut de l'armée. Elle en « a eu le principal honneur, et de la part des spectateurs, « les démonstrations les plus chaleureuses. C'était justice.»
Une légende de plus ! Elle n'aura pas seulement pour effet , — très légitime , — de consacrer la mémoire des braves gens qui périrent à Reischoffen. Elle consacrera, en l'illustrant, le souvenir d'une erreur militaire qui ne manquera pas d'être renouvelée dans la prochaine guerre par des imitateurs dont le jugement ne sera pas sûr. Et elle éternisera dans la cavalerie française l'anachronisme , qui est en même temps un contresens, de la cuirasse et du casque.
Je passe, dans ce mémorable récit de la revue du 28 juin, les défilés de l'école de Saint -Cyr et de quelques
autres corps. C'est long, et on pense bien que l'enthousiasme du commencement ne se refroidit pas vers la fin. Mais voici qui est imprévu. L'écrivain a un ami parmi les généraux. Il ne peut pas se résoudre à le laisser dans la foule où il est, et il lui offre ce piédestal :
« Une des divisions d'infanterie a été plus particulièreî ment remarquée pour la correction de son défilé. Elle « est d'ailleurs aux ordres d'un de nos plus habiles manœu- « vriers, le général X***, tacticien aussi distingué que brave « soldat, qui, à l'âge de trente-trois ans, avait conquis sur « le champ de bataille ses épaulettes de colonel. »
Des colonels de trente -trois ans! Les princes (et peutêtre La Moricière) exceptés, on n'en a vu, depuis 1815, que sur les champs de bataille du théâtre du Gymnase, promus hors tour par M. Scribe.
Ces récits guerriers sont typiques. Lus et relus, ils ont dû mouiller plus d'une fois les yeux des bonnes gens à qui il ne fut pas donné de voir ce grand, cet émouvant spectacle de la résurrection de l'armée française sur l'hippodrome de Boulogne !
Je le demande aux hommes de réflexion et de jugement, qui croient que les plus brillantes apparences ne sont pas la réalité , que les mots sonores ne sont pas les faits , le temps n'est- il pas venu de renoncer à ce puéril et dangereux parti pris de l'hyperbole, de la louange à outrance qui s'applique , sans examen comme sans choix , aux choses , aux personnes et à tout? de renoncer, en ce qui touche l'armée, à cette sensiblerie excessive, banale, qui émeut en l'abusant le gros public civil et militaire ; qui affadit en l'affligeant le petit groupe des clairvoyants; qui fait sourire nos adversaires, prompts à comparer les récits sérieux et sincères de leurs victoires aux récits emphatiques et surfaits de nos revues?
Avec de tels enseignements, avec les habitudes qu'ils font, comment s'étonner qu'on rencontre au sommet de la société française, des administrations publiques, de l'armée surtout, tant d'hommes dont le principal mérite est d'avoir été congratulés trente ans de ce mérite !
Au moment même où je termine cette discussion, les réservistes, appelés pour la première fois par la loi à un service de vingt-huit jours dans l'armée, viennent d'être renvoyés dans leurs familles. Je constate à ce sujet les faits suivants :
Quand les réservistes, quittant momentanément leurs familles et leurs travaux, se sont acheminés vers leurs corps respectifs, la presse s'est répandue en louanges sur l'entrain et sur le dévouement qu'ils montraient. Pendant les manœuvres d'automne, auxquelles ils ont été pour la plupart associés, l'excellent esprit, l'excellente attitude, les aptitudes professionnelles des réservistes ont été célébrées. Enfin, comme ils rentraient dans leurs foyers, ils ont été, par chacun des commandants militaires, l'objet de brillants ordres du jour :
a Réservistes, je suis content de vous, d
Et, pendant huitaine, on a rencontré partout l'apologie d j l'armée , de la réserve et des réservistes.
Cherchons à nous soustraire à cet enthousiasme de circonstance et examinons tranquillement le cas.
11 s'agissait de l'application d'une loi qui impose aux
rvistes le sacrifice d'un mois de leur liberté, assez
lourd pour les anciens soldats de l'armée active, plus léger
pour les réservistes provenant de la deuxième portion des
contingents que le sort a dispensés ou à peu près de payer
leur dette. Il y a cette compensation que les premiers sont rompus à toutes les exigences du service, que les seconds ne les connaissent que très imparfaitement ou ne les connaissent pas. Dans tous les cas, il était utile, je le reconnais, d'encourager l'effort des uns et des autres, de les y accoutumer et d'y accoutumer leurs familles. C'est donc avec raison et dans un juste sentiment de la situation que le ministre de la guerre , par un acte public , a recommandé aux chefs militaires d'accueillir avec bienveillance et de traiter avec des ménagements particuliers ces soldats du moment.
C'aurait été avec raison aussi que, dans chaque régiment, les réservistes de bon vouloir et de zèle eussent été récompensés par quelques-unes de ces modestes distinctions nominatives dont l'effet est d'autant plus utile et plus sûr que, ne dépassant pas le cercle de la publicité régimentaire, elles appartiennent expressément au corps et l'honorent à ses propres yeux; avec raison encore que le ministre, l'expérience achevée et jugée dans ses résultats, les eût fait connaître au pays, dans un rapport grave et sincère qui l'eût associé aux espérances qu'elle aurait fait naître.
Mais multiplier les ordres du jour ; exalter l'institution ; exalter les soldats qu'elle crée , les bons et les mauvais ; exalter, pendant qu'on y est, la réussite des innocentes entreprises militaires auxquelles ils ont été mêlés; conclure, avec la plus grande partie de la presse , à la solidité des promesses que fait à la France et que réalise déjà la nouvelle organisation de l'armée (qui date d'hier), c'est aller au delà de la vérité et du but. C'est retomber dans le vieux sillon en spéculant, comme autrefois, sur l'orgueil public et en lui préparant des déceptions.
Un grand journal qui a reproduit comme les autres ces congratulations , fait malgré lui , — après avoir lu les appré-
dations critiques d'une correspondance anglaise sur le même sujet, — un retour sur la réalité :
n A tous, dit-il, il est recommandé, dans les circon- « stances présentes , de se rappeler que de cruels revers ont î toujours été pour la France la punition immédiate de sa « présomption et de ses illusions. C'est pourquoi nous avons « jugé bon de citer, en regard des ordres du jour des génec raux français, les jugements recueillis par le correspon- « dant du Times et le conseil discret qu'ils paraissent ren- « fermer. »
C'est bien parler. Mais quelle influence peuvent avoir ces conseils discrets, d'origine anglaise , sur notre tempérament militaire et sur nos habitudes traditionnelles, quand la douloureuse leçon de 1870 en a eu si peu?
Je répéterai pourtant sans me décourager, en terminant ce chapitre où je me suis efforcé de montrer le péril d'une des plus frappantes déviations de notre généreuse nature :
Renonçons pour toujours à ces entraînements qui nous coûtent si cher au jour de la liquidation. Nous y gagnerons en simplicité, en vérité, en dignité d'attitude. Nous mériterons d'inspirer et nous inspirerons plus de confiance à nos amis , plus de respect à nos ennemis , quand nous aurons abandonné notre vieille habitude, — fatale, par ses effets d'altération et d'abaissement des caractères, au pays tout entier, — d'acclamer et de présenter au monde comme des héros les hommes qui font leur devoir.
Je définis la hiérarchie sociale « le classement que l'évo- I lutiun de la vie nationale, c'est-à-dire le temps, a opéré i dans l'ordre des préséances sociales entre les habitants « d'un même pays p.
Parmi les nations qui nous entourent, il en est qui donnent à ce classement un caractère absolu, en ce sens que les classes dites supérieures prétendent à F exclusion et se refusent au partage avec celles qui ont été traditionnellement réputées au-dessous d'elles.
Il en est d'autres qui, plus libérales et mieux avisées, admettent le partage à des conditions que déterminent le pouvoir dirigeant et l'opinion.
Toutes tiennent cette hiérarchie pour l'un des plus énergiques ressorts de leur vitalité nationale. C'est dans ses rangs que, par une forte préparation réglée sur leur future destinée probable, se forment les jeunes gens qui doivent un jour prendre place parmi les hommes publics et les hommes d'Etat. En outre , tant que la hiérarchie est acceptée par le pays et reste dans ses mœurs, elle est l'origine d'habitudes de respect, au moins de déférence, qui, du haut en bas de l'échelle sociale , rendent les rapports plus faciles et tiennent en équilibre l'esprit public, unique force effective des gouvernements à l'heure des crises.
Né dans la bourgeoisie française, y ayant toujours vécu, ne l'ayant jamais dépassée, c'est avec une entière liberté d'esprit que j'expose ici mes vues, qui sont de profondes et sincères convictions, sur la hiérarchie sociale. Les orages révolutionnaires ont ruiné en France l'autorité et le rôle de celle que le temps avait faite, que le temps seule pouvait faire. C'est vainement que l'empereur Napoléon Ier a voulu la reconstituer par l'aristocratie impériale, le roi Louis- Philippe par la pairie qu'une ordonnance royale conférait, M. Gambetta par l'avènement de ce qu'il appelait les nouvelles couches. Le monde nouveau n'a pas remplacé l'ancien. Ces entreprises n'auraient pu servir l'avenir de la France qu'à la condition que chacun de ces gouvernements
LA CONTREFAÇON DES RESPECTS ol
éphémères durai autant que le gouvernement des Capétiens.
La destruction, à présent définitive, de la hiérarchie sociale est l'un de nos plus irréparables malheurs. Tout le monde aujourd'hui prétend à entrer dans la hiérarchie du moment, une hiérarchie qui, à chaque nouvelle révolution ministérielle, se déplace.
Ce n'est plus , comme autrefois , l'antagonisme tempéré et limité des castes, c'est la lutte sans trêve des individualités et de leurs intérêts. Ce n'est plus l'ascension par l'effort régulier, c'est la prise de possession par l'intrigue des habiles ou par l'escalade des audacieux. L'esprit public a cessé d'exister, et c'est sur le sable mouvant des assemblées politiques qui se dérobe incessamment sous eux, que les gouvernements doivent s'appuyer. Tous sont condamnés à une existence précaire et incessamment disputée.