M. GUIZOT ET LE MARÉCHAL BUGEAUD
et je le dis pour l'avoir constaté, remplir son esprit des incertitudes et du trouble où était le leur. Je n'assistais pas à ces conférences, mais je puis les juger par le résultat qu'elles eurent.
Ce résultat, je n'ai pas besoin de le dire, a été dénaturé (comme sont dénaturés tous les faits de notre histoire contemporaine) par la légende, qui ne pouvait pas permettre qu'il arrivât au public dans sa réalité. Quand mon souvenir s'y arrête, il me vient à la pensée que la Providence, par ce qu'elle m'a fait voir le 24 février 1848 et après, avait voulu me préparer à ce qu'elle devait me faire voir le 4 septembre 1870 et après. J'écrirai peut-être un jour l'histoire i de ces deux journées révolutionnaires, et je crois que par le caractère de précision , de bonne foi , de vérité qu'elle aurait, elle déconcerterait un peu la légende. En ce qui concerne la première, je montrerai notamment de manière à défier toute contradiction :
1° Que sans doute le roi et les ministres nommés dans la nuit n'inclinaient pas à la grande bataille que le maréchal venait de préparer, mais que bien avant que le gouvernement eût pris une résolution à cet égard (s'il en prit, car il n'en prenait guère), le maréchal, cédant à la pression des hommes politiques qui l'entouraient, et obligé de répondre à une question fort embarrassante (je la préciserai plus loin) que lui posaient les commandants des colonnes en marche, leur avait donné Tordre (écrit par moi-même sous sa dictée) de se retirer, — sans combattre, hors le cas d'agression, — laissant à la garde nationale convoquée à la hâte le soin de s'interposer, d'annoncer le changement de ministère et la nouvelle évolution politique;
1 Je l'ai écrite depuis, et ce livre, intitulé : le Siège de Paris, sera publié après ma mort, en même temps que celui-ci.
2° Que le général Bedeau, de digne mémoire, qui est mort sous les accusations et les outrages des conservateurs, fut ce jour-là et les jours suivants, pour s'être noblement et volontairement dévoué (il traversait Paris en congé de l'armée d'Afrique), une grande victime, victime des ordres qu'il exécutait, victime des passions et des intérêts de ce temps, victime de son esprit de sacrifice.
C'est par occasion seulement, et pour opposer en passant quelques vérités à beaucoup d'erreurs , et un peu d'équité à beaucoup d'injustices, que je me suis un instant arrêté à ces faits qui, avec d'autres que j'omets, n'ont pas cessé de peser sur mes souvenirs. Je reviens à ce que j'ai appelé « la grande leçon politique de ma vie » , la leçon dont par mes rapports avec M. Guizot et le maréchal Bugeaud avant la révolution de février, et par cette révolution elle-même , j'ai reçu l'ineffaçable impression. Depuis, j'ai vu d'autres événements encore plus désastreux, j'ai fait d'autres expériences bien plus cruelles qui m'ont pénétré de la certitude raisonnée :
Que le gouvernement parlementaire, avec la centralisation de l'empire, est un péril politique permanent, un contresens administratif évident, et que parquer dans la salle des séances du parlement et dans les bureaux des ministères l'étude et la solution de toutes les affaires , de tous les intérêts qui sont la vie des peuples modernes émancipés, c'est faire peser sur l'Etat et sur les principaux agents de l'Etat une tâche moralement et matériellement impossible ;
Que réduire la puissance gouvernementale et les visées de ceux qui la détiennent, comme ont fait tous les ministres constitutionnels depuis 1815, comme a fait expressément M. Guizot, à assurer la formation et avoir la disposition
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d'une majorité parlementaire, est une erreur fondamentale; car, au jour du péril public, la majorité dans le parlement n'est rien sans la majorité dans la nation ;
Que la doctrine du gouvernement rigide et inextensible , dont M. Guizot et le maréchal Bugeaud se montraient les adeptes, est en contradiction formelle avec les données de la philosophie et de l'histoire. A l'évolution du temps et des événements répond invariablement, au sein des nations, l'évolution des idées, des besoins, des intérêts. Gouverner, c'est étudier ces transformations, les saisir et leur donner, à l'heure utile , les satisfactions légitimes qu'elles réclament ;
Que ces deux hommes éminents , amenés par la préoccupation exclusive des intérêts conservateurs à l'immobilité dans l'entêtement, ont précipité les destinées du pays que leur patriotisme croyait fixer, et que , s'ils ont été de grands Français, ils n'ont pas été, à l'heure utile, de grands hommes d'Etat ;
Qu'enfin , pour gouverner dans les temps difficiles , il faut moins compter sur l'énergie des généraux et le dévouement des troupes , — bien qu'à certaines heures leur intervention puisse être commandée par le devoir des gouvernants et par leur droit, — que sur le concours de l'esprit public, formé par les principes libéraux et les procédés hardis que j'ai cherché à définir.
Ne semble -t- il pas que la Providence ait expressément choisi ces deux serviteurs du pays, si justement illustres, pour montrer aux politiciens du présent et de l'avenir le néant de leurs conceptions les mieux réfléchies et de leurs convictions les plus fermes, quand elles sont mises au service d'un gouvernement engagé dans une voie fausse?
M. Guizot, dont l'intégrité fut austère et qui donna, pendant une longue possession du pouvoir, l'exemple, — resté
sans imitateurs, — du dédain de la richesse, permit que les électeurs censitaires fussent soumis, en vue du succès des candidatures conservatrices, aux efforts de séduction et de captation qui devaient , au temps du second empire et de la troisième république, faire pénétrer le marchandage politique dans les habitudes et la corruption dans l'esprit des électeurs du suffrage universel, c'est-à-dire de la masse entière de la nation.
Et cet homme d'État qui, après dix-huit ans d'un régime d'immobilité censitaire, avait jugé que l'adjonction au corps électoral de quelques milliers de votants capables mettrait en péril la monarchie avec la société française , fut , pour s'y être obstinément refusé, la cause la plus effective de la ruine qu'il voulait conjurer et de l'adjonction au corps électoral, par le suffrage direct et sans condition, de plusieurs millions de votants qui ne peuvent pas raisonner leur mandat!
Le maréchal Bugeaud, comme M. Guizot, était un conservateur pénétré des plus fortes convictions et il avait une haute portée d'esprit. La simplicité de sa vie, ses habitudes de bienveillance dans le commandement, sa bonhomie dans la vie privée , ne le prédisposaient pas le moins du monde au rôle de massacreur dans les rues de Paris, qu'au commencement du règne les républicains en insurrection lui avaient calomnieusement attribué. Mais il était persuadé qu'au jour des grands mouvements populaires, c'était par l'épée que devait être résolu le problème qui s'offrait aux gouvernants.
En principe, le maréchal jugeait bien. Mais il n'avait vu jusqu'en 1848, à Paris, que des insurrections à main armée, conduites par des groupes en faible minorité, limitées à certains quartiers de la capitale et procédant par l'agression à coups de fusil qui montrent clairement aux troupes où sont le devoir et le salut.
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Il n'avait pas vu ces journées, bien plus redoutables, où la population sur pied tout entière, sans armes, livrée à L'agitation politique qu'exploitent les révolutionnaires, et à l'incertitude, mais jugeant que le gouvernement a tort, enveloppe tumultueusement les troupes sans les attaquer, même en les acclamant aux cris de : Vive l'armée! et sert inconsciemment les desseins des révolutionnaires.
Ce fut là le spectacle émouvant qui s'offrit à lui dans la matinée du 24 février 1848. Les commandants des différentes colonnes mises par lui en mouvement avec les ordres d'action les plus précis (les fusils, au départ, avaient été chargés à deux balles, en vertu d'un souvenir du maréchal qui remontait au siège de Saragosse) lui mandaient :
Qu'entourés , arrêtés dans leur marche, quelquefois pénétrés par des foules bruyantes, excitées, criant : Vive la réforme! mais non armées et non agissantes, où toutes les catégories de la population (même des femmes et des enfants) étaient confondues, ils demandaient de nouveaux ordres pour s'ouvrir, à travers ces masses, un chemin par la force.
C'est ainsi que fut posée par ces officiers généraux <r la question fort embarrassante » dont j'ai parlé précédemment.
Comme l'armée française est pleine de héros , à ce qu'on dit, les partis politiques sont pleins de théoriciens pourfendeurs qui ne rêvent et ne prêchent que l'action. Les conservateurs du temps ont jugé que cette hésitation des commandants des troupes était déplorable autant que coupable. Je dis, moi, qu'elle était naturelle, humaine, inévitable.
Pour la première fois, depuis des années que je suivais le maréchal à la guerre, je le vis, lui aussi, incertain, soucieux, presque troublé. Et cet homme de guerre intrépide, accompli, qui avait fermement cru jusque-là qu'une épée comme la sienne, au service de la loi et du droit, ne pou-
['il ÉTAT POLITIQUE
vait être un instant frappée d'inertie dans ses mains, sentit qu'elle l'était ce jour-là, par un concours de forces morales et matérielles qui dominaient son indomptable énergie comme son vieux et sincère dévouement à la cause qui périssait.