LA PRESSE 1G
dignité et de sa responsabilité. Il faut donner à cette responsabilité un caractère effectif. En un mot, il faut appliquer les procédés de gouvernement dont toutes les pages que j'écris préconisent l'adoption : Liberté, responsabilité.
Je sais que devant cette théorie du gouvernement de la presse les conservateurs, mes coreligionnaires politiques, vont crier à la trahison, comme sans doute ils ont fait devant ma théorie du gouvernement de la commune, du département et de la province rendus à l'autonomie administrative et libérés de la compression du centre. Mais je reste obstinément dans ma voie et je confère sans hésitation la liberté à la presse, en l'affranchissant des entraves de toute sorte, fiscales, politiques, administratives, qui gênent ou inquiètent son action.
En échange de cette complète indépendance, dont l'effet serait de relever aux yeux du pays et à ses propres yeux le rôle disputé que les gouvernements lui ont fait jusqu'à présent, je lui impose une responsabilité proportionnelle avec des obligations que je vais définir.
La société se croirait en péril, si elle n'exigeait du magistrat, du professeur, du médecin, du maître en pharmacie, du capitaine de navire, etc., en un mot de toute personne dont la profession comporte une responsabilité publique, étendue ou restreinte, toute sorte de garanties générales ou spéciales. Moralement, ces garanties reposent sur des constatations qui évoquent les précédents des candidats et montrent le degré de confiance qu'ils méritent. Professionnellement, elles ont pour base des examens publics ou des concours. *
Par une contradiction qui donne la mesure du décousu de nos institutions , la société n'exige aucune garantie , absolument aucune, des hommes qui se font dans la presse les conseillers de l'opinion, les professeurs du suffrage universel,
les contrôleurs des pouvoirs publics ; qui jugent les personnes et les choses ; qui font et défont à leur gré les réputations ; qui répandent les bonnes et les mauvaises doctrines ; qui ont une influence directe , souvent décisive , sur l'état des esprits et sur la paix publique !
Des inconnus, des anonymes, des pseudonymes, des déclassés, des tarés1, peuvent se donner à eux-mêmes cette grande mission qu'on a quelquefois appelée et qui devrait être un apostolat, qui est aujourd'hui, par toute l'Europe, suspecte ou décriée, parce qu'elle s'est montrée trop souvent immorale, trop souvent vénale, parce qu'elle a calomnié, parce qu'elle a faussé le jugement public, parce qu'elle a été quelquefois un instrument de perversion.
Pour que la presse entravée et décriée, devenue libre, devienne en même temps respectable, il faut que ses nouvelles destinées reposent sur deux principes : celui des garanties , celui des responsabilités , l'un et l'autre consacrés par la loi.
Le premier réglerait la composition et déterminerait la fonction d'un jury où entreraient en majorité les délégués (élus) de la presse elle-même, qui aurait le mandat d'étudier les précédents, de juger la moralité et les titres, de statuer sur l'admission des aspirants au journalisme.
Le second ferait revivre, en la rendant absolue, l'obligation , pour tous les écrivains de la presse , d'apposer au bas
1 Un grand journal de Paris a longtemps reçu les articles d'un ancien officier de l'infanterie de marine, dont la spécialité était de traiter les questions militaires, de juger les généraux et d'en insulter quelques-uns.
J'ai eu entre les mains la preuve que ce journaliste ex -officier avait d'abord été frappé par le retrait d'emploi pour des actes d'indélicatesse, puis réintégré dans les cadres, enfin réformé pour cause d'indignité jugée par un conseil d'enquête.
Depuis, il a subi une condamnation pour vol.
(.1rs articles de journal dont ils seraient les auteurs, quel qu'en fût l'objet, une signature qui engagerait directement leur responsabilité, solidarisée avec la responsabilité permanente du directeur -gérant.
Les divers degrés de pénalité applicables à la répression des crimes et délits de la presse seraient surélevés , la loi frappant les écrivains coupables et leurs journaux, selon le vœu de la raison et de la justice , avec une sévérité proportionnée à l'entière liberté de publication dont ils auraient eu le bénéfice. Cette répression, poursuivie par les tiers intéressés ou d'office par le ministère public, serait soumise , pour les formes et pour le fond de la procédure , aux règles du droit commun.
Cette loi, dont je me borne à exprimer le principe et les dispositions générales, laissant aux juristes le soin d'en préciser les détails, serait la plus simple, je pense, de toutes celles qui ont été édictées sur la matière. Elle résumerait brièvement toute la législation sur la presse, réalisant au profit de ce grand enseignement social et politique, comme au profit de la nation qui le recevrait, des progrès dignes de tous les deux. Elle serait vraiment libérale, fermement équitable, conforme aux principes dont l'autorité doit prévaloir dans un pays qui prétend à se gouverner luimême.
Les vues que j'ai exprimées dans ce rapide examen de notre état politique ne sont pas neuves, et je ne puis prétendre à l'invention. La grande révolution française, suivie dans noire pays de tant d'autres révolutions, les contacts de la paix et de la guerre, les rapports internationaux développés
par la vapeur xet par l'électricité , les échanges de publicité multipliés par la presse quotidienne, par la presse périodique et par les livres, ont fait pénétrer partout les idées libérales.
Il en était autrement au commencement de ce siècle. Hors de l'Angleterre, fermement assise dans le « selfgovernment », et de la France qui, excédée de révolutions, s'était donnée à un maître et désertait la liberté pour la conquête, l'Europe appartenait à l'ancien régime.
Chaque nation avait le sien propre, et, au point de vue du gouvernement, la nation prussienne était l'une de celles qui s'était la moins éloignée des vieilles traditions. Elles étaient spécialement conservées par des familles de noblesse ancienne d'où sortait, vers le milieu du siècle dernier, un homme de caractère, Stein, dont j'ai déjà parlé, qui assurément n'avait pas reçu de ses pères la révélation du libéralisme.
Adversaire intraitable de la France, qui venait d'écraser systématiquement la Prusse, et des idées françaises, il eut pourtant assez de portée de vues et de sagacité pour comprendre que l'ancien régime ne relèverait pas la fortune de son pays. Ministre réformateur, luttant contre l'esprit de son temps, de son roi et de la cour, il offrit ce spectacle inattendu d'un personnage d'origine féodale qui s'appropriait et entendait faire prévaloir dans le gouvernement les principes du libéralisme administratif le plus large et le plus hardi.
Quels principes? Ceux-là même dont je viens de chercher à montrer les mérites et qui ont pour point de départ la décentralisation.
Stein osa commencer en Prusse l'émancipation administrative des circonscriptions provinciales, en y créant l'acti-
vite productive ; en les associant, par la gestion des affaires locales , aux intérêts généraux de la monarchie ; en posant les bases de cette forte solidarité qui les lie entre elles et au gouvernement auquel nous avons vu qu'elles ont apporté clans toutes les circonstances difficiles le plus énergique concours.
Pendant que, sous l'active impulsion de Guillaume de Humboldt, se constituaient les écoles populaires et les grands centres d'enseignement qui allaient si efficacement développer l'instruction publique et l'éducation nationale dans le sens patriotique, Stein propageait et appliquait, autant qu'il était en lui, ses doctrines de gouvernement. Elles étaient singulièrement avancées pour son temps et on peut juger de l'ardente et railleuse vivacité avec laquelle il combattait la centralisation prussienne, par quelques citations extraites de sa correspondance politique, que j'emprunte à une excellente étude de M. de Haulleville sur la vie et les travaux du baron de Stein :
«... Aussi longtemps que la constitution prussienne ne
« sera pas changée, que les forces de la nation ne seront
« pas mises en mouvement par les communes et par de
« meilleures institutions centrales , que le gouvernement ne
a s'occupera que de buts personnels et intéressés, que les
« affaires publiques seront confiées à la bureaucratie...,
a l'égoïsme prévaudra. Peu de choses raisonnables et fortes
« seront réalisées, et le nombre des utiles hommes d'Etat
a et d'affaires sera toujours fort restreint. »
{Lettre à M. de Schon,)
Est-il une seule de ces réflexions à l'adresse de la Prusse d'autrefois, vaincue et humiliée, qui ne soit directement applicable à la France d'aujourd'hui?
ce ... Ils touchent (les bureaucrates centralisateurs) leurs ce appointements à la caisse de l'Etat et ils écrivent, écrivent, « écrivent en silence, dans des bureaux garantis par des « portes bien fermées, sans être connus, ni remarqués, ni ce renommés, élevant leurs enfants pour en faire des ma- « chines à écrire comme eux.
ce J'ai vu tomber une de ces machineries prussiennes, la « machinerie militaire, le 14 octobre 1806. Peut-être la ce machinerie de l'écritoire aura-t-elle son 14 octobre? »
(Lettre à M. de Gagern.)
La machinerie dont Stein parlait avec cette étonnante liberté, c'était l'illustre légende du grand Frédéric, et la date dont il évoquait le souvenir avec ce sans -gêne, c'était la date de l'effondrement prussien , celle d'Iéna !
« ... L'esprit de solidarité s'en va de la commune, de la « province et de l'Etat. L'indifférence et l'égoïsme renaissent ce avec une force nouvelle sous l'influence d'un gouvernece ment qui se mêle de tout. On effraye tout le monde avec ce le fantôme des mouvements démagogiques. Ils existent, ce en effet, mais on les nourrit par l'accroissement des « impôts et par de fausses mesures qui se détruisent elles- « mêmes. Notre système économique, appliqué par une ce centralisation avide de pouvoir, se dévore lui-même comme ce Saturne dévore ses enfants.
« Avec de l'encre et des lettres nous avons déshumanisé « les fonctionnaires, ôté l'esprit aux ministres et réduit ce tout à un mécanisme sans vie. »
(Lettre à M. de Gagera.)
ce ... Les prétoriens, la police secrète et la censure ne ce protègent pas l'État contre les révolutions. »
(Stein, Principes politiques.)
On s'explique sans peine qu'un homme d'État ainsi fait ait rencontré la contradiction, la lutte, la disgrâce, auxquelles il opposait, d'ailleurs, une inébranlable et quelquefois rude fermeté. Je répète qu'il était mort depuis bientôt un demi-siècle, quand la Prusse, après les succès inouïs de sa politique et de ses armes, s'est avisée de reconnaître la part que ce grand ministre avait eue à leur préparation, en lui érigeant une statue à Berlin, devant la cour, les grands corps de l'Etat et les représentants de l'armée, dans une solennité nationale.
Protestant, Stein avait de solides croyances qui furent l'inspiration et la règle de sa vie. Il mourut dans l'humilité et dans l'espérance chrétiennes , laissant aux hommes d'Etat de son pays de précieux enseignements et de grands exemples.
En France, où les conventions de la légende priment toujours les vérités de l'histoire, c'est à la science du maréchal de Moltke que la foule attribue les étonnantes victoires de la Prusse. Il a été, je pense, un froid, précis et très habile metteur en œuvre. Mais l'œuvre elle-même avait pour facteurs, dans l'ordre social, politique et militaire, les longs et persévérants efforts d'hommes d'une haute portée qui étaient d'ardents patriotes, parmi lesquels Stein est au premier rang. Je l'ai déjà dit. J'y reviens avec des preuves.
A l'exposé qui précède des principes qui ont le plus efficacement contribué à fonder en Prusse l'esprit public et la grandeur à venir de la nation, je sais les objections qu'opposeront, en France, les adversaires du libéralisme décentralisateur. Ils diront :
<l Que la Prusse, tout entière à l'ancien régime, n'avait
« subi aucune révolution, qu'elle était obéissante, qu'elle « avait les respects quand furent réalisées les réformes de « Stein , bien plus administratives que politiques ; que c'est (( à plus de vingt ans de là que vinrent les réformes poli- « tiques caractérisées par un commencement de représenta- « tion nationale, en 1847, et par l'adoption du régime par- « lementaire après la révolution française de 1848 ; qu'ainsi, « en Prusse, c'est graduellement que l'ancien régime a fait <a place au nouveau , les libertés provinciales et communales (( précédant logiquement les libertés politiques ;
« Qu'en France, au contraire, l'émancipation politique d acquise au pays dès la fin du siècle dernier, perdue mo- <r mentanément sous le régime impérial et enfin ressaisie , <r est devenue absolue par le suffrage universel ; que si la « centralisation de la Convention, suivie de la centralisation « encore plus oppressive du premier empire , est restée ce entière, c'est que la nation, faite comme elle est, c'est- « à- dire sans l'obéissance, sans les respects et incessam- « ment révolutionnée, n'a pas pu, ne peut pas être pro- <( vincialement et communalement émancipée sans les plus « évidents périls. »
Ce raisonnement, qui condamne notre pays à la perpétuité du contresens qui pèse sur ses destinées, c'est-à-dire, selon mon sentiment, à des périls bien plus grands et bien plus certains que ceux que les centralisateurs évoquent , est combattu, même infirmé par un autre exemple que celui de la Prusse.
Voici une nation, — la nation italienne, — au moins aussi avancée que la nôtre dans les jouissances de la civilisation et dans les abaissements qui en sont la suite. Elle n'a guère cessé, pendant le moyen âge et depuis, de voir ses éléments morcelés passer d'une révolution à une autre. L'Italie est comme la patrie de ce « révolutionnarisme »
spécial, foyer de propagande des idées politiques les plus exaltées, qui a pour instruments les sociétés secrètes. Politiquement et administrativement elle fut toujours divisée, fractionnée à l'infini en moyens et petits Etats, séparés par la différence de leurs origines, par la différence de leurs constitutions politiques, par la rivalité de leurs intérêts.
Un homme, qu'on peut diversement juger au point de vue de quelques-uns des moyens qu'il employa, mais qui fut peut-être, par la portée, par la sagacité, par la fermeté unie à la souplesse de son esprit, le plus grand homme d'Etat de ce temps, — car il ne disposait pas de la force, — conçut l'audacieux projet de rapprocher ces membres épars de la race italienne, de les souder les uns aux autres, d'en former un corps et de lui donner une vie propre.
C'est Cavour, fondateur politique de l'unité de l'Italie.
J'en appelle ici aux souvenirs des hommes de bonne foi qui ont étudié sans passion les développements successifs de cette extraordinaire entreprise. Qui croyait en France à sa réussite? Elle était pleine de difficultés, en apparence invincibles, qui ne découragèrent pas son auteur, pleine d'avertissements pour la France impériale, qui finit pourtant par coopérer secrètement avec lui jusqu'au jour où, aux applaudissements des Français qui sont les républicains d'aujourd'hui, l'empereur Napoléon III se fit le fondateur militaire de l'unité de l'Italie.
Mais, même après que se furent déroulées dans ce sens toutes les conséquences de la guerre de 1859, l'opinion, en Fiance, se refusait à croire que le problème de l'unification italienne pût être résolu.
Les politiciens conservateurs raillaient la pensée de faire entrer dans le concert politique et administratif le nord et
le sud de l'Italie, séparés par les traditions, par les opinions, par les mœurs.
Les financiers démontraient qu'un budget d'Etat, qui se formait sur un déficit de plusieurs centaines de millions, ne pourrait jamais, avec des ressources restreintes et disputées, atteindre à l'équilibre, et que c'en était fait de l'avenir économique italien.
Les militaires qui, de parti pris très ancien, ne reconnaissaient à l'Italie entière d'autres soldats que les Savoisiens et les Piémontais , plaisantaient le dessein de les juxtaposer dans une grande armée avec les gens de Naples, des Calabres et de la Sicile. Ils déclaraient chimérique l'espoir de faire, avec ces éléments disparates, un tout qui pût devenir cohérent, entre des cadres dont ils affirmaient que le recrutement par l'indigénat n'était pas possible.
Les croyants avaient la confiance que la Providence interviendrait pour arrêter les effets de la ruine du pouvoir temporel du saint -père. Ils étaient assurés que la population des Romagnes, de tout temps ménagée par l'impôt pontifical, exempte du plus lourd de tous les impôts : « le service militaire, » ne supporterait pas le nouveau régime qui allait la surcharger et l'appeler à l'armée.
Tous, nous avons entendu ces raisonnements, ces affirmations, ces négations et ces prédictions. Cependant, qu'arrive -t- il?
Il arrive qu'aujourd'hui (4876) l'unité de l'Italie est un fait socialement, politiquement, financièrement et militairement consommé. Le nouveau royaume a voulu et pris dans
le concert des grandes puissances une place qu'elles ne paraissent pas disposées à lui contester. Son alliance est recherchée par celles qui ne veulent à la France que peu de bien, et encore plus par celles qui lui veulent beaucoup de mal. La raison en est très apparente.
C'est que l'armée italienne , — je le dis aux Français qui n'en sauraient ou n'en croiraient rien, — est un instrument de guerre moderne avec lequel l'Europe doit, dès à présent, compter sérieusement , et que sa marine , avant longtemps , en sera un autre. Je ne produis cette double affirmation qu'après en avoir attentivement étudié l'objet.
Parmi nous, quelques-uns se déguisent à eux-mêmes les menaces que contient l'avenir dont je viens d'esquisser le tableau, avec la pensée, — vaine, je crois, — que l'édifice italien, trop hâtivement bâti, s'écroulera sous le choc de l'imprévu. D'autres restent étonnés et soucieux devant des résultats qu'ils trouvent inexplicables et qui ont cependant, en ce qui touche la rapidité de la constitution intérieure du royaume d'Italie, une explication.
Elle est, à mon avis, pour une part très importante dans les principes et les procédés de gouvernement dont Cavour fît la base de la politique intérieure du nouvel Etat. Aux prises avec des difficultés qui n'allaient pas sans les périls , tourmenté par les luttes et paralysé par les empêchements qui sont l'inexorable condition du gouvernement des assemblées, souvent à la veille de succomber devant les intransigeants de toute nuance, pressé par les politiciens, — inspirés comme les nôtres, — qui lui montraient que pour résoudre un problème si ardu, une énergique centralisation, l'état de siège (à Naples spécialement), enfin la politique d'exception, étaient des auxiliaires nécessaires!... Cavour garda intrépidement sa foi dans le ressort et dans les effets de la liberté :
s Croyez-moi, leur disait-il, la plus mauvaise des chambres est préférable à la plus brillante des antichambres ' . »
Il pensait juste et parlait en homme d'Etat profond et résolu. Il communiquait sa foi à ses contraditeurs, aux assemblées, à la nation. Il la préparait à ses destinées par renseignement que j'ai appelé l'éducation publique par les pouvoirs publics, et avec l'aide de cette force qui vient de l'association de V activité provinciale et locale, sur le terrain des affaires, à l'effort de la direction gouvernementale.
Après Gavour, conseillés par son souvenir et par son esprit, ses successeurs, — ■ que la couronne ne semble pas hésiter à choisir parmi les représentants de la politique d'opposition, — ont affermi et développé son œuvre. La décentralisation administrative se continue, et, dans Tordre politique , les conditions de l'électorat italien viennent d'être notablement élargies cette année (1876), malgré les appréhensions et les doléances des conservateurs.
Au contraire de ce que firent naguère les hommes d'Etat de notre pays, les hommes d'Etat italiens préparent graduellement le leur à l'avènement futur du suffrage universel qu'ils jugent inévitable, préférant les embarras, même les périls des luttes du moment, aux bouleversements toujours possibles des révolutions.
D'autre part, alors que l'équilibre des finances publiques tend à s'établir en Italie, résultat encourageant et considérable pour un pays dont l'organisation économique date d'hier, l'esprit de prévoyance se développe par l'épargne dans les masses populaires, si j'en juge par une intéressante
1 Paroles citées par M. Ch. de Mazade (Revue des Deux-Mondes), dans sa belle monographie du comte de Cavour.
étude spéciale que vient de publier notre Journal officiel (25 juin 1876).
La statistique des caisses d'épargne italiennes comparant, à la fin de 1874, le chiffre des sommes qu'elles avaient reçues au chiffre de la population , fixait à dix-neuf francs par habitant la moyenne des sommes déposées. Cette moyenne , en France , n'était à la même date que de quinze francs. Personne ne contestera, je pense, que l'épargne en dépôt, rapportant intérêt, ne soit le point de départ de l'esprit conservateur populaire, et que les progrès de l'épargne en dépôt ne soient dans les masses la manifestation des progrès de l'esprit conservateur.
L'Italie est dès à présent en possession des forces qui font vivre et durer les nations'.
Par les deux exemples absolument différents (Prusse- Italie) que j'ai invoqués, j'ai voulu ajouter quelques preuves de fait aux vues que j'ai exposées sur les effets du libéralisme décentralisateur dans l'ordre des affaires. Je répète que lui seul peut mettre en mouvement tous les ressorts de l'activité publique. Il est, dans les temps modernes, l'auxiliaire indispensable d'une politi q ue centralisatrice énergique et bien suivie, capable d'assurer au dedans et au dehors la sécurité nationale.
1 Quand j'écrivais, il y a dix-huit ans, cette élude sommaire sur l'Italie, je la croyais exclusivement préoccupée de la constitution de son unité. Je ne pouvais pas prévoir qu'elle allait viser, par ses alliances, au rôle de grande puissance hostile à la France, qu'elle allait se donner sur terre et sur mer de grandes armées, et du coup ruiner son équilibre économique, au péril peut-être de son équilibre social et politique.
N ( Note de 4894. )