CHAPITRE IX
Sous ce titre : l'Armée française en 1879, — par un officier en retraite, — j'ai récemment publié mes vues sur deux grandes questions d'intérêt national qui sont distinctes, bien qu'habituellement confondues en France, les institutions militaires et l'organisation de l'armée.
Pour former la troisième partie (État militaire) du livre que j'écris aujourd'hui, j'aurais à reproduire ici cette étude de 1879 qui, malgré son caractère anonyme, semble avoir été lue avec quelque intérêt, sinon par le public, au moins par les spécialistes que préoccupent les solutions qui semblent condamnées à être indéfiniment discutées du problème militaire. Mais elle est trop étendue pour qu'elle trouve place en son entier dans ce livre, où elle ne doit figurer qu'à titre de conclusion. J'en extrais les parties où sont traitées, soit au point de vue des institutions militaires, soit au point de vue de l'organisation de l'armée, les questions qui sont les plus importantes et qui se lient le plus directement aux principes d'ordre social et d'ordre politique que j'ai précédemment exposés. J'y joindrai L'examen
de quelques-unes des modifications qui auront été introduites, au cours de mon travail, dans la constitution de nos forces militaires.
On raconte que les gens de San -Francisco, devenue presque soudainement l'une des plus grandes et riches cités du nouveau monde, voulant rendre définitives les habitations en briques et à massifs pans de bois, vastes et solides , mais provisoires , élevées sur le sol par les premiers immigrants, n'ont pas reculé devant l'effort de les soulever dans leur masse entière, pour les asseoir sur des fondations à pierre et à chaux.
Je crois que lorsqu'en France la fièvre de l'organisation de V armée se sera calmée, nous ne pourrons pas reculer devant l'effort de soulever l'énorme machine militaire qu'elle a produite , pour l'asseoir sur des fondations plus solides et plus durables que celles qu'elle a.
Ces fondations à pierre et à chaux, ce sont les institutions militaires.
Les réflexions qui précèdent ne contiennent pas, à l'adresse de nos organisateurs, le reproche détourné de n'avoir pas commencé par le commencement. Ils ont fait ce qu'ils ont pu et comme ils ont pu, allant au plus pressé au milieu des calamités de la guerre civile (la Commune de Paris) et des menaces de la guerre étrangère. Le gouvernement, tout entier aux difficultés et aux périls de la situation , n'avait eu ni la liberté d'esprit ni le temps nécessaire pour réunir dans un travail d'ensemble les principes de constitution et les règles d'organisation , de concert avec les spécia-
listes de l'armée qui auraient défendu le projet devant l'Assemblée appelée à le consacrer par la loi.
Ce fut, au contraire, l'Assemblée jetée par les événements hors de son rôle, qui eut l'initiative de cette œuvre si spéciale en môme temps que si difficile et si compliquée. De là les tâtonnements , les incertitudes , les lenteurs , le décousu qui ont caractérisé le laborieux enfantement de cette grande réforme. Ils pèseront longtemps, dans les assemblées à venir, sur la discussion des lois complémentaires attendues par l'armée, et combien de ces lois, après quelques années de pratique expérimentale, devront être remaniées!
En France, l'esprit public, au plus haut point impressionnable, est d'abord saisi par les résultats quand ils se présentent brillants. Il ne remonte pas jusqu'aux causes. Il n'analyse pas , il ne compare pas , il ne tire des événements heureux d'autre enseignement que la satisfaction qu'il en éprouve.
Dans les questions militaires, où son jugement prend invariablement pour guides l'orgueil national et les récits toujours emphatiques du champ de bataille, les apparences lui suffisent. Il a regardé, par exemple, Magenta et Solférino comme les équivalents d'Austerlitz et d'Iéna ! Dans la paix même, à chacune de ces grandes revues, de ces parades militaires qui sont le spectacle favori de la nation , tout ce qu'elle y voit, tout ce qu'elle en entend dire, tout ce qu'elle en lit dans les journaux, la remplit d'un enthousiasme confiant que résumaient naguère trois mots traditionnels : « Notre invincible armée. »
Il n'y a pas d'armées invincibles, et elles le sont d'autant moins qu'on le leur dit plus.
Dans cet esprit, depuis les grands succès des guerres de la révolution, suivis des éclatantes victoires des guerres du
premier empire, la France, tout entière à son admiration pour l'armée, qui est la force produite, a perdu à peu près complètement de vue les institutions militaires, qui sont la force génératrice. Elle s'est dit, raisonnant spécieusement, que puisqu'elle avait des armées triomphantes , elle devait avoir des institutions militaires , et confondant celles-ci avec celles-là, elle est restée aveuglée par ce dangereux mirage jusqu'au jour des grands revers. L'ont-ils entièrement dissipé? L'effort qui vient d'accroître, en les transformant, les forces militaires du pays, n'est-il pas encore plus législatif et budgétaire que national ?
A-t-il fondé les institutions qui fixent et propagent dans l'ensemble de la population l'esprit militaire, qui préparent pour les armées des éléments de création pendant la paix , de renouvellement pendant la guerre , de résurrection quand elles ont été accablées par les vicissitudes des batailles ?
J'affirme que non.
Il ne faut pas perdre de vue qu'après les générations françaises d'aujourd'hui qui ont subi l'invasion, dont les cœurs ont saigné, dont l'orgueil a été brisé, d'autres générations viendront qui n'auront pas connu ces tourments. Elles n'auront pas payé de leurs mains la rançon du territoire national. Elles n'auront pas vu nos frères d'Alsace et de Lorraine s'en aller en captivité. Et il se sera formé une croyance populaire qui leur expliquera , par la trahison ou par l'incapacité , les désastres militairement inévitables de 1870-1871, comme elle nous expliquait naguère à nous autres, par la trahison ou par l'incapacité, les désastres militairement inévitables de 1814-1815 M
Ainsi trompées par la légende sur la leçon des événements, ces générations de l'avenir auront retrouvé tout
1 Marmont, Grouchy.
l'équilibre, toute la confiance, peut-être tout l'orgueil que nous avons eus et que nous n'avons plus. Quelle sauvegarde auront- elles contre les résultats de l'aveuglement gouvernemental ou de l'erreur publique qui les précipiteraient , après nous et comme nous , dans les périlleux hasards d'une guerre improvisée ? Les instruments militaires avec les puissants moyens d'entretien et de réfection qu'elles seules possèdent et peuvent mettre à la disposition du pays.
Un exemple tiré de notre histoire contemporaine : La France, sous l'empereur Napoléon Iep, voit, en 1805, ses forces maritimes détruites à Trafalgar. C'est en vain que dans les années suivantes l'empereur, maître à peu près incontesté de l'Europe continentale, s'affirme aux yeux du monde entier par les plus éclatantes manifestations de la puissance. Il n'y a pas d'institutions maritimes, bien que subsistent alors (comme encore aujourd'hui) les règlements de Golbert. Il ne peut pas refaire sa force navale. Disposant de grands ports, de grands arsenaux, de frontières maritimes d'une immense étendue, d'une population maritime spéciale infiniment nombreuse, il se sent impuissant et il renonce à mettre en œuvre ce vaste ensemble de moyens.
A l'apogée de sa domination souveraine et de sa gloire, l'empereur assiste, après la destruction de sa flotte de guerre, à la destruction successive de sa marine de commerce naviguant au long cours et de sa marine côtière. L'homme qui avait entendu imposer à l'Europe la loi violente du blocus continental, subit dix ans d'humiliation et le dommage du blocus de tous les ports français !
Les Anglais, ces tenaces adversaires de l'empire, auraient pu perdre une grande bataille navale, et recommencer peu après la lutte sur les mers. Ils ont des institutions mari-
Urnes dont l'éducation nationale et l'esprit public sont les premiers auxiliaires. Leurs moyens de création, d'entretien, de renouvellement du personnel et du matériel sont multipliés et très puissants. De simples particuliers, entrepreneurs de constructions navales dans des centres industriels dont l'importance égale celle des plus grands établissements de l'État français, sont incessamment en mesure de coopérer avec l'État anglais pour la construction et l'équipement des escadres.
De nos jours, nous avons sous les yeux l'exemple, — qu'il est douloureux, mais qu'il est nécessaire de rappeler à notre pays, — de ce que peuvent, dans les situations les plus désespérées, les institutions militaires, quand leurs effets ne sont pas paralysés par l'indiscipline sociale. C'est l'exemple de la Prusse en 1807.
La Prusse avait perdu son armée avec la moitié de son territoire. Elle payait à la France une contribution de guerre de cent vingt millions, et l'exécution des clauses du traité était surveillée par une occupation française. Les gouvernants prussiens, ne pouvant rien pour le présent, s'appliquèrent à fonder pour l'avenir dans des vues de régénération dont j'ai précédemment montré l'énergie patriotique et la hauteur. Les gouvernés, bien que ne peinant que pour leurs successeurs, s'associèrent cordialement à l'entreprise, et tout le monde en Prusse, malgré la violente agitation des esprits, se mit à l'œuvre de la réparation du désastre. Personne n'eut la pensée de faire enquête sur ses causes, d'en rechercher les responsabilités, et l'union prévalut.
Il s'agissait, non pas uniquement, mais principalement, de créer des institutions militaires nouvelles et, par elles, de former les éléments de l'armée de l'avenir. Celle du passé, — l'armée du grand Frédéric, que Stein appelait
irrévérencieusement « une machinerie », — n'existait plus. Et l'empereur Napoléon, voulant consacrer la ruine de la puissance militaire de la Prusse, avait fait suivre le traité de Tilsitt de la stipulation violente et humiliante qui limitait étroitement à quarante-deux mille hommes le chiffre de ses soldats en armes.
Liés par cette clause, les hommes d'Etat prussiens s'efforcent d'y échapper par des mesures d'administration intérieure qui se résument dans l'application rigoureuse du principe (déjà connu en Prusse, mais plus féodalement que nationalement pratiqué) du service obligatoire à court terme combiné avec la création des réserves échelonnées.
Ils substituent, sous les apparences d'un effectif restreint, à l'armée chargée de défendre la nation , la nation tout entière armée et prête à se défendre elle-même. Ils édictent, soixante ans avant son adoption par les autres peuples militaires, la grande loi de la constitution des armées pour la guerre moderne; la loi qui, pour les campagnes de 1813, 1814, 1815, transforme l'armée de quarante-deux mille hommes en une armée de cent cinquante mille soldats qui, dans les champs de Waterloo, donne au premier empire français le coup de grâce; la loi dont les effets, en 18GG, font de l'Autriche la vassale de la Prusse , détruisent en 1870-1871 le second empire français, arrachent à la France l'Alsace-Lorraine et fondent l'unité de l'Allemagne sous la souveraineté de la Prusse
Ainsi, la dure stipulation de 1808 qui, dans les desseins de l'empereur Napoléon, devait achever l'abaissement de la Prusse, allait être, dans les desseins de la Providence, l'origine du relèvement de la fortune prussienne, l'une des causes les plus effectives de la ruine des Napoléon et de l'amoindrissement dans le monde du rôle de la France !
Jamais, je pense, dans l'histoire des vicissitudes des
nations et des souverains , on ne vit plus manifestement que l'adversité dont la leçon est comprise prépare leur salut, que la prospérité qui les éblouit jusqu'à l'aveuglement les perd.
Pour les peuples jaloux de garder et de transmettre à l'avenir le dépôt de l'indépendance nationale et des biens accumulés par les générations , les armées sont le moyen du moment, les institutions militaires sont le but permanent . Malheur à ceux qui ne discernent pas entre l'un et l'autre et qui croient que le moyen doit suffire toujours parce qu'il a suffi quelquefois. C'était avant les malheurs de la dernière guerre notre erreur française. Elle avait deux causes principales :
1° L'orgueil de nos victoires d'autrefois, poussé jusque-là que nos victoires à venir nous paraissaient certaines. Nous nous jugeons toujours prêts pour le choc ;
2° L'affaiblissement de l'esprit de sacrifice par les jouissances de la richesse pour quelques-uns, et du bien-être pour beaucoup.
La création et l'entretien des armées n'imposent aux nations que des efforts limités, intermittents, proportionnels aux promesses de paix ou aux menaces de guerre que contiennent les événements. Pour fonder et faire durer les institutions militaires, qui sont indépendantes des événements, il faut que les nations consentent de lourds sacrifices personnels et d'argent. C'est sans doute à la rigueur de ceux qu'exigeait la loi du service obligatoire, que nous devons d'avoir reculé devant son adoption jusqu'au jour où nos armées ont été débordées, accablées par celles qui en avaient le ressort et la puissance de renouvellement servis par de solides institutions militaires.
Quand on se rappelle qu'à ces masses prussiennes cohérentes, disciplinées, en tout temps constituées pour la
guerre pondant la paix et presque innombrables, nous n'avons pu opposer que des armées formées par le sort, par le remplacement, par la loi fatale de l'exonération , numériquement limitées, par conséquent, et constituées pour le combat (brigades, divisions, corps d'armée) à la veille seulement du combat, on ne se rend que trop compte de la rapidité et des proportions de nos défaites. On doit leur être indulgent, et il m'est sans doute permis, ayant averti l'empire , trois ans avant la catastrophe l , de l'inégalité d'équilibre des forces françaises et prussiennes , de maudire son aveuglement.
De la grande institution militaire, — le service obligatoire, — qui est de fondation en Prusse et que tous nos adversaires d'aujourd'hui, connus et inconnus, se sont appropriés, nous avons à présent le bénéfice , et c'est à elle que nous devons la part de sécurité qui nous reste derrière nos frontières de plus en plus menacées et presque partout perméables. Mais il ne nous est pas permis de nous endormir sur ce gage de sécurité relative. Je montrerai dans la suite de cette étude, par d'attristantes comparaisons , que nous avons encore à faire beaucoup de sacrifices et d'efforts pour asseoir notre puissance militaire sur les institutions complémentaires qu'à l'imitation de la Prusse presque tous les gouvernements se sont données.
Avant d'entrer dans cet examen, je résume brièvement les indications et les réflexions contenues dans les pages qui précèdent.
En France, à dater de l'épopée napoléonienne, les institutions militaires } œuvre féconde de la paix , et le travail permanent que leur progression exige, furent remplacés
1 Parla publication du livre : l'Armée française en 4867.
par le culte de la légende, œuvre brillante mais superficielle des guerres qui venaient de remplir le monde de leur éclat. La légende offrait à la nation et à ses armées un excitant spécialement approprié à la vivacité, à la vanité, à la mobilité des imaginations françaises. Elle ne nous permit pas d'étudier, même d'apercevoir, le travail silencieux, continu, opiniâtre, de la Prusse tout entière à la réforme de son état militaire.
Gomment, ayant eu de tout temps en cette matière l'habitude et l'attitude du professorat, aurions-nous eu la pensée d'aller à l'école? Nos révolutions, d'ailleurs, avec leurs redoutables conséquences sociales et politiques, disposaient de tout le répit que nous laissaient de longues années de paix !
Ni les hommes d'Etat, ni les hommes de guerre, — le général Morand excepté1, — ne cherchèrent à faire pénétrer, dans l'esprit public et dans la loi, le principe de l'association directe et effective de la nation à l'effort de la guerre, et le prolétariat seul en resta chargé. La question des armes continua d'ailleurs à être savamment discutée par les écrivains militaires compétents , mais elle n'apparut plus au pays qu'à travers le fracas et l'illusion des grandes revues, des articles admiratifs du journalisme, des ordres du jour emphatiques, « des nombreux et brillants étatsmajors, » des excès de décorations françaises et étrangères. Par surcroît, pendant longues années, l'attention des gouvernants, des assemblées, de la France entière, fut détournée, même à certains moments absorbée, par la guerre d'Afrique.
La conquête de l'Algérie était une entreprise politique et
1 Par son livre : V Armée selon la charte (1827), où il montrait la redoutable puissance militaire de la Prusse et ses ambitions sous leui vrai jour, adjurant la France de cherche/- le salut de son avenir dans le service obligatoire a court terme. Quel étonnant eil'ort de prescience!...
militaire du plus haut intérêt national; mais la légende s'en emparait, ardente à surfaire les personnes et les choses, à ce point que l'année en fut atteinte dans son esprit, dans la simplicité et dans le sérieux de ses habitudes professionnelles, et que fut irrémédiablement faussée, pour plusieurs générations d'officiers, pour le pays, pour son gouvernement, l'optique de la vraie, de la grande guerre.
La France militaire est actuellement en possession de trois institutions qui répondent aux besoins de la guerre moderne :
Le service obligatoire ;
L'état-major général de l'armée (au ministère de la guerre) ;
L'école supérieure de guerre ; que nous avons empruntées toutes les trois, trop tard pour notre malheur, à nos adversaires.
Pour les autres institutions , nous avons gardé l'outillage qui suffisait ou paraissait suffire à notre ancien état militaire, si complètement différent du nouveau qu'il n'existe plus entre eux aucun point de comparaison.
Il faut considérer que les prochains conflits entre les armées formées par le service obligatoire auront des proportions et exigeront des procédés qui déconcerteront tous les principes et toutes les traditions de la stratégie et de la tactique d'autrefois. Stratégie et tactique seront dominées de très haut par un fait dont les conséquences sur l'issue finale de la guerre seront décisives et que les militaires savants de ce temps pourront déplorer, comme les chevaliers, du temps de François Ier, déploraient l'invention de l'arquebusade; mais il est indéniable. Ce fait, qui est une révolution dans la guerre } cesl la mobilisation.
Les armées qui se mobiliseront avec le plus de rapidité et avec le plus d'ordre, attaqueront avec de virtuelles garanties de succès que les armées qui leur seront opposées ne pourront que bien rarement compenser par l'habileté des généraux et la vigueur des troupes.
Quant aux champs de bataille, ils auront trois et quatre fois l'étendue de ceux de l'ancienne guerre, en sorte que les généraux ou chefs n'auront d'action personnelle que sur les troupes qui combattront sous leurs yeux et que , pendant la crise , ils ne seront fixés (malgré les inventions nouvelles de communications rapides) que sur ce qui se passera en avant de leur poste de combat.
Quelles perspectives ouvertes à l'intelligence , à l'initiative de tous les agents du commandement, à la résolution, à la valeur des groupes qu'ils mèneront à l'ennemi !
Les méthodes et les procédés de mobilisation sont donc, au fond, entre toutes les institutions militaires d'aujourd'hui, le grand facteur des guerres à venir, celui d'où le salut des armées dépendra le plus souvent.
Il y en a d'autres dont le caractère, bien que seulement préparatoire, mérite de fixer toute l'attention du gouvernement et de la nation. Je les définirai par leurs noms et par leur but dans les chapitres qui vont suivre.