L'ÉDUCATION CIVIQUE DE L'ARMÉE
brigade; et de moindres qui sont dans les trois armes : le régiment, le bataillon, la compagnie, l'escadron, la batterie.
Ces trois dernières, les seules que je considère ici, sont numériquement très limitées. Les individualités qui forment leur personnel sont destinées à vivre, à apprendre, à travailler ensemble dans la paix , à marcher, à endurer, à combattre ensemble dans la guerre.
Dans le premier cas, ces hommes sont liés par la communauté des besoins, des habitudes, des intérêts, d'où naît la camaraderie de la chambrée.
Dans le second cas , ils sont les seuls que le combat rapproche assez étroitement les uns des autres pour que soit effective l'assistance mutuelle d'où naît la confraternité du champ de bataille.
Chacun de ces groupes est plus qu'une unité militaire, c'est une famille militaire, dont tous les membres parlant de leur compagnie, de leur escadron ou de leur batterie, disent chez nous, comme les bourgeois disent a la maison.
De cette unité, qui est le point de départ de l'instruction technique et de l'administration comptable (troupes) de l'armée tout entière, nous n'avons pas jusqu'à présent utilisé la puissance d'initiation, si propre à en faire le centre d'une forte éducation civique militaire. Voilà notre école trouvée, et notre professeur l'est du même coup, c'est le capitaine -commandant, assisté des officiers dont la hiérarchie fait ses moniteurs auxiliaires , entouré de ses sous-officiers et de ses soldats.
Je signale ici, en passant, l'une des plus graves erreurs de l'esprit public et de l'armée elle-même. Le grade et la mission du capitaine sont généralement tenus pour inférieurs. On croit qu'il n'y a aucun péril à ce que de très médiocres officiers deviennent capitaines, à la condition que leur carrière soit arrêtée là, et c'est de ce dangereux sentiment que se sont
inspirés les auteurs de notre loi sur l'avancement qui est à refaire en entier.
Le grade n'est pas, ne peut pas être supérieur, mais la mission ! Il n'en est pas qui exige plus d'aptitudes diverses, comme la capacité professionnelle technique, la fermeté avec la bienveillance, la droiture avec l'esprit de justice, l'assiduité avec l'esprit d'ordre, enfin les facultés naturelles et les qualités acquises qui sont nécessaires à un officier dont le rôle, — spécial et presque unique entre tous ceux de l'échelle hiérarchique, — est d'être tout à la fois directeur, éducateur et tuteur.
Pour l'accomplissement de ce triple mandat, ces officiers devraient avoir V entière responsabilité de l'éducation civique, de l'instruction technique, de la discipline, de l'administration de leur troupe, avec un degré proportionnel d'initiative et de liberté dans le choix des moyens.
A l'ensemble de ces propositions dont le caractère émancipateur heurte de front nos plus vieilles et plus chères traditions, je sais que les conservateurs militaires opposeront les objections que les conservateurs politiques opposent à la décentralisation. Ils diront, ce qui est vrai, que mon but est de soustraire à la tutelle qui les gêne, non seulement les capitaines , mais tous les dépositaires du commandement, en leur attribuant des pouvoirs plus étendus avec des responsabilités proportionnelles, et que c'est là une révolution. Ils diront encore que de ces responsabilités, beaucoup de nos officiers, de nos capitaines notamment, sont hors d'état de porter le poids.
Gomme aux conservateurs politiques, je réponds aux conservateurs militaires que, si pour réaliser un progrès nécessaire il y a des risques à courir, on doit les aborder résolument, et que si les instruments font défaut, on doit les faire patiemment.
Pour les faire, il faut, l'œuvre décidée, la commencer avec les instruments qu'on a. Ils se transforment et on les transforme avec le temps. Connaît- on dans l'histoire des nations et des armées une seule grande réforme dont les débuts n'aient été entravés par de sérieuses difficultés? Sans doute, pour que les innovations dont je cherche à prouver la valeur aient leur entier effet , il faudra qu'une autre génération ait succédé à celle qui est à l'œuvre et qui se débat péniblement entre les habitudes ou les intérêts du passé et les besoins de l'avenir. Est-ce une raison pour que nous y renoncions, en nous cantonnant dans des traditions vieillies et qui sont en contradiction avec les progrès dont toutes les armées de l'Europe s'efforcent de bénéficier?
LA DISCIPLINE ET L'ÉMULATION DANS l' ARMÉE
Les effets généraux de l'éducation obtenus dans l'armée, comment en assurer la solidité et la durée? Par un meilleur emploi des forces morales dont le commandement dispose pour remplir sa mission auprès des troupes.
Pour assujettir à l'obéissance et à la règle les masses hiérarchisées, il y a trois moyens :
La répression du mal par le châtiment;
L'encouragement au bien en provoquant l'émulation dans ce sens ;
L'emploi simultané et convenablement pondéré de ces deux méthodes.
Les formes de la répression par le châtiment , depuis l'emploi des verges et l'exposition sur le cheval de bois dans l'armée d'avant la révolution, ont toujours été en s'adoucissant dans la mesure des progrès que le pays, répudiant le racolement et le mercenariat , faisait vers la
création d'une armée exclusivement nationale. J'ai encore vu dans ma jeunesse les conscrits, comme on les appelait alors , traités pendant le dressage avec une rudesse qu'assurément leurs successeurs dans l'armée du service obligatoire n'accepteraient pas.
Aujourd'hui, le noviciat des jeunes soldats, entourés de beaucoup de bienveillance, est facile; mais la répression par le châtiment, dans une armée dont la composition s'est si profondément transformée, reste le moyen principal, je pourrais dire unique, du commandement, pour assurer la discipline et l'observation de la règle.
Si, dans l'ignorance de nos habitudes régimentaires , on jugeait de V équilibre disciplinaire de la plupart des corps de troupe par l'étude des registres de punitions qui sont surchargés à surprendre , on pourrait croire que cet équilibre est gravement compromis. Ce n'est qu'une apparence.
Ce système de gouvernement des soldats, — en tant qu'exclusif, — ne devrait pas survivre à l'ancienne armée. Nos régiments continueront-ils à voir l'accumulation quotidienne, dans ces réduits infects et sans air qu'on appelle les salles de police, de jeunes hommes coupables de manquements véniels? Le temps n'est-il pas venu pour le commandement de grandir ses subordonnés à leurs propres yeux, et de se grandir lui-même en leur apprenant le devoir par des procédés plus efficaces et plus dignes?
Dans ma pensée, le mode de répression par l'emprisonnement collectif pour les fautes de tous les jours est devenu un contresens , comme autrefois le mode de répression par les coups. Il faut le réserver pour les sujets jugés incurables. Il faut le remplacer, pour les autres, par des punitions dont le caractère réveille dans leur esprit le sentiment du devoir avec la honte d'y avoir manqué. Quel est le plus sûr moyen d'obtenir ce double résultat?
C'est d'associer l'opinion à la répression, de solidariser l'honneur des coupables avec l'honneur des groupes dont ils font partie. Pour les fautes légères, la réprimande en présence des chefs du délinquant suffirait le plus souvent. Les fautes graves seraient dénoncées et condamnées devant la compagnie, le bataillon, le régiment, selon la gravité des cas. Ainsi la leçon serait collective et profiterait à tous. Les sévices de l'incarcération seraient réservés aux récidivistes. Enfin les incorrigibles, dont la présence au corps ne devrait jamais être tolérée parce qu'ils sont un péril, seraient dirigés sur les compagnies disciplinaires d'Afrique.
On voit qu'entre les trois moyens auxquels il faut recourir pour former les corps de troupe à la discipline, je recommande celui qui consiste dans l'emploi combiné de la répression du mal par les procédés dont je viens d'indiquer le principe, et de l'émulation dans le bien.
C'est une vérité dont la démonstration serait superflue, que l'homme appelé à en conduire d'autres, qui sait leur inspirer l'émulation et s'appuie, pour l'accomplissement de son mandat, sur cet énergique et noble sentiment, montre par cela seul qu'il est digne et qu'il est capable de commander. Je fais au commandement, dans l'armée française, le reproche de ne pas s'en servir.
A l'émulation dans le sens du respect de la règle, je voudrais voir joindre l'émulation dans le sens de l'encouragement aux travaux régimentaires de tous les jours. Il faut d'abord que les dépositaires du commandement manifestent personnellement et publiquement un vif et constant intérêt pour les résultats attendus, et que leur présence comme leur parole soient pour les travailleurs la marque certaine de cet intérêt.
Parmi ces travaux, il y en a dont l'importance est con-
sidérable , par exemple , dans l'infanterie , le tir, la gymnastique , etc. Pourquoi les efforts qu'ils comportent ne sont-ils pas primés?
Il ne peut être ici question d'une prime de payement. Il s'agit de cette prime d'encouragement qui, si minime qu'elle soit, devient, pour les hommes réunis en vue d'un travail obligatoire, l'excitant de l'intérêt et de l'ardeur.
<r Une compagnie d'infanterie est réunie pour les exer- <r cices de gymnastique. Il s'agit de courses de vitesse. La ce première est menée vivement parce qu'elle est dans la « nouveauté ; la seconde est froide, la troisième est ennuyée. « Le colonel qui passe s'arrête aux coureurs , et sa présence ce est un premier stimulant. Il annonce une prime, — <£ quelques cigares, par exemple, — aux premiers arrivés. (r A l'instant, Y exercice devient un concours qui a des <c règles et qui a des juges. Les hommes se raniment et on i les voit préparant leurs facultés. Au signal, ils partent « comme une trombe , et dans un entrain indescriptible <r ils se précipitent vers le but. »
La création de ces primes, à la fois très innocentes et très utiles, n'accablerait pas le budget de la guerre, car le nombre et la variété de celles dont le commandement dispose pour l'encouragement des travailleurs sont à l'infini dans le domaine régimentaire. Il y a toute l'échelle des permissions d'absences, des exemptions d'exercice, de corvée, de théorie, etc., enfin l'ensemble des grandes, moyennes et menues faveurs dont l'autorité militaire peut attribuer le bénéfice aux hommes qui l'ont mérité.
Au cours d'une carrière militaire active, comprenant dix -sept ans de généralat et dix ans d'inspection générale de l'infanterie qui avaient fait passer sous mes yeux plus de la moitié des régiments de cette arme, je n'en ai J'en-
contre qu'un seul où eussent été expérimentés les principes d'éducation et de gouvernement des troupes que je recommande à l'attention des chefs de la nouvelle armée.
Les résultats en étaient prodigieux.
Ce régiment , — le 39e de ligne , colonel Comignan , — très fortement discipliné et très entraîné, ne présentait pas, comme tous les autres, à l'inspecteur général le trompel'œil de quelques groupes de tireurs habiles, de gymnastes exercés, de danseurs bien dressés. Tout le régiment excellait dans ces divers exercices.
En 1872, au cours de la discussion sur la réorganisation de l'armée , cherchant à pénétrer l'Assemblée nationale de l'ensemble des vues que je réédite ici, j'invoquais ce souvenir du 39e de ligne considéré comme un corps modèle, et je disais :
(Extrait du Journal officiel du 7 juin 1872.)
d ... Le lendemain, un bien plus grand étonnement « m'attendait. Le régiment fut amené par pelotons dans les « vastes fossés du château de Brest. Il y avait là une « escarpe de quarante- cinq à cinquante pieds de hauteur, « à pierres lisses. Du haut de l'obstacle pendaient des a cordes à nœuds et tous les appareils de gymnastique avec « lesquels on fait l'escalade. Devant chaque peloton, tous « les jeunes officiers du régiment, en tenue de gymnase , « se tenaient prêts. Les tambours, la caisse sur le dos, « étaient en tête des colonnes. D'autres tambours, réservés a ad hoc, battirent la charge.
<r J'étais dans un grand émoi, m'imaginant qu'il y aurait a des morts et des blessés, car l'obstacle était effrayant. a En une demi-heure, sans aucun accident, tout le régi- « ment était lo^é là-haut.
« Voilà un effort généralisé, tout à fait extraordinaire. a II avait été obtenu par l'initiative personnelle et persévé-
<r rantCy par le travail et par l'émulation dans le travail, <r que le chef de corps avait su inspirer. »
Le colonel du 39e d'infanterie, originaire du rang, avait tiré de son propre fonds , de sa vieille et solide expérience , les principes et les méthodes d'application auxquels étaient dus les étonnants succès qu'avec beaucoup de simplicité et de modestie il soumettait à mon jugement.
Je l'avais vu autrefois dans la tranchée, devant Sébastopol, faire vaillamment son devoir. Je fis le mien en montrant au ministre que le colonel Gomignan, bien que touchant à la limite d'âge, méritait de voir sa laborieuse carrière couronnée par le généralat. Il fut promu, et personne ne s'étonnera, je pense, que je donne ici un souvenir à cet humble et très inconnu serviteur du pays, qui avait les facultés et la science du commandement à un degré auquel n'atteignent pas beaucoup des généraux qu'illustrent aujourd'hui, à tort et à travers, la politique et le journalisme.
Quels seraient, pour l'armée française, les résultats de cette éducation nouvelle dont je crois avoir prouvé l'importance, défini le but et tracé brièvement le programme?
Il me semble raisonnable d'espérer que lorsque de solides principes auront remplacé les illusions et les vanités de la légende, sans effacer ses gloires; lorsque des méthodes rationnelles de préparation des soldats, avec le puissant stimulant de l'émulation, auront succédé aux pratiques routinières de dressage dans lesquelles nous nous renfermons, l'indifférence dans l'esprit des troupes fera place à l'ardeur, le relâchement au travail productif, les apparences aux réalités. Les cœurs seront plus chauds et les âmes plus hautes. L'armée française de l'avenir, plus soucieuse de mériter l'estime et le respect du pays que d'ohtc-
nir ses louanges, sera devenue un puissant instrument de régénération sociale.
Cette espérance de régénération sociale par l'armée n'est pas dans mon esprit une vague aspiration philosophique. Je l'exprime avec réflexion et je veux la justifier.
Si l'on considère l'état présent de la nation, les divisions, les défiances, les passions qui l'agitent du haut en bas et qui ne semblent pas près de s'apaiser, il est permis de dire que Y indiscipline est l'obstacle principal auquel se heurtent les efforts des gouvernants, des législateurs, des réformateurs, pour rétablir l'ordre et le concert, pour rendre le pays à l'équilibre et à la paix.
De toutes les corporations qui existent en France, sous quelque forme et pour quelque but que ce soit, l'armée est peut-être la seule aujourd'hui où les hommes investis de la direction ne rencontrent pas, pour l'exercer, l'opposition et la lutte. Ils ont à la fois le devoir et le pouvoir de se faire écouter et de se faire obéir. C'est une grande force, une force dont je vais démontrer que l'effet utile, envisagé au point de vue social, sera tout autre dans l'armée nouvelle que dans l'ancienne.
Que devenaient, au régiment et à leur sortie du régiment, les jeunes soldats désignés par le sort et les remplaçants qui formaient, avec un nombre très restreint d'engagés volontaires, nos effectifs d'autrefois? Les premiers, ouvriers ou cultivateurs, — ceux-ci en très grande majorité, — n'avaient plus rien à apprendre après trois ans de service accomplis, devant encore à l'armée quatre ans, pendant lesquels beaucoup cédaient aux entraînements de la vie de garnison prolongée.
Les ouvriers désapprenaient leur état , perdaient leurs aptitudes manuelles, et, libérés, abandonnaient souvent
leur profession pour vivre à l'aventure , ne pouvant se résoudre à subir à l'âge de vingt-huit ans l'obligation d'une sorte de nouvel apprentissage.
Les cultivateurs, accoutumés par ce long stage régimentaire à la vie facile de la caserne et de la ville , supportaient mal la pensée de la rude existence et des labeurs sans trêve qui les attendaient aux champs.
Les uns et les autres, en nombre toujours croissant, se fixaient dans les grands centres, loin de la famille et du foyer, en quête, par de continuels changements de condition et d'état, du pain quotidien. Quant aux remplaçants, ils avaient pour toujours déserté le village ou l'atelier. Ils étaient virtuellement déclassés, et beaucoup parmi les plus âgés se faisaient, vis-à-vis des jeunes soldats, professeurs de déclassement.
Par ce tableau, dont je n'ai pas chargé les couleurs, on voit que l'ancienne armée était elle-même, à l'égard de l'ensemble de la population, par la succession de ses libérations annuelles, un instrument de déclassement.
L'armée nouvelle, transformée par les principes et par les méthodes d'une éducation supérieure, recevra chaque année les jeunes gens qu'elle a la mission de préparer aux devoirs et aux travaux de la défense nationale. Elle les pliera à l'obéissance , en leur enseignant le respect et la solidarité patriotique. Elle rendra périodiquement à la famille, aux professions libérales, aux professions ouvrières, à l'agriculture, ces enfants des riches et des pauvres qui, confondus dans le rang, y auront pratiqué la véritable égalité et appris la véritable fraternité.
Gomment douter des effets de redressement social, dont ces échanges permanents entre la nation et son armée feront bénéficier les générations futures?
A la vérité, aujourd'hui (1879), une part de la jeunesse
française doit le service militaire pour un temps trop long, une autre part pour un temps trop court. Je me persuade que la loi, revenant sur cette erreur, supprimera le tirage au sort, modifiera les conditions de la libération, et voudra que tous les citoyens passent effectivement sous le drapeau. Je dirai plus loin comment j'entends cette rectification que je crois facile , à la condition que le volontariat d'un an , — garantie des professions libérales , et pépinière de sousofficiers, même d'officiers, la guerre survenant, — garde sa place dans cette évolution législative, conjointement avec les immunités qu'exige impérieusement le recrutement de quelques carrières spéciales.
Ces vues ne tendent à rien moins qu'à faire de l'armée française l'école de la discipline nationale, et pour dire toute ma pensée et tout mon espoir, l'école régénératrice de l'esprit public détruit par nos révolutions. C'est alors seulement que le gouvernement de la France , quel qu'il soit , pourra prétendre à l'équilibre et à la durée.
Le personnel créateur de cet avenir existe partiellement dans l'armée. Il s'y multipliera quand les jeunes officiers d'aujourd'hui, qui échappent, par leur âge et par les douloureux enseignements de l'histoire militaire contemporaine, à la tyrannie des traditions et de la légende , seront devenus dirigeants.